Depuis 1986, la Bibliothèque centrale de prêt par correspondance fait parvenir des livres aux cheminots et à leurs familles partout en France, directement sur leurs lieux de travail. Mais la disparition progressive du courrier interne de la SNCF, sur lequel repose tout son fonctionnement, dérègle désormais le service. Avec quelque 11.000 adhérents et 90.000 prêts annuels, ses responsables alertent sur une situation devenue critique, tandis que la section CGT appelle à un rassemblement le 22 octobre à Paris si aucune avancée n’intervient d’ici là.
Le 18/09/2026 à 19:11 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
18/09/2026 à 19:11
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Une bibliothèque sans salle de lecture, mais avec des lecteurs dans toute la France. Depuis 40 ans, la Bibliothèque centrale de prêt par correspondance (BCPC) expédie romans, essais, bandes dessinées, documentaires ou livres jeunesse aux cheminots, actifs comme retraités, ainsi qu'à leurs familles. Les colis sont envoyés dans les gares, bureaux, centres techniques et autres implantations ferroviaires, au plus près de leur lieu de travail.
« Il y a une offre socioculturelle délocalisée, puisque la SNCF est une entreprise nationale, avec des salariés sur tout le territoire », résume auprès d'ActuaLitté Laura Michel, responsable de la BCPC.
Le dispositif est à distinguer des bibliothèques physiques gérées localement par les Comités des activités sociales interentreprises (CASI), à l'image de la bibliothèque de Thouars, rouverte en 2025. La BCPC relève, elle, d'une logique nationale : atteindre précisément les lecteurs pour lesquels fréquenter régulièrement un établissement culturel est compliqué en raison des horaires décalés, du travail de nuit ou le week-end, de la mobilité ou encore de l'éloignement géographique.
La BCPC compte aujourd’hui près de 11.000 adhérents, dont près de 7 % de retraités, et enregistre quelque 90.000 prêts par an. Un volume qui nécessite un fonds important, régulièrement renouvelé, mais aussi un travail de médiation qui dépasse largement la simple préparation de colis. Le site du Service du livre et des bibliothèques fait pour sa part état d’un fonds de 150.000 livres et de nombreuses nouveautés chaque année.
Les bibliothécaires de la BCPC connaissent parfois leurs lecteurs depuis des années, nous assure-t-on. Les demandes peuvent être précises, mais aussi beaucoup plus ouvertes : un genre, une envie de lecture, l'âge d'un enfant ou quelques indications. « On choisit parfois des livres pour eux, on les aide, notamment sur la lecture avec leurs enfants », explique Nicolas Garcia, responsable du Service du Livre et des Bibliothèques du Comité central du Groupe public ferroviaire (CCGPF).
Des bibliothécaires suivent ainsi certains foyers pendant plusieurs années et deviennent des interlocuteurs identifiés. Une bibliothèque à distance, donc, mais dont les responsables revendiquent au contraire une relation particulièrement personnalisée avec ses usagers.
La BCPC s’inscrit dans un ensemble plus vaste, le Service du livre et des bibliothèques (SLB), dont les effectifs varient selon les périodes et se situent, d’après ses représentants, entre 25 et 30 salariés. Celui-ci travaille également avec le réseau des bibliothèques des CASI et assure notamment des fonctions de sélection, de conseil et d'acquisition pour différentes structures cheminotes.
Cette organisation repose toutefois sur un élément logistique indispensable : le courrier interne de la SNCF. Depuis la création du service en 1986, les colis empruntent ce réseau pour rejoindre des points desservis sur l'ensemble du territoire, avant de repartir vers la bibliothèque lorsque les lecteurs rendent leurs ouvrages.
« C'est une bibliothèque normale, avec tous les métiers de bibliothécaire, des rayons, sauf qu'elle n'est pas ouverte au public, puisque tous les envois passent par le service de courrier interne de la SNCF », résume Laura Michel. Sans acheminement, la bibliothèque perd donc matériellement le lien avec ses lecteurs.
