Chaque automne, deux rendez-vous que tout semble séparer occupent le même mois. Octobre Rose rappelle la réalité intime, médicale et sociale du cancer du sein. Le Mois de l’Imaginaire célèbre des littératures qui déplacent les frontières du réel. Leur rencontre repose pourtant sur un même geste : ne pas se résoudre, ne pas se résigner.
Certains livres anticipent les mouvements et les idées. En 1984, la Québécoise Christine L’Heureux publiait Le Dernier Recours, l'histoire d'un chercheur qui modifie un virus de la grippe afin qu’il détruise les cellules cancéreuses responsables du cancer du sein. L’expérience dérape, atteint l’utérus et menace les femmes en âge de procréer. Une fois n'est pas coutume, la science-fiction pousse la médecine dans ses retranchements, jonglant entre conséquences biologiques et drames sociétaux.
À l’autre bout du spectre, Quelques minutes après minuit, de Patrick Ness, d’après une idée de Siobhan Dowd – décédée d’un cancer du sein avant d’avoir pu écrire le livre, elle avait imaginé l'histoire. Illustré par Jim Kay et traduit par Bruno Krebs, le livre suit Conor, un garçon de 13 ans dont la mère est gravement malade. Chaque nuit, à 00 h 07, un monstre prend la forme d’un immense if et vient lui rendre visite. Mais cette créature n’est pas là pour sauver sa mère : elle raconte à Conor trois histoires et exige qu’en retour, le garçon lui confie la vérité qu’il refuse de regarder en face.
L’un demande ce que la science peut encore changer. L’autre ce qu’il reste à inventer quand elle ne peut plus tout changer. Entre les deux se loge une fonction essentielle de la littérature : ouvrir une possibilité là où le réel semblait avoir fermé la porte.
Un diagnostic est un mot posé sur le présent qui semble parfois coloniser l’avenir. Il distribue des rendez-vous, des traitements, des probabilités, des transformations du corps. Il y a un avant. Puis cette phrase, et tout ce que l’on croit entendre derrière elle.
La médecine travaille contre cette confiscation : dépister plus tôt, comprendre mieux, traiter autrement, limiter les séquelles, prévenir une rechute. Non pas nier le réel, mais refuser qu’un diagnostic devienne une sentence.
Octobre Rose naît de cette volonté de parler d’une maladie longtemps entourée de silence. Aux États-Unis, le Breast Cancer Awareness Month apparaît en 1985 : le ruban rose s’imposera au début des années 1990. En France, Estée Lauder Companies France et Marie Claire lancèrent en 1994 « Le Cancer du Sein, Parlons-en ! », à l’origine de l’organisation aujourd’hui appelée Ruban Rose.
Le Mois de l’Imaginaire, lui, a vu le jour en 2017 d’un enjeu sans commune mesure, mais d’un mouvement comparable : ne plus consentir à une place assignée. Des éditeurs s’unissent pour donner davantage d’espace à la science-fiction, à la fantasy et au fantastique, genres populaires encore relégués dans une partie du paysage critique.
Une maladie et une catégorie éditoriale ne sont pas deux invisibilités équivalentes. La première atteint les corps, bouleverse des familles et tue quand la seconde concerne la reconnaissance d’œuvres. Mais elles se rencontrent dans une question : que fait-on de ce qui nous a été présenté comme une évidence ? Et qui a le droit d’écrire la suite ?
On dit des littératures de l’imaginaire qu’elles permettent de s’évader. C’est vrai. Mais les réduire à cela revient à manquer ce qu’elles font de plus politique : elles trouent le réel. La science-fiction interroge les conséquences d’une découverte. La fantasy change les règles du monde. Le fantastique introduit l’impossible dans le quotidien. Toujours revient la même question : « Et si ? »
Et si les corps pouvaient changer ? Et si le pouvoir s’organisait autrement ? Et si ce que nous tenions pour naturel ne l’était pas ? La puissance de l’imaginaire tient à sa faculté d’empêcher le présent de se faire passer pour une nécessité.
C’est ici que cancer et imaginaire se croisent sans métaphore facile. Un roman ne soigne pas une tumeur. Il ne remplace ni dépistage, ni chirurgie, ni traitement. Mais il intervient sur une autre matière : les histoires que nous attachons à ce qui arrive.
Une personne atteinte d’un cancer n’est pas tenue de devenir un symbole de courage. Elle n’a pas à « se battre », « rester positive » ou transformer son épreuve en leçon destinée à rassurer les autres. Certaines personnes choisissent ces mots. D’autres les refusent. Aucune ne devrait avoir à réussir son cancer. Contester ce qui paraît écrit d’avance, c’est aussi refuser qu’après le diagnostic surgisse un personnage prêt à l’emploi.
