Mort en mars dernier à l’âge de 100 ans, Jean-Pierre Faye laisse derrière lui une œuvre à la croisée de la littérature, de la philosophie et de l’histoire politique. Les 25 et 26 septembre, une partie de sa bibliothèque personnelle et de sa collection d’art sera dispersée à Bruxelles : livres dédicacés par Michel Foucault, Gilles Deleuze, Roland Barthes ou Jacques Derrida côtoieront des œuvres de Gérard Fromanger, Matta ou Samuel Ringer.
Le 18/09/2026 à 15:40 par Hocine Bouhadjera
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La bibliothèque de Jean-Pierre Faye offre une singulière traversée de la seconde moitié du XXe siècle français : Gaston Bachelard, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jacques Derrida, Roland Barthes, Maurice Blanchot, Emmanuel Levinas, Georges Perec ou encore René Char y apparaissent au détour d’exemplaires dédicacés, souvent lus, soulignés et annotés.
Une sélection de ces ouvrages, accompagnée de livres d’artistes, estampes, dessins et peintures provenant de la collection de l’écrivain, sera proposée lors de deux ventes publiques, organisées à Bruxelles par Les Ventes Damien Voglaire. L’expertise a été confiée à Guillaume Zorgbibe, de la librairie L’Imaginaire.
La dispersion ne concerne toutefois pas les archives de l’écrivain. Sa correspondance doit rejoindre l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec), auquel Jean-Pierre Faye avait déjà confié en 2008 ses archives et celles de la revue Change. Ce qui passe sous le marteau appartient plutôt à l’autre versant de cette histoire : les livres reçus, lus et annotés, ainsi que les œuvres accumulées au fil des rencontres.
Né à Paris en 1925 et disparu le 26 mars dernier, Jean-Pierre Faye fut philosophe, romancier, poète, dramaturge, historien et théoricien du langage. Agrégé de philosophie en 1950, il avait auparavant travaillé sous la direction de Gaston Bachelard. Le catalogue de la vente conserve précisément la trace de cette relation : un exemplaire de La Terre et les Rêveries du repos, publié chez José Corti en 1948, porte un envoi de Bachelard évoquant son « année de diplôme ». Estimation : 100 à 200 €.
Jean-Pierre Faye reçoit le prix Renaudot en 1964 pour L’Écluse, mais son travail se développe simultanément du côté de la philosophie du langage et de l’histoire des idées. Avec Théorie du récit et Langages totalitaires, publiés en 1972, il analyse notamment la manière dont les transformations du langage et des récits politiques participent à rendre certaines représentations acceptables et à agir sur l’histoire.
Cette circulation entre littérature, politique et philosophie est visible dans les rayonnages : plusieurs livres de Gilles Deleuze seront ainsi proposés : Dialogues, avec Claire Parnet, dans son édition originale de 1977, porte un envoi aux époux Faye. Les deux volumes de Francis Bacon. Logique de la sensation sont également dédicacés, tout comme Cinéma 1. L’image-mouvement, dont l’exemplaire comporte de nombreux passages soulignés et annotations de Jean-Pierre Faye. Chacun de ces ensembles est estimé autour de 100 à 150 €.
Côté Michel Foucault, dont on célèbre le centenaire de la naissance, Une édition originale de service de presse des Mots et les Choses, parue en 1966, contient des annotations de Faye et un envoi de Foucault « en témoignage d’amitié et d’admiration » : estimation, 100 à 200 €. Suivent des exemplaires dédicacés de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…, de Surveiller et Punir et du premier volume de l’Histoire de la sexualité.
Avec Jacques Derrida, les relations intellectuelles furent plus conflictuelles. Les deux hommes avaient pourtant travaillé ensemble, avec François Châtelet et Dominique Lecourt, à la création du Collège international de philosophie, officiellement fondé en 1983. Mais Jean-Pierre Faye estimera par la suite avoir été à l'origine du projet dès 1981 et reprochera à Derrida d'en avoir progressivement pris la direction et infléchi l'orientation.
Des désaccords portaient également sur le fonctionnement de la nouvelle institution et sur la place accordée à la « déconstruction ». Jean-Pierre Faye quitte finalement le Collège en 1985. L’Université philosophique européenne, qu’il avait lancée avec Félix Guattari, deviendra en 1987 l’Université européenne de la recherche.
Le différend était surtout philosophique. Depuis les années 1960, Jean-Pierre Faye travaillait sur les discours du national-socialisme et sur l'engagement de Martin Heidegger sous le IIIe Reich. Il reprochait à Derrida une dette insuffisamment critique envers Heidegger, notamment autour du concept de « déconstruction ». La querelle éclate de nouveau publiquement en 2013 avec Lettre sur Derrida. Combats au-dessus du vide, dans laquelle Faye accuse Derrida d'avoir fait du Collège un lieu dominé par la déconstruction et par l'héritage heideggérien.
Cette lecture fut vivement contestée par plusieurs philosophes proches du Collège, qui y virent notamment le produit d'une ancienne rancœur institutionnelle.