Selon les représentants du service, le dispositif a commencé à se dégrader plusieurs années avant la crise sanitaire. Les passages des transporteurs auraient progressivement été espacés, tandis que certains « points de courrier interne », les PDCI, étaient supprimés. Ces points permettaient aux chauffeurs de déposer et de récupérer les colis plusieurs fois par semaine dans les gares, centres techniques ou bureaux fréquentés par les cheminots.
La dégradation intervient au terme de plusieurs réorganisations. En 2015, la SNCF est restructurée en groupe public ferroviaire. Dès 2016, le tri et une partie de la distribution du courrier interne sont externalisés vers Geopart, filiale de Geodis, elle-même filiale du groupe SNCF. Les centres régionaux de tri sont alors progressivement fermés. Une nouvelle transformation intervient au 1er janvier 2020, lorsque les anciens établissements publics deviennent des sociétés anonymes distinctes - SNCF SA, SNCF Voyageurs, SNCF Réseau ou encore SNCF Gares & Connexions - au sein d’un groupe davantage organisé en filiales.
« Petit à petit, les lieux de desserte ont été supprimés, les fréquences de passage réduites, et ce de façon totalement unilatérale, sans discussion avec les gens directement concernés », nous explique-t-on.
Dans un tract publié le 21 novembre 2025 consacré aux fonctions transverses de la SNCF, la CGT consacrait déjà un passage à la « reprographie et au service courrier en danger ». Le syndicat affirmait qu’après la fermeture des centres de tri et l’externalisation du courrier, la direction projetait d’« entériner la fin du courrier interne ». Cette alerte s’inscrivait dans une dénonciation plus large des réductions d’effectifs et des réorganisations touchant les services transverses.
Pour la BCPC, le début de l'année 2026 constitue un point de rupture. « On a compris dès le mois de février que c'était critique », raconte Laura Michel. Les colis continuent d'être préparés et pris en charge, mais certains n'arrivent plus jusqu'aux lecteurs : « On vient les récupérer chez nous, mais ils ne sont jamais livrés, ou on nous les retourne ».
À la désorganisation s'ajoute une perte financière, puisque des ouvrages achetés sur le budget de la bibliothèque restent bloqués dans le circuit ou disparaissent.
Selon le service, cette dégradation nourrit ensuite sa propre logique. La diminution du nombre de points de courrier interne et des fréquences de passage réduit mécaniquement les envois, ce qui peut à son tour servir à justifier de nouvelles suppressions. « Après le Covid, il y avait moins de passages et moins de PDCI, donc forcément moins de colis. Et cette baisse des volumes a fini par servir à justifier encore plus de suppressions », résume Laura Michel.
La BCPC pointe enfin un manque de visibilité sur le calendrier réel des fermetures : certains points annoncés comme encore actifs ne seraient déjà plus desservis, compliquant davantage l'organisation du prêt et les retours d'ouvrages.
Cette désorganisation affecterait directement la relation avec les usagers : lorsque les bibliothécaires se déplacent sur des événements dans le cadre d’actions de communication, avec possibilité d’emprunter des ouvrages sur place, ils continuent, assurent-ils, à rencontrer un fort intérêt de la part des cheminots.
Mais recruter de nouveaux lecteurs devient difficile lorsque l'acheminement ne suit plus. « On leur promet ce service-là et les livres n'arrivent pas, donc c'est très frustrant pour eux et, en fait, on perd de la confiance malgré nous », constate la responsable de la BCPC et du Service du livre et des bibliothèques.
Certains lecteurs vont jusqu’à repérer eux-mêmes les points de courrier encore desservis afin de continuer à recevoir leurs ouvrages. « Ils consacrent un temps et une énergie assez étonnants pour continuer à bénéficier de ce service. Même nous, ça nous surprend souvent », souligne Laura Michel.
Une communication adressée aux salariés aurait chiffré à plusieurs millions d’euros les économies liées à la suppression du courrier interne. La recherche d’économies dans ce service est ancienne : dès 2016, des organisations syndicales indiquaient que la SNCF justifiait la réorganisation et l’externalisation du courrier notamment par la baisse des volumes et la réduction des coûts.
Pour les représentants du Service du livre et des bibliothèques, le raisonnement strictement logistique occulte toutefois la nature particulière du dispositif. La lecture relève des activités sociales et culturelles des cheminots, financées dans le cadre du système de représentation du personnel.
