Le 21 septembre, l’ONU célèbre la Journée internationale de la paix. Mauvaise nouvelle pour la littérature : si ses personnages pratiquaient le dialogue, la médiation et le simple fait d’attendre la fin d’une phrase, des rayonnages entiers perdraient quelques centaines de pages. Cinq romans en apportent la preuve : ici, le non-dit, l’accusation mal étayée ou le bébé mal identifié suffisent à mettre le feu aux poudres.
Le 19/09/2026 à 10:00 par Nicolas Gary
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19/09/2026 à 10:00
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Instituée en 1981 par l’Assemblée générale des Nations unies, puis fixée en 2001 au 21 septembre comme journée de non-violence et de cessez-le-feu, la Journée internationale de la paix se déroule cette année sous le thème « Investir dans la paix — Pour tous, partout, chaque jour ». Nous avons pris le mot d’ordre au pied de la lettre, puis à la page : rouvrir cinq dossiers littéraires particulièrement mal engagés et tenter une médiation élémentaire. Durée maximale : cinq minutes. Budget : nul. Risque de ruiner le travail du romancier : considérable.
Précision à verser au dossier : les scènes de conciliation qui suivent sont inventées. Les événements des livres, eux, ne le sont pas. Et puisqu’il s’agit d’identifier exactement l’instant où tout dérape, quelques éléments d’intrigue seront nécessairement révélés.
Chez Emily Brontë, dans Les Hauts de Hurlevent, traduit de l’anglais par Frédéric Delebecque au Livre de Poche, la catastrophe naît d’une phrase entendue à moitié. Recueilli par les Earnshaw, Heathcliff grandit auprès de Catherine, qu’il aime avec une intensité parfaitement impropre à la paix des ménages. Un soir, dissimulé à proximité, il l’entend expliquer à Nelly qu’épouser Heathcliff l’abaisserait socialement. Il s’en va. Timing désastreux : Catherine poursuit en affirmant qu’il est « plus elle-même qu’elle-même », avant le fameux « Nelly, I am Heathcliff ». Le texte ne laisse aucune ambiguïté : Heathcliff est parti juste après avoir entendu qu’un mariage avec lui la dégraderait, sans écouter ce qui suivait. (Project Gutenberg)
— Monsieur Heathcliff, souhaitez-vous entendre la fin de la phrase ?
— Non.
— Présenter quelques observations ?
— Non plus.
— Très bien. Vengeance sur deux générations ?
— Voilà.
Et nous voici avec départ, retour, mariages utilisés comme leviers, fortunes disputées et descendants priés de régler l’addition. Hors de toute procédure judiciaire, inutile d’invoquer un quelconque « principe du contradictoire » : un conseil de survie narrative suffira. Avant de consacrer vingt ans à la revanche, attendre le point final. Quelques secondes supplémentaires, et le Yorkshire perdait déjà un beau paquet de chapitres.
Jane Austen installe dans Orgueil et Préjugés, traduit de l’anglais par Sophie Chiari au Livre de Poche, un dossier admirablement mal instruit entre Elizabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy. Elizabeth recueille d’abord la version de Wickham, accablante pour Darcy, et l’accepte d’autant plus volontiers qu’elle confirme tout ce qu’elle pense déjà de lui. Darcy, de son côté, estime Jane Bennet indifférente à Bingley et contribue à éloigner son ami. Chacun dispose donc d’une partie des faits et d’une excellente raison de ne pas demander le reste.
— Vous avez vérifié les déclarations de M. Wickham ?
— Il avait l’air sincère.
— C’est un élément de sympathie. Pas une preuve.
— Il portait aussi très bien l’uniforme.
— L’audience est suspendue.
Après sa première demande en mariage — modèle de communication à ne pas reproduire — Darcy remet à Elizabeth une lettre détaillant notamment l’histoire de Wickham et son intervention auprès de Bingley. Elle relit, confronte enfin les faits et reconnaît s’être trompée. Darcy admettra lui-même plus tard avoir mal interprété les sentiments de Jane et avoir sciemment caché à Bingley sa présence à Londres.
Austen fait donc accomplir à une lettre ce que bals, dîners et promenades avaient soigneusement évité : mettre deux versions face à face. Sans préjugé, moins d’orgueil ; sans orgueil, beaucoup moins de pages. Le titre lui-même se serait retrouvé menacé par un plan social.
Avec Expiation, d’Ian McEwan, traduit de l’anglais par Guillemette Belleteste, la plaisanterie devient nettement plus inconfortable. À treize ans, Briony Tallis observe durant l’été 1935 plusieurs scènes entre sa sœur Cecilia et Robbie Turner dont elle ne comprend ni les gestes ni les enjeux. Le soir même, sa cousine Lola est agressée. Briony accuse Robbie. Cette désignation erronée participe à son arrestation puis à son emprisonnement et bouleverse durablement les trajectoires des trois personnages. Le propre résumé de l’éditeur anglais insiste sur cette compréhension incomplète des motivations adultes qui conduit à la catastrophe. (Penguin Random House)
— Tu as reconnu l’agresseur ?
— Je sais que c’était Robbie.
— Ce n’était pas la question. Tu l’as reconnu ?
— Je sais.
— Nous allons donc recommencer très lentement.
On évitera ici « faux témoignage », qualification juridique qui supposerait de transposer abusivement au récit les éléments constitutifs d’une infraction déterminée. Briony formule une accusation erronée et présente sa conviction comme une certitude. C’est déjà suffisamment grave. Le drame de McEwan se construit précisément dans l’espace qui sépare perception, interprétation et connaissance.
