À 92 ans, Irvin Yalom signe avec son fils Benjamin un livre d’une rare intensité. Dans L’Heure du cœur, le psychiatre et psychothérapeute revient à l’essentiel : la rencontre humaine, la présence, la parole juste. À travers des consultations uniques d’une heure, il explore le deuil, la solitude, la vieillesse et la transmission, avec une simplicité désarmante, une grande tendresse et une lucidité intacte face au temps qui passe. Jean-Charles Bettan, psychanalyste, nous en livre ici une lecture personnelle.
Le 21/09/2026 à 12:29 par Jean-Charles Bettan
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Publié le :
21/09/2026 à 12:29
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Irvin Yalom est un auteur singulier dans l’histoire de la psychothérapie. Non seulement parce qu’il a contribué à faire connaître la psychothérapie existentielle au grand public, mais surtout parce qu’il a toujours tenté de maintenir quelque chose de profondément humain dans un monde thérapeutique de plus en plus technique, standardisé, protocolisé. Son dernier livre, L’Heure du cœur, écrit avec son fils Benjamin, est probablement l’ouvrage le plus émouvant, le plus dépouillé et aussi le plus personnel qu’il ait jamais publié.
Ce livre est bouleversant pour une raison très simple : Yalom l’a écrit à 92 ans, alors que sa mémoire décline, que son épouse Marilyn est morte après plus de 65 ans de vie commune, et qu’il sait désormais qu’il approche réellement de la fin. Je veux dire par là que ce n’est donc pas seulement un livre sur la psychothérapie. C’est un livre écrit depuis cet endroit particulier où un homme tente encore d’aider les autres alors même qu’il sent ses propres forces diminuer. Et cela donne au texte une tonalité extrêmement rare : un mélange de lucidité, de fragilité, d’humilité et de sagesse.
Le sous-titre du livre est essentiel : En thérapie, ici et maintenant. Toute la pensée clinique de Yalom est résumée là. Si vous avez lu et aimé Yalom, vous savez que depuis toujours, il défend l’idée que la thérapie ne se réduit ni à des techniques, ni à des interprétations savantes, ni à des protocoles comportementaux. Pour lui, ce qui soigne, c’est la rencontre humaine, la qualité de présence entre deux personnes, la capacité d’entrer dans une relation vraie. Il le dit explicitement dans l’introduction : « la guérison réside dans la relation ».
Ce qui est intéressant, c’est que Yalom relie cette idée à sa réflexion existentielle. Parce que toute son œuvre repose sur une intuition fondamentale : l’être humain ne souffre pas seulement de conflits psychiques, il souffre surtout d’angoisses existentielles profondes. L’angoisse de mort. L’angoisse de solitude. L’absence de sens. Le sentiment de vivre dans un univers où rien n’est garanti.
Et justement, face à cette solitude fondamentale, il existe un antidote relatif : la rencontre authentique avec un autre être humain. Je n’évoque pas une fusion naïve. Je ne veux surtout pas entretenir l’illusion que quelqu’un pourrait abolir notre solitude. Je parle d’une présence humaine suffisamment vraie pour rendre l’existence plus habitable. Et tout le livre d’Irvin Yalom tourne autour de cela.
Ce qui donne sa structure au livre est d’ailleurs très original. Yalom explique que son vieillissement et ses troubles de mémoire l’ont conduit à abandonner les longues thérapies classiques. Il ne se sent plus capable de suivre des patients pendant des années comme auparavant. Pourtant, il refuse de cesser totalement de travailler. Alors, il invente une forme nouvelle : des consultations uniques d’une heure. Une seule rencontre. Une heure pour essayer d’aider quelqu’un le plus profondément possible.
C’est une idée magnifique parce qu’elle oblige Yalom à aller immédiatement à l’essentiel. Il n’a plus le temps des détours. Plus le temps des longues reconstructions historiques. Il doit saisir très vite le noyau de la souffrance d’une personne. C’est là que le livre devient passionnant sur le plan clinique. Chaque chapitre raconte une rencontre. Et ce qui frappe immédiatement, c’est la simplicité apparente de son travail. Yalom ne fait pas étalage de théorie. Il écoute. Il intervient peu. Mais quand il parle, il touche quelque chose de central.