La bibliothèque conserve pourtant la trace d'une période où le dialogue était encore amical : une première édition de La Voix et le Phénomène, abondamment soulignée et annotée par Faye, porte ainsi un envoi de Derrida « en signe d'amitié ».
D’autres noms donnent à l’ensemble des allures de petite histoire matérielle de la vie intellectuelle française. Essais critiques, Critique et Vérité et L’Empire des signes portent des envois de Roland Barthes. Trois ouvrages de Félix Guattari sont également présents, dont L’Inconscient machinique, accompagné d’un envoi évoquant des « traces d’amitié indélébiles ».
Deux pièces de Georges Perec attireront également l’attention des bibliophiles. Le catalogue propose l’un des quelque cent exemplaires de Versions latines, réalisé en 1972 sur papier rose et signé par Perec, estimé 200 à 300 €. Même estimation pour une édition originale des Revenentes, assortie d’un envoi à Jean-Pierre Faye. On rencontre encore Maurice Blanchot, Alain Badiou, Michel Leiris, Julien Gracq, Edmond Jabès, Emmanuel Levinas, Edgar Morin, Francis Ponge ou Elsa Triolet.
La vente ne se limite pas aux livres. L’une de ses pièces majeures est une grande huile sur toile de Gérard Fromanger, intitulée Change et datée de septembre 1976. Sur près de deux mètres de hauteur, l’artiste réunit Jean-Pierre et Marie-Odile Faye avec plusieurs membres du mouvement et de la revue Change. L’œuvre, directement reçue de Fromanger par Faye, est estimée entre 20.000 et 30.000 €.
Fondée à la fin des années 1960 autour de Faye, Jacques Roubaud, Maurice Roche et d’autres écrivains, Change fut à la fois une revue et un laboratoire transdisciplinaire, où se croisaient poésie, linguistique, politique, philosophie et arts plastiques. Le fonds Jean-Pierre Faye conservé à l’Imec témoigne aujourd’hui de cette aventure.
La collection comporte également des œuvres de Matta, Gérard Titus-Carmel, Vladimir Veličković, Jacques Monory et Samuel Ringer. Parmi les livres d’artistes figurent notamment Désert fleuve respirés, associant Faye et Arman, ou plusieurs réalisations avec la peintre Anne Slacik.
Quelques jours après la vente, la bibliothèque matérielle laissera place aux archives et aux idées. Du 30 septembre au 2 octobre 2026, l’Université de Rouen Normandie, l’Imec et le Collège international de philosophie organisent le colloque international Le langage, la narration, l’histoire : autour de Jean-Pierre Faye.
Les deux premières journées se dérouleront à l’Université de Rouen Normandie, à Mont-Saint-Aignan. Elles reviendront notamment sur Langages totalitaires, la pensée de la Révolution française chez Faye, ses échanges avec Louis Althusser, ses rapports avec les années 1968 ou encore son travail autour de l’avant-garde pragoise.
Le voisinage avec les ouvrages bientôt dispersés est parfois direct. Le sociologue Michel Kokoreff interviendra ainsi le 1er octobre sur « Gilles Deleuze et Jean-Pierre Faye, une génération », tandis que Sophie Ireland étudiera le rôle de Change dans la circulation de l’avant-garde pragoise.
Le vendredi 2 octobre, le colloque se déplacera à l’Abbaye d’Ardenne, siège de l’Imec, à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe. Clothilde Roullier y proposera une « cartographie d’une œuvre plurielle » à partir des archives ; Michèle Cohen-Halimi reviendra sur la narration et ses effets, tandis que Frédéric Forte mettra en regard Couleurs pliées de Faye et l’œuvre de Jacques Roubaud. Des lectures de poèmes sont également annoncées. Les trois journées pourront être suivies à distance.
Au cœur de la pensée de Jean-Pierre Faye se trouve une conviction simple : les mots ne se contentent pas de décrire l’histoire, ils contribuent à la produire. Il s’est intéressé aux déplacements de vocabulaire, aux récits et aux formules par lesquels une société rend progressivement pensables - puis acceptables - certaines représentations politiques.
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Son travail sur les discours du fascisme et du national-socialisme cherchait ainsi à comprendre comment des mots circulent d’un camp à l’autre, changent de sens et finissent par préparer des basculements historiques. Ses deux grands livres de 1972, Théorie du récit et surtout Langages totalitaires, constituent le noyau de cette recherche.
Une énigme nous captive : celle de la liaison, le plus souvent cachée mais toujours montrable, entre certaines transformations de la forme et certaines explorations de la pensée.
- Jean-Pierre Faye, Uppsala, novembre 1973
Crédits photo : détail de Gérard Fromanger, Change, septembre 1976, huile sur toile, série « Splendeur II », 195 × 130 cm. Collection Jean-Pierre Faye. Reproduction : catalogue Collection Jean-Pierre Faye – Livres et œuvres plastiques, Les Ventes Damien Voglaire ; expertise Guillaume Zorgbibe, librairie L’Imaginaire. L’œuvre, reçue directement de Gérard Fromanger par Jean-Pierre Faye, représente Marie-Odile et Jean-Pierre Faye entourés de membres de Change.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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