Une semaine après le retrait du replay de La Grande Librairie contenant la carte blanche d’Adèle Haenel sur la Palestine, Augustin Trapenard a ouvert son émission par une mise au point. Sans citer l’autrice ni la décision de France Télévisions, le présentateur a défendu le principe même de ses « cartes blanches » : une parole d’artiste, libre, qui peut être contestée et qui comporte, selon lui, une part de risque.
Le 17/09/2026 à 18:08 par Hocine Bouhadjera
18 Réactions | 722 Partages
Publié le :
17/09/2026 à 18:08
18
Commentaires
722
Partages
Il n’a pas prononcé son nom. Il n’a pas davantage évoqué le replay disparu. Mais, une semaine exactement après la carte blanche d’Adèle Haenel, difficile de ne pas entendre l’écho de l’affaire.
Mercredi 16 septembre, au début de La Grande Librairie, Augustin Trapenard a pris quelques minutes pour revenir sur l’un des principes de l’émission qu’il anime depuis 2022 : « La parole de ces écrivains, c’est important de le rappeler, ce n’est pas la parole du politique ou de l’expert : c’est la parole de l’artiste », a-t-il expliqué, évoquant une voix qui peut « troubler » et tirer précisément sa force de cette singularité.
Le 9 septembre, Adèle Haenel était invitée pour présenter Viser juste, son premier livre, paru aux éditions de L’Arche. À la fin de l’émission, Augustin Trapenard lui avait confié sa traditionnelle séquence Droit dans les yeux, en la présentant comme une carte blanche personnelle et libre.
L’artiste avait d’abord consacré son texte à la difficulté de briser le silence autour des violences sexuelles. Dans les dernières minutes, elle avait ensuite fait le parallèle avec la situation à Gaza, affirmant que « l’État d’Israël commet un génocide en Palestine » et que « la France est complice », avant d’appeler à « sanctionner Israël » et à « libérer la Palestine ».
La séquence avait été diffusée intégralement en direct sur France 5. Mais quelques heures plus tard, l’ensemble du replay de l’émission avait disparu de France.tv. France Télévisions a alors récusé le terme de « censure » et affirmé avoir retiré l’émission « à titre conservatoire », après plusieurs saisines adressées à l’Arcom.
Adèle Haenel avait transmis à l’équipe un texte qui figurait sur le prompteur et qu’elle dit avoir répété deux fois sur le plateau. Mais elle a reconnu, auprès de Blast : « Je n’ai pas remis le texte tel que je l’ai prononcé, parce que j’avais la certitude que ce texte ne passerait pas. »
Dans la version préparée, Adèle Haenel devait conclure que « ce qui se passe en Palestine est un génocide » et appeler à ne pas laisser le silence se refermer sur la Palestine. En direct, elle a explicitement désigné l’État d’Israël, accusé la France de complicité et ajouté les appels à sanctionner Israël et à libérer la Palestine. La production savait donc que Gaza et le terme « génocide » seraient abordés. Elle ne connaissait pas, si l’on s’en tient aux éléments disponibles, l’intégralité de la formulation finalement prononcée.
Marika Bret, présidente du Printemps républicain et ancienne DRH de Charlie Hebdo, estime que « la production a été piégée » et parle d’une « prudence imposée par une fourberie » pour défendre la décision de France Télévisions.
La justification formulée par le service public contient néanmoins un paradoxe assez spectaculaire : le problème n’est pas, selon France Télévisions, qu’Adèle Haenel ait parlé librement, mais que cette parole libre ait été, précisément, une parole sans contradicteur. Depuis l’arrivée d’Augustin Trapenard à la tête de La Grande Librairie en septembre 2022, le principe consiste au contraire à confier la fin de l’émission à un auteur ou une autrice, seul face à la caméra, avec un texte écrit spécialement pour l’occasion.
Le présentateur l’a de nouveau rappelé le 16 septembre : « On peut ne pas être d’accord avec ce qui est dit, on peut contester, on peut interroger », mais les auteurs ont, selon lui, toujours pu s’y exprimer « en toute liberté, dans les limites de la loi ».
France Télévisions invoque l’article 35 de son cahier des charges pour justifier l’exigence de mise en perspective et de diversité des points de vue. Reste à savoir comment cette obligation doit s’appliquer à une séquence explicitement artistique et personnelle intégrée à une émission culturelle. C’est notamment ce que l’examen par l’Arcom devra éclairer.
Entre-temps, chacun avait choisi son idée de la « liberté d’expression ». Shannon Seban, secrétaire nationale des Républicains chargée de la lutte contre l’antisémitisme et le racisme, avait annoncé saisir l’Arcom, considérant qu’une accusation aussi grave aurait dû être accompagnée de contradiction et de rigueur. Le député européen et porte-parole du Rassemblement national Julien Odoul a fait de même. Le chroniqueur de CNews Éric Naulleau a de son côté qualifié la séquence de « prise d’otage d’une émission » financée par l’argent public.
À l’autre bout du spectre, Clémence Guetté avait dénoncé une séquence « censurée par France Télévision » et appelé à la rediffuser. Le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure a dénoncé le retrait du replay, quand la CGT de France Télévisions a, elle aussi, contesté la décision de la direction et réclamé la remise en ligne de l’émission. Le critique littéraire Johan Faerber a, lui, retourné l’argument du diffuseur : pourquoi, a-t-il demandé en substance, le pluralisme empêcherait-il précisément l’expression d’un point de vue différent partagé par une partie de la population ?
Dans son intervention du 16 septembre, Augustin Trapenard ne s’est pas engagé sur ce terrain juridique : « Depuis quatre ans, la parole des écrivains, nous faisons en sorte qu’elle ait lieu », a-t-il rappelé, avant de conclure par une formule : « Prendre la parole, c’est toujours prendre un risque. » Donner la parole aussi, visiblement.
Il ne désigne personne, ne critique pas publiquement son employeur et ne réclame pas le retour du replay. Mais la formule dit assez clairement ce que le dispositif suppose : si l’on offre réellement une carte blanche, il faut accepter que le texte qui arrive au bout ne soit pas nécessairement celui que l’on aurait choisi. Et Droit dans les yeux n’a pas disparu. À la fin de l’émission du 16 septembre, Catherine Meurisse s’est à son tour prêtée à l’exercice.
Reste que ce détour soigneusement dépourvu des mots « Adèle Haenel », « replay » et « France Télévisions » n’a pas convaincu tout le monde. Ce 17 septembre, Daniel Schneidermann y voit sur X un silence qui en dit long : il soupçonne un « texte négocié mot à mot avec la direction » et résume son interprétation d’une formule, « la censure génère la censure ».
Adèle Haenel n’est pas la première invitée de La Grande Librairie à utiliser cette tribune pour parler de Gaza. En juin 2025, Annie Ernaux avait elle aussi consacré son Droit dans les yeux à la situation dans l’enclave palestinienne et employé le terme de « génocide ». Selon Le Monde, l’Arcom n’avait alors fait l’objet d’aucune saisine concernant cette intervention et la séquence était restée accessible sur les réseaux sociaux de l’émission.
Un jour après la mise au point d’Augustin Trapenard, la présidente de France Télévisions est à son tour revenue sur l’affaire. Dans un entretien accordé au Monde ce 18 septembre, Delphine Ernotte maintient que le retrait du replay ne relevait pas, selon elle, d’une volonté de censurer Adèle Haenel.
Elle présente la dépublication comme une procédure utilisée lorsque des saisines ou une polémique conduisent le groupe à réexaminer la maîtrise de son antenne. La dirigeante assure : « Nous n’avons pas suffisamment expliqué pourquoi nous l’avions fait. »
Surtout, elle annonce avoir saisi le comité d’éthique de France Télévisions afin d’établir « une doctrine plus claire, opposable et explicable ». Les règles du groupe concernant la dépublication de contenus doivent désormais être rendues publiques dans les prochaines semaines. Delphine Ernotte n’annonce en revanche pas, dans cet entretien, le retour en ligne de l’émission du 9 septembre.
Photographie : Augustin Trapenard dans La Grande Librairie (capture d'écran France 5)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
18 Commentaires
Anne
18/09/2026 à 07:25
Bonjour. Adèle Haenel n'a-telle pas été utilisée comme prétexte pour retirer le replay d'une émission où la parole (intéressante) a été donnée aux écrivains ayant quitté Grasset ?
Gisèle Bourgois
18/09/2026 à 09:49
Une tempête dans un verre d’eau, un oubli que nous sommes dans une démocratie, dire tout haut ce que beaucoup pense tout bas….un manque de courage de la chaîne probablement dû à des questions financières et des pressions politiques. Augustin Trapenard ne peut pas dire ce qu’il veut et on le sent « coincé »et très mal à l’aise.Cela pourrait menacer cette superbe émission qui a le grand mérite d’exister. Résister et Désobéissance Civile (cf Saqué et Thoreau) ne sont pas toujours possibles sans prendre de gros risques .
Vincent Gimen-Pons
18/09/2026 à 10:25
La censure de France Télévision aura sans doute permis à cette carte blanche d'avoir encore plus d'échos
Alain
18/09/2026 à 10:39
Éviction de Thomas Legrand, journaliste de Valeurs actuelles à l’antenne de France Inter, retrait du replay d’Adéle Haenel…. pour éviter la privatisation ( de l’audiovisuel public) en donnant des gages à l’extrême droite vous perdez l’honneur. Pour paraphraser Churchill ( dans un contexte évidemment beaucoup moins dramatique) vous aurez les deux: la privatisation et le déshonneur
Edco
18/09/2026 à 11:14
Euh ....non Thomas Legrand n est pas journaliste à Valeurs Actuelles .....ha ha ha ....mais à Libé!!!! La loose !!!!
Phototropic
18/09/2026 à 16:21
J'ai relu la phrase deux fois, elle n'est pas d'une clarté absolue, mais je pense qu'Alain a voulu dire :
- Éviction de Thomas Legrand
- journaliste de Valeurs actuelles à l’antenne de France Inter (Charles Sapin pour ne pas le nommer)
- retrait du replay d’Adéle Haenel
Edco
18/09/2026 à 17:54
....oui j ai fait .... exprès !!! C est pas parce que Trapenard ne prononce pas Haenel....qu on ne doit pas prononcer ...Sapin !!!!! 🫣🫣🫣🫣🫣
Mais pour qui ne connaît pas Sapin , ou Legrand , c est ambiguë !!!!!
Bravo cher maître 🙏
Alain.
18/09/2026 à 18:01
Éviction de Thomas Legrand. Point virgule donc. Journaliste de Valeurs actuelles etc ….. si on pense effectivement que je croyais Th. Legrand chez Valeurs Actuelles la phrase n’ aucun sens. Et le concept de loser et winner est très subjectif
Edco
18/09/2026 à 20:43
Les concepts de winner et looser....j aime pas ..... mais quand on dit la loose , c est comme la gaffe, ou l erreur, ça ne caractérise pas l ,énonceur, mais l ' énoncé....je ne me permettrais pas 🫣
Ribiata
18/09/2026 à 11:26
tout à fait d'accord et le fait de ne pas citer Adèle est révoltant, ce n'est plus une censure, c'est un meurtre symbolique
Pilpoul
18/09/2026 à 11:55
Ineffable Adèle Haenel qui parle si souvent des violences sexuelles, et n'aurait pas eu connaissance de celles perpetrées le 7 octobre par les hommes du Hamas : l'un tue une femme que l'autre est en train de violer, par exemple. Je suis aussi une activiste féministe et je me suis informée. Et pour cause, vous me direz, quatre des miens ont été assassinés à Bee'ri. Pardon de déranger votre discussion au sujet des meurtres symboliques. On s'excuse d'exister...
Alain
18/09/2026 à 18:03
Critiquer le gouvernement israélien ne veut pas dire cautionner les monstruosités du Hamas. Pas de hiérarchie dans l’horreur et l’abomination
Tout a un sens
18/09/2026 à 18:04
Merci de rappeler les faits criminels que ces cultureux excusent, voire justifient. Et que veut dire réellement Haenel avec son "libérez la Palestine", si ce n'est un appel à la destruction d'Israël ? Gaza était libre, gouverné par le Hamas depuis presque vingt ans et le retrait total d'Israël (mais évidemment, tous ces gens ignorent l'Histoire). Et qu'ont-ils fait, les palestiniens, de leurs milliards du Qatar ? Des tunnels pour préparer le massacre (réellement génocidaire celui-là) du 7 octobre 2023...
pourquoi?
18/09/2026 à 18:01
Quoiqu'on pense de la prise de position d'Haenel on ne peut accepter qu'elle ait été censurée.
Edco
18/09/2026 à 20:37
Elle n ' a pas été censurée , je l ' ai vue et entendue...( censurée veut dire ... coupée au ..montage ! , mais c était du direct ), elle a été... retirée du replay ou podcast...pas pareil !
Aurelien Terrassier
19/09/2026 à 16:09
Comme je le disais il y a quelques jours, Augustin Trapenard soutient Adele Haenel mais n'ira pas en effet jusqu'à critiquer son employeur. J'ai regardé en partie l'émission et la carte blanche ds Catherine Meurisse sur l'écologie est excellente. Malgré la pression de la droite radicale et de l'extrême droite, il faut soutenir la seule émission littéraire qui défend vraiment la liberté d'expression et si elle est sur le service public et peut-être l'année prochaine sur la chaîne TNT de Matthieu Pigasse (qui sait?) qui même si elle n'est pas parfaite permet à des auteurs et autrices grands comme moyens et petits (j'en ai découvert un certain nombre grâce à la Grande librairie) de vendre leurs livres en s'exprimant pleinement et ce malgré le coup de pression malheureux et dangereux de l'Arcom et de certains parlementaires et éditorialistes d ela droite radicale et de l'extrême droite sur Adèle Haenel qui n'a faig que s'exprimer sur un génocide en cours à Gaza quand certaines vedettes du show-biz le minimisent voir pour certain.e.s le nient carrément.
toredid
20/09/2026 à 21:18
La censure est inacceptable, dénoncer les agissements d'un gouvernement israélien d'extrême droite n'est pas soutenir des actions ignobles dont il a pris prétexte pour mener une action de destruction et d'élimination systématique.
Cela étant, s'agissant de littérature, est-ce que le livre d'Adèle Haenel vaut quelque chose ? Ou est-ce qu'elle n'a été invitée qu'en raison de sa notoriété et pour servir de locomotive à l'émission ?
Bref, qu'en est-il de la littérature ?
Un observateur
27/09/2026 à 12:37
La vraie question que pose cette émission c'est qu'elle réunit 350 000 spectateurs chaque semaine soit 2% de l'audience. C'est un cache-sexe relégué sur une petite chaîne pour les obligations culturelles dont Madame Ernotte se contrefout. La vraie question, le vrai combat c'est celui de la place du livre à la télévision publique, pas celle de cette censure, certes inquiétante, mais picrocholine. Quand le sage montre la lune, etc.