Je vais parler d’un cas clinique raconté par Yalom. Celui de cette femme, Susan, qui consulte après la mort brutale de son mari. Toute son existence est désormais envahie par le deuil, la culpabilité et la colère. La veille de la mort de son mari, ils se sont violemment disputés à propos… d’une tarte mangée dans le réfrigérateur. Quelques heures plus tard, il mourait dans son sommeil. Depuis, elle reste prisonnière d’une culpabilité immense.
Peu à peu, Yalom comprend que le problème n’est pas seulement le deuil. Il découvre une colère ancienne, beaucoup plus profonde, liée à l’histoire familiale : une mère qui ne voulait pas d’elle, un père humiliant et méprisant. Toute sa vie semble organisée autour du sentiment de ne jamais avoir été véritablement aimée. Et soudain, dans cette séance unique, quelque chose bascule lorsque Yalom lui dit avec une gravité presque paternelle : « Je vous déclare innocente. »
Cette phrase est extrêmement intéressante. Elle n’est pas une interprétation analytique classique. Elle relève presque d’un acte symbolique. D’une autorisation existentielle à vivre enfin sans condamnation intérieure permanente. C’est typiquement yalomien : le praticien ose parfois des interventions directes, affectives, presque chaleureuses au sens humain du terme, là où beaucoup de thérapeutes contemporains restent enfermés dans une neutralité froide.
C’est d’ailleurs probablement l’un des enjeux majeurs du livre : Yalom apparaît ici comme l’un des derniers représentants d’une psychothérapie profondément incarnée. Une psychothérapie qui assume la subjectivité du thérapeute, son émotion, sa vulnérabilité même. Il ne cache ni ses doutes, ni sa tristesse. Il ne cache pas ses peurs liées à la vieillesse. Paradoxalement, cela rend sa parole thérapeutique encore plus crédible.
Autre thème fondamental du livre, c’est celui de la transmission. Ce n’est pas un hasard évidemment si ce texte est co-écrit avec son fils Benjamin. Le livre donne parfois l’impression d’un passage de relais. Comme si Yalom tentait une dernière fois de transmettre quelque chose avant de disparaître. Et pas que des concepts ! Avant tout une manière d’être thérapeute. Une manière qui repose sur plusieurs idées fortes. J’en retiens deux qui devraient nous paraître évidentes :
• d’abord : le fait de ne jamais réduire la souffrance psychique à des symptômes qu’il faudrait supprimer rapidement.
• et puis, le fait que le thérapeute ne doit pas se cacher derrière une position d’expert omniscient, de détenteur d’un savoir situé sur l’Olympe. Il est lui aussi un être humain confronté à la mort, au temps, à la solitude et à l’incertitude.
On comprend donc que L’Heure du cœur est aussi un livre sur le vieillissement. Et là encore, Yalom nous impressionne par sa franchise. Il parle de ses troubles mnésiques, de sa peur de devenir inutile, de son vertige devant la perspective d’arrêter de travailler. Chez lui, la psychothérapie n’est jamais séparée de la condition humaine. Le thérapeute n’est pas situé au-dessus du tragique humain. Il est simplement quelqu’un qui tente d’accompagner d’autres humains à travers ce tragique.
C’est ce qui m’a rendu ce livre si touchant. On sent qu’il a été écrit par un homme qui n’essaie pas d’impressionner quiconque. Il n’a plus besoin de démontrer sa théorie. Il cherche seulement à transmettre ce qu’il croit encore vrai après soixante années de pratique. Et ce qu’il croit vrai est finalement très simple : les êtres humains souffrent énormément de solitude émotionnelle. Ils ont besoin de liens authentiques et une rencontre sincère peut parfois modifier une existence entière.
Dans une époque fascinée par les diagnostics, les algorithmes thérapeutiques, les protocoles rapides et les performances psychologiques, Yalom rappelle quelque chose de presque subversif : ce qui soigne le plus profondément un être humain, c’est souvent d’avoir enfin le sentiment d’être vu, compris et accueilli par quelqu’un. L’Heure du cœur n’est donc pas seulement un livre de psychothérapie. C’est le témoignage d’un homme très âgé qui continue à croire, malgré tout, que la rencontre humaine demeure l’une des expériences les plus précieuses de l’existence.
Par Jean-Charles Bettan
Contact : jcbettan@pm.me
Paru le 02/04/2025
320 pages
Albin Michel
22,90 €
2 Commentaires
NAUWELAERS
22/09/2026 à 00:01
Magnifique et profondément vrai.
CHRISTIAN NAUWELAERS
konfinoff
27/09/2026 à 19:25
Pertinemment émouvant