Il lui faut remonter avant le prix, avant le jury, avant même les livres publiés. Jean-Luc Coatalem était alors étudiant à Angers. Lorsqu’il débarquait à Paris par la gare Montparnasse, il descendait la rue de Rennes.
Sa mère, persuadée de pouvoir lui trouver en trois jours une chambre dans la capitale, avait dû renoncer. Lui s’était installé pour deux ans dans un hôtel du XIVe arrondissement. Au bout de ses promenades : Saint-Germain-des-Prés, La Hune, les librairies, et les Deux Magots.
« Il m’arrivait le samedi de venir boire un café en allant à la librairie, puis de retourner dans cet hôtel. Pour moi, les Deux Magots, ça a toujours été quelque chose d’un peu glamour, une forme de désinvolture, d’insolence, au fond de jeunesse. »
Pour ce provincial et citoyen du monde, le quartier avait alors valeur de capitale dans la capitale. On pouvait choisir son camp, le Flore ou les Deux Magots. il avait choisi le second. Antoine Blondin y avait été couronné, Bernard Frank aussi. Gilles Lapouge, écrivain voyageur dont il admirait les livres, appartenait à ce paysage littéraire. « J’avais l’impression, ici, d’être à Paris, d’être au cœur de Paris. » Quelques décennies plus tard, il est toujours là.
De la Peugeot au boulevard Saint-Germain
Bien avant d’être lui-même couronné, Jean-Luc Coatalem avait déjà vu ce que le prix pouvait produire sur une trajectoire. En 1990, son ami Olivier Frébourg, alors à La Table ronde, reçoit les Deux Magots pour Roger Nimier. Trafiquant d’insolence. L’épisode nourrit longtemps leurs conversations.
« Ça avait été pour lui un moment formidable : il s’était retrouvé sur le boulevard, photographié par une meute de photographes. Et avec une partie de l’argent du prix, il s’était acheté un coupé Peugeot. » Le prix avait donc eu une suite très concrète : des virées à Orly pour regarder décoller les avions, à une époque, précise le juré, où « les aéroports étaient encore fascinants », puis des retours à Saint-Germain pour boire un verre. Bien avant 2002, Jean-Luc Coatalem s’était déjà fabriqué, autour des Deux Magots, une petite mythologie personnelle.
Son tour arrive, avec Je suis dans les mers du Sud, consacré à Paul Gauguin. Ce jour-là, pourtant, il croit longtemps avoir perdu. Son éditeur, Manuel Carcassonne, doit l’appeler à midi. À 13h20, toujours rien. Il marche dans le quartier, passe rue de l’Échaudé et commence à se faire une raison. « Bon ben voilà, ton destin te rattrape, l’échaudé est rue de l’Échaudé. »
Le téléphone sonne enfin.
« On m’a dit : “Tu as le prix des Deux Magots.” Là, c’était une sorte de libération. J’ai couru sur le boulevard et je me suis retrouvé à mon tour, comme Olivier Frébourg, devant cette nuée de photographes. Parce que c’est un prix qui a cette particularité : le lauréat est photographié sur le boulevard. Donc on a l’impression, pendant une minute, d’être Marilyn Monroe ou Cary Grant. Après, ça retombe. »
Le souvenir pourrait suffire à expliquer l’attachement. Mais près de 15 ans après, l’histoire change de côté.
Jean-Luc Coatalem avait fait la connaissance de Jean-Paul Caracalla, l’un des trois présidents qu’a connus le prix depuis sa création en 1933, par l’intermédiaire... d’Olivier Frébourg. Cette grande figure des Deux Magots avait notamment relancé dans les années 1950 La Revue des Voyages, publiée par la Compagnie internationale des Wagons-Lits et nourrie de signatures comme Blaise Cendrars, Paul Morand ou Michel Déon.
Les deux hommes déjeunent, parlent littérature, voyages et écrivains. Puis Caracalla lui propose de rejoindre le jury, à l’occasion de l’édition 2017. « J’ai vécu ça comme un honneur : rejoindre cette espèce de, pas de légende, le mot est trop fort, mais disons une énergie, quelque chose qui vous dépasse un peu. »
« Les jurés des Deux Magots lisent les livres »
Une fois entré dans le jury, Jean-Luc Coatalem en découvre le fonctionnement de l’intérieur : « À la différence d’un certain nombre de jurys que je n’aimerais pas, les jurés des Deux Magots lisent les livres. Ils les lisent, ils les défendent. On a un petit compte WhatsApp où - on ne peut pas trop, parce que le président n’aime pas ça - on commente nos lectures. C’est assez vivant, sympathique. »
Depuis son arrivée, la table a sensiblement changé de visages : Étienne de Montety, lui-même juré et lauréat du prix en 2014, a succédé en 2018 à Jean-Paul Caracalla à la présidence. Après la mort de ce dernier en 2019, sa fille Laurence a rejoint à son tour le jury. Puis le renouvellement s’est accéléré : Isabelle Carré l’intègre en 2022, Clara Dupont-Monod et Abel Quentin arrivent pour les 90 ans du prix, en 2023 ; Jessica Nelson et Nicolas Carreau les rejoignent en 2024, en remplacement d’Isabelle Carré et d’Éric Deschodt.