Une conversation n’aurait évidemment ni effacé l’agression de Lola ni garanti que les préjugés sociaux entourant Robbie disparaissent soudainement. Quelques questions supplémentaires auraient en revanche pu fissurer une certitude présentée trop vite comme un fait. Ici, le problème n’est pas seulement de parler : encore faut-il écouter les réponses.
À Manderley, le silence semble avoir été prévu dans le règlement intérieur. Dans Rebecca, de Daphné du Maurier, ici dans la nouvelle traduction de l’anglais par Anouk Neuhoff, la seconde Mrs de Winter épouse Maxim sans savoir grand-chose de Rebecca, sa première femme, morte un an auparavant. Dans le manoir, en revanche, chacun paraît disposer d’un dossier complet : beauté, habitudes, chambres, initiales, souvenirs. Chacun sauf la nouvelle venue. Maxim se ferme dès que le passé approche ; Mrs Danvers, elle, excelle à combler les blancs. La jeune épouse finit donc par considérer Rebecca comme une femme presque parfaite face à laquelle elle ne serait qu’une erreur de casting. C’est exactement le dispositif posé par l’éditeur français. (Albin Michel)
— Maxim, ton premier mariage était heureux ?
—…
— Rebecca était merveilleuse ?
—…
— Dois-je interpréter ce silence ?
— Surtout pas.
— Parfait. Je vais donc le faire pendant quelques centaines de pages.
Lorsque les circonstances de la mort de Rebecca reviennent au premier plan, ce qui relevait de l’angoisse conjugale prend une tout autre dimension. Daphné du Maurier transforme ainsi l’absence d’explications en véritable architecture gothique : le vide laissé par Maxim permet à la narratrice d’y installer ses complexes, Mrs Danvers ses manipulations et Rebecca, quoique morte, une présence plus envahissante que celle des vivants.
Une phrase franche n’aurait pas réglé les affaires de Manderley. Elle aurait au moins évité que sa nouvelle occupante transforme chaque rideau, chaque monogramme et chaque regard de domestique en expertise comparative de ses insuffisances.
Chez Terry Pratchett et Neil Gaiman, dans De bons présages, traduit de l’anglais par Patrick Marcel, l’humanité ne risque pas l’anéantissement parce qu’un général appuie sur le mauvais bouton. Ce serait presque rassurant. L’Antéchrist doit être échangé à la naissance avec le fils d’un diplomate américain afin de grandir exactement là où les forces infernales l’attendent. Seulement voilà : l’opération menée par les religieuses satanistes de l’ordre de Sainte-Béryl tourne mal. Le nourrisson finit dans la famille Young et devient Adam, tandis qu’Aziraphale et Rampa passent des années à s’occuper du mauvais garçon. La présentation officielle de Good Omens résume admirablement le problème : l’Antéchrist naît, puis se retrouve « égaré ».
— Identité du nourrisson ?
— Antéchrist.
— Nom des parents ?
— C’est compliqué.
— Bracelet de maternité ?
— Vous devenez procédurier.
— Nous préparons tout de même la fin du monde.
Le roman transforme ainsi une erreur d’affectation en risque cosmique. Ciel et Enfer se mobilisent, les Cavaliers approchent et deux fonctionnaires de l’éternité découvrent qu’avant Armageddon, un contrôle d’identité n’aurait peut-être pas constitué un excès de bureaucratie. Un nom. Un berceau. Une seconde personne qui vérifie et l’Apocalypse se retrouvait au chômage technique.
Verdict : plusieurs vies abîmées, des familles durablement brouillées, Robbie envoyé en prison, un mariage hanté par une morte et l’Apocalypse convoquée à cause d’un nourrisson mal dirigé. Tout cela parce que quelqu’un quitte la pièce avant la fin d’une phrase, croit un récit qui conforte ses préjugés, transforme une interprétation en certitude, laisse son épouse peupler ses silences ou néglige de regarder dans le bon berceau.
On comprend mieux pourquoi la littérature se méfie de la médiation. Alors, oui, les cinq dossiers sont clos, mais quelques minutes après, les éditeurs appellent : il manque 1500 pages aux catalogues. Finalement, la paix a peut-être un coût.
Crédits photo : balt CC 0
Ndlr : La Journée internationale de la paix a été instituée en 1981 par l'Assemblée générale des Nations Unies. Deux décennies plus tard, en 2001, l'Assemblée générale a voté à l'unanimité la désignation de cette journée comme période de non-violence et de cessez-le-feu
DOSSIER - Listes en folie : des bibliothèques de lectures, à la renverse
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 14/06/2007
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6,90 €
Paru le 21/01/2026
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Paru le 16/01/2019
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327 pages
Larousse
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Paru le 24/02/2005
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Paru le 01/09/2003
487 pages
Editions Gallimard
24,90 €
Paru le 11/05/2016
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Paru le 25/02/2015
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Albin Michel
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Paru le 14/05/2014
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Paru le 30/05/2019
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Au Diable Vauvert
22,00 €
1 Commentaire
Rose
20/09/2026 à 09:02
Les histoires dans les livres ne sont pas vraies et n'ont pas vraiment de conséquences dans la vie, en tout cas sur vos cinq livres présentés.
À part les longueurs, style description d'une chaise pendant 5mn, les déroulements restent indispensables pour le suspense et la critique de mœurs ; donc, la médiation pas besoin.
Pour la Journée de la paix, on devrait en avoir plusieurs dans l'année, ça aiderait, surtout en ce moment où les pays s'arment jusqu'aux dents, que les butors et va-t'en guerre sèment la zizanie et les visqueux fascistes diffusent la haine.
L'ONU devrait aussi déménager car les usa refusent des visas pour assister aux conférences en présentiel ce qui est mieux que les écrans.