Susan Sontag l’avait compris. Dans La Maladie comme métaphore, traduit par Marie-France de Paloméra, elle démonte les représentations accumulées autour de la tuberculose et du cancer. Les sociétés ne se contentent pas de nommer les maladies : elles leur prêtent un caractère, une faute, parfois une signification. Ce supplément de sens finit par peser sur ceux qui sont déjà malades.
Voilà la contradiction nécessaire : nous avons besoin de récits pour approcher ce qui nous dépasse, mais nous devons savoir les désarmer lorsqu’ils nous enferment.
Octobre Rose est devenu un récit extraordinairement puissant : une couleur, un ruban, des monuments illuminés, des courses, des campagnes. Cette visibilité a contribué à faire sortir le cancer du sein du silence. Elle peut aussi produire ses automatismes. La Ligue contre le cancer alertait dès 2016 contre le « pinkwashing », lorsque la mobilisation devient prétexte commercial ou communicationnel et s’éloigne de la prévention et des personnes concernées.
À force de rose, de sourires et de slogans, la maladie peut sembler plus propre, plus linéaire, plus victorieuse qu’elle ne l’est. Or un cancer n’a pas d’obligation narrative.
Il peut être guéri. Il peut revenir. Il peut s’installer dans la durée. Il peut transformer un corps, le désir, le travail, le couple, le rapport au temps. Il peut donner envie de parler ou de ne rien expliquer. Et il peut tuer sans que la personne décédée ait « perdu son combat ». Dire cela n’affaiblit pas Octobre Rose. Cela l’empêche de devenir sa propre mythologie.
Le sein n’est pas seulement un organe. Des siècles de représentations l’ont chargé de maternité, de sexualité, de féminité, de désir et de normes esthétiques. La maladie atteint donc une partie du corps sur laquelle la société a déjà énormément écrit.
La mastectomie le révèle brutalement. Il y a le geste médical ; puis viennent les récits de perte, de réparation, de reconstruction, de féminité à retrouver. L’enjeu n’est pas de remplacer une mauvaise histoire par une meilleure, mais de rendre à chacune la possibilité d’avoir la sienne.
Les littératures de l’imaginaire connaissent ces territoires : corps hybrides, modifiés, amputés, appareillés, métamorphosés, clonés. Elles ont reproduit des préjugés ; elles ont aussi fourni des espaces pour les contester. Dès qu’un corps peut devenir autre sans cesser d’être lui-même surgit une question politique : qui décide de ce qu’est un corps complet, normal, désirable ?
Le Dernier Recours porte cette interrogation jusque dans la reproduction et l’ordre social. Quelques minutes après minuit prend l’autre voie : le monstre ne transforme pas le corps malade de la mère de Conor ; il transforme l’espace dans lequel son fils peut penser l’impensable. Le fantastique n’abolit pas la réalité, mais l’approche autrement et peut-être est-ce cela, l’imaginaire : non pas fuir ce qui est vrai, mais inventer la forme qui permettra enfin de le regarder.
Depuis 2017, le Mois de l’Imaginaire rappelle que science-fiction, fantasy et fantastique ne sont pas des territoires périphériques. Les thèmes, les livres et les programmations changent chaque automne. En 2026 encore, le rendez-vous essaime dans les médiathèques, les librairies et les lieux culturels. Ce qui doit rester est l’idée qui justifie son existence : ouvrir des possibles.
Il serait faux de prétendre que recherche médicale et littérature poursuivent le même objectif. La première produit des connaissances, des diagnostics, des traitements et parfois des années de vie. La seconde produit des formes, des questions, des mondes. Mais elles se rencontrent dans un refus : confondre le réel avec la fatalité.
La médecine regarde un pronostic et demande ce qu’elle peut encore changer. Une personne malade cherche sa manière d’habiter ce qui lui arrive, avec les mots qu’on lui propose ou contre eux. Les littératures de l’imaginaire prennent un monde réputé immuable et rappellent qu’il aurait pu être différent — et qu’il pourrait encore le devenir.
Cela ne promet aucune fin heureuse. Quelques minutes après minuit est justement là pour l’interdire. Tout ne peut pas être réparé. Tout ne peut pas être sauvé. Certains futurs se ferment malgré les médecins, malgré l’amour, malgré les livres.
La possibilité n’est pas une garantie. Elle est seulement le contraire d’une condamnation prononcée trop tôt. Peut-être est-ce ce qu’Octobre Rose et le Mois de l’Imaginaire ont de plus précieux à partager. Pas une couleur. Pas un calendrier. Pas même la visibilité.
Un geste : devant un corps malade, une place assignée, un monde présenté comme immuable ou une histoire dont quelqu’un prétend déjà connaître la fin, contester ce qui paraît écrit d’avance.
Crédits illustration : waldryano CC 0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 20/04/2012
210 pages
Editions Gallimard
18,00 €
Paru le 11/03/2005
110 pages
Christian Bourgois Editeur
14,20 €
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