Cette même année, la disparition de Benoît Duteurtre et les départs de Pierre Kyria et Jean Chalon achèvent de recomposer la table. En 2026, autour d’Étienne de Montety, elle compte 9 membres : Laurence Caracalla, Nicolas Carreau, Jean-Luc Coatalem, Pauline Dreyfus, Clara Dupont-Monod, Jessica Nelson, Marianne Payot et Abel Quentin.
Mais que cherche-t-on exactement lorsqu’on lit pour les Deux Magots ?
Jean-Luc Coatalem commence par une comparaison de mécanicien. « Moi-même écrivant, j’ai tendance à avoir un regard un petit peu technique. Je suis comme un mécanicien qui regarde une belle voiture : je regarde comment ça marche, quel est le moteur. Il y a déjà un regard d’écrivain à écrivain. Et puis, après, quand le livre vous plaît, vous oubliez tout. On se laisse emporter. »
Il cite volontiers Le monde est fatigué de Joseph Incardona, lauréat en 2025 : un roman qui l’avait « bluffé » à la fois par son histoire, son écriture et son suspense. Le mot revient souvent chez le juré. Être bluffé. Sentir qu’un livre sait exactement ce qu’il fait tout en produisant quelque chose qu’on n’avait pas prévu. « Il faut qu’il y ait une séduction. Il ne faut pas que ce soit trop opaque, pas trop alambiqué. Il faut aussi une force de frappe. J’aime bien quand je me dis : “Ah ouais, d’accord… le mec, il assure, il envoie du bois.” »
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Le Deux Magots, rappelle-t-il, « n’est pas fait pour récompenser des gens qui sont multicouronnés. Ça ne sert à rien. On cherche l’originalité, on cherche la jeunesse, on cherche à être surpris, à être emporté par un livre. Mais si ces livres sont déjà raptés par d’autres prix, on va lâcher. Le but, c’est d’apporter un éclairage sur quelqu’un qui en a un peu manqué ou qui n’a pas tout à fait l’aura qu’il méritait. » Voilà pour la doctrine. Reste la pratique.
Les fixettes de Jean-Luc Coatalem
Un jury littéraire n’est pas une addition de goûts individuels. Il faut faire passer son livre préféré de l’intime au collectif. Jean-Luc Coatalem reconnaît avoir ses « fixettes ». « Il y a des livres que je lis et sur lesquels je vais envoyer quelques messages sur le groupe WhatsApp en disant : “Mais lisez-le, lisez-le, lisez-le !” »
Il arrive que cela fonctionne. À deux reprises au moins, nous assure-t-il, des ouvrages qu’il avait particulièrement défendus ont fini par obtenir le prix. Pas question pour autant de s’en attribuer la victoire : un livre ne gagne que lorsqu’une majorité de lecteurs se déplace vers lui.
Et puis il y a les défaites. Cette année encore, l’un de ses favoris n’a même pas franchi la première sélection. « J’étais le seul à le soutenir. Je n’ai pas réussi à convaincre les autres. Mais bon, si je n’y arrive pas, je n’y arrive pas. Ce sera la prochaine fois ou ce sera autre chose. »
À mesure que les listes raccourcissent, le jeu devient plus subtil. La qualité littéraire reste au centre, mais le contexte des prix commence à peser. Un éditeur déjà très présent, un auteur promis à plusieurs récompenses, un livre qui n’a plus vraiment besoin du projecteur des Deux Magots : autant d’éléments susceptibles de faire bouger une voix.