Le CCGPF des cheminots indique que la SNCF verse aux CSE une contribution aux activités sociales et culturelles représentant 1,721 % de la masse salariale brute, dont une part est mutualisée pour financer les activités nationales.
Pour Nicolas Garcia, la difficulté actuelle dépasse donc la seule question du transport : « C'est de l'argent des cheminots qui est consacré aux activités sociales et culturelles. Une partie non négligeable va dans la politique du livre. Là, c'est vraiment un patrimoine qui s'éteint de manière un peu absurde. »
Pour Laura Michel, l’enjeu dépasse le seul prêt par correspondance. La BCPC appartient à un réseau beaucoup plus vaste : 23 CASI assurent aujourd’hui les activités sociales de proximité, tandis que la CGT recensait fin 2025 182 bibliothèques cheminotes sur le territoire. Chaque année, la centrale d’achat du Service du livre et des bibliothèques acquiert par ailleurs près de 100.000 ouvrages (80.000 au niveau du réseau et 20.000 correspondant à l'activité CCGPF) pour alimenter bibliothèques, BCPC, villages-vacances et centres destinés aux enfants.
Ce maillage possède aussi une dimension immobilière. De nombreuses bibliothèques sont installées au cœur de sites ferroviaires ou à proximité des gares, dans un groupe qui demeure le deuxième propriétaire foncier de France après l’État. SNCF Immobilier gère 7,7 millions de m² de bâtiments sur 30.000 hectares et mène une politique d’optimisation et de valorisation de son patrimoine.
Une inquiétude demeure toutefois quant à l’avenir de certains locaux si les activités sociales venaient à reculer, même si aucun projet de cession visant spécifiquement les bibliothèques n’est établi à ce stade.
« Ce qui surplombe tout ça, c’est quand même le cœur de notre activité : l’accès à la lecture, à la culture, à l’information », rappelle Laura Michel. Pour elle, l’enjeu est d’autant plus concret pour les cheminots soumis à des horaires atypiques ou éloignés des équipements culturels.
Leur demande, aujourd'hui, est simple : retrouver un acheminement fiable, comparable à celui qui fonctionnait auparavant.
« Ce qu'on veut, c'est que ça marche comme avant. On ne demande pas plus. Ça a très bien marché pendant des années et on ne s'en est jamais plaint », résume Laura Michel. Selon elle, les difficultés pouvaient autrefois être réglées avec la SNCF ou le prestataire chargé du transport. Ce dialogue aurait aujourd'hui disparu, malgré plusieurs sollicitations.
Un rassemblement à l'initiative de la CGT est annoncé pour jeudi 22 octobre à midi, gare de Lyon, à Paris, afin d'obtenir une reprise des échanges avec l'entreprise et une solution durable pour la circulation des ouvrages.
Contactée par ActuaLitté au sujet de la suppression du courrier interne, de la mise à l'arrêt progressive des points de courrier interne (PDCI), de ses conséquences sur la BCPC et des solutions envisagées pour maintenir l’acheminement des ouvrages, la SNCF n’avait pas répondu à nos sollicitations au moment de la publication.
Crédits photo : à Longueau (Somme), la bibliothèque Jacques-Prévert, une ancienne bibliothèque SNCF (BB 22385, CC BY-SA 4.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
2 Commentaires
Edco
19/09/2026 à 10:54
Ah la la , triste ! Comme disait Chéreau , " ceux qui m' aiment , prendront le train .." ....ou pas !🤔
Patok
19/09/2026 à 18:01
J'en pense que la bibliothèque des cheminots m'intéresse moins que les CDI des collèges et lycées .
Ces derniers s'adressent à des scolaires et les budgets des CDI sont à la portion congrus.
Les achats ne sont tout simplement pas possibles faute d'argent.
Si il y a un effort à produire c'est d'abord sur la lecture de livres pour les élèves.
Les employés et retraités de la SNCF
Bénéficient d'avantages sociaux scandaleux dont ils ne parlent pas et pour cause. : CE, voyages, retraite,mutuelles.. on continue?
Alors même si ils achètent leurs bouquins ça ne me navre pas tant que Ça.