Ma progéniture s’approche de ses 18 mois, et déjà les mots “apéro” et “santé” provoquent des rires aux éclats. Logiquement, les cacahuètes devaient suivre. Et voilà qu’elle réclame pour la énième fois l’histoire de ce petit homme à la maison improbable. Mais sérieusement, qu’est-ce qu’une « pirouette, cacahuète » ? Une figure acrobatique exécutée par une arachide ? Fallait-il avoir le nez creux pour imaginer un succès à cette comptine… et pour cause.
Le 19/09/2026 à 08:00 par Nicolas Gary
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Publié le :
19/09/2026 à 08:00
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J’ai certainement épuisé tout ce que le oueb contenait de vidéos d’apéro-battle, en vain : aucun documentaire sérieux n’éclaire ma lanterne. Le doute est d’autant plus légitime que Gabrielle Grandière qui inventa la comptine (en 1953) alors qu’elle était institutrice à Alençon reconnaissait ne pas savoir pourquoi elle avait placé ces deux mots côte à côte. Surréalisme quand tu nous tiens…
Très bien. L’affaire commence donc par un refrain inexplicable, se poursuit dans un logement en carton accessible par un escalier en papier, puis dégénère en accident du travail, chirurgie textile, sécession nasale et intervention d’un avion à réaction. Que les enfants chantent, fort bien. Mais comment La Poste, Gogol, Dorothée et Dassault Aviation se sont-ils trouvés mêlés à cette histoire ?
Le signal d’alarme retentit pourtant bien vite, quand on nous décrit l’habitat de ce petit homme : une “drôle” de maison, pas ancienne, modeste ou atypique, comme les agences immobilières en décrivent. La formule rappelle fâcheusement Boby Lapointe, autre expert français du logement conceptuel. Dans Chambre meublée, son narrateur dispose de quatre murs et quatre coins, regrette de ne pas en avoir davantage pour en faire de la confiture, accroche un abbé au plafond afin de le remettre à sa place et envisage de bâtir une maison avec des œufs peints en vert. Mais je m’égare.
Notre petit homme appartient manifestement à la même école, avec une ambition environnementale supérieure. Maison en carton, escaliers en papier : sur le papier, un bilan carbone remarquable. On peut seulement regretter que l’expérimentation ait oublié un indicateur secondaire : la survie des visiteurs.
Souvenez-vous des Trois Petits Cochons dont le retour d’expérience avait démontré combien paille et bois résistent médiocrement à un loup correctement ventilé. La brique, à ce titre, présente plus d’avantages. Des générations d’enfants connaissaient donc les limites des matériaux que l’on peut disperser en soufflant dessus. Le petit homme a étudié le dossier et choisi le carton. Puis le papier pour l’escalier. Ce n’est plus de l’écoconstruction. C’est du négationnisme porcin. Ou l’influence du lobbying papetier.
Preuve qu’une signalétique efficacement positionnée importe, la comptine prévient qu’en montant l’escalier, on se cassera le bout du nez. L’avertissement oral ne vaudra jamais des pictogrammes clairs. Preuve : le facteur monte et se pète le bout du nez, exactement.
Avec un tel niveau d’efficacité, on parlera de test concluant : la maison fonctionne parfaitement dans les dangers annoncés. Reste à comprendre pourquoi La Poste expédie encore ses salariés au casse-pipe (non, ne souriez pas, un peu d’humanité…).
Maison en carton, escalier en papier : aucun collègue n’avait renseigné la tournée ? À force de chercher la responsabilité du petit homme, on finit par soupçonner l’entreprise de négligence…
La suite rassure peu. Le facteur n’est ni conduit chez un médecin ni confié aux secours. « On » lui