Il y a donc un peu de stratégie. Pas les grandes manœuvres qu’on prête volontiers aux prix littéraires ici, plutôt une diplomatie de table. « Ça peut m’arriver de parler à un autre juré en disant : “Tu as vu, lui ou elle, ça va être difficile…” On insiste, on essaie de remonter le livre d’un cran pour qu’il soit dans la deuxième ou la troisième sélection. »
Et puis il y a les incompatibilités de goût, qui deviennent presque des instruments de mesure. « Je sais qu’il y a un juré avec lequel, systématiquement, je ne suis pas d’accord. Il me parle d’un livre et je m’aperçois qu’en fait, c’est le livre pour lequel je ne voterai pas. Ça fait trois ou quatre fois que je note que je ne suis systématiquement pas de son avis. Mais il ne gagne pas toujours. »
Ce qui ressemble vu de l’extérieur à une « bataille » est, assure-t-il, beaucoup moins martial une fois assis autour de la table. Des tours de parole, des arguments, des votes. Puis, quelquefois, quelques blocs qui se dessinent.
La différence peut alors se faire à l’oral. « Défendre un livre, ça se fait de manière collégiale, les uns devant les autres. Il faut avoir une force de conviction. Si vous défendez mollement votre livre ou avec des mots approximatifs, ça ne passe pas. Il faut monter un peu au créneau, avoir des arguments, voir les contre-arguments. Vous pouvez convaincre quelques indécis : pas des gens qui étaient contre, mais ceux qui hésitaient entre deux livres et qui vont basculer. »
Après avoir passé des semaines seul devant un texte, le destin d’un livre se joue parfois à la façon dont quelqu’un parvient à en parler, pendant quelques minutes...
Il y a enfin ce qui vient après le dernier vote. Celui qui défendait un autre titre se range derrière le choix collectif. Les jurés se rapprochent, le lauréat arrive et les photographes reprennent leur place sur le boulevard. « Tout d’un coup, on se retrouve tous autour du lauréat et ça fait cohésion, ça fait groupe, un peu équipe de rugby. On incarne de nouveau ce prix. C’est l’idée de faire corps et d’être autour d’un seul livre, avec nos divergences relatives et nos convictions assurées pour certains. »
Un « petit navire vert » sur la mer germanopratine
Jean-Luc Coatalem a beaucoup écrit les ailleurs. La Polynésie, l’Indochine, les îles, les voyageurs et ceux qui disparaissent derrière leur propre légende. Alors, lorsqu’on lui demande de faire des Deux Magots un paysage de récit de voyage, l’image vient immédiatement. « Ce serait un esprit d’équipage. Les Deux Magots seraient un petit navire vert sur la mer germanopratine, le jury serait l’équipage et Étienne de Montety serait notre commandant. »
Un navire qui approche doucement de son siècle et sur lequel l'auteur occupe désormais une place singulière : ancien lauréat, mais toujours écrivain soumis, lui aussi, au regard des autres. Car tandis qu’il lit la rentrée pour le prix, son propre roman se trouve dans les piles. Tête brûlée, publié chez Stock à la rentrée littéraire, raconte Ronan Kerven, vieil officier retiré en Bourgogne après avoir traversé guerres, Légion et contre-espionnage, bientôt rattrapé par les identités et les zones troubles de son passé.
Et le juré redevient alors simplement auteur parmi les 461 romans de cette rentrée 2026, avec ce que cela suppose d’attente, de lectures espérées.
La rentrée littéraire reste un moment ingrat pour les auteurs : trop de livres, peu de place, et cette crainte de disparaître dans la rotation. Même après des années de publications et quelques beaux articles, le sentiment demeure : « Comme tout auteur, c’est toujours insuffisant. » Il sourit de cette insatisfaction qui survit apparemment à quelques décennies de publications.
Et convoque pour finir Jean-Baptiste Charcot, bloqué dans les glaces antarctiques, dont il reprend une formule qui pourrait convenir aussi bien aux explorateurs qu’aux écrivains en septembre : « Avons fait l’impossible, mais avions rêvé davantage. »
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La première sélection de l’édition 2026, établie le 2 septembre, compte 10 ouvrages. Une deuxième délibération, ce 21 septembre, doit ramener la liste à 4 ou 5 finalistes avant la remise du prix, le 5 octobre. Le Deux Magots reste doté de 7700 € et entend toujours distinguer, dans l’esprit de sa création en 1933, une littérature moins attendue que celle des grands prix.
Crédits photo : Jean-Luc Coatalem devant le café Les Deux Magots, à Paris (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
1 Commentaire
sylvie
22/09/2026 à 07:18
Ce prix est un grand prix, vraiment fondé sur la littérature et l'originalité : n'oublions pas qu'il a couronné Raymond Queneau en 1930 pour : " le chiendent" pour un coup d'essai, ce fut un coup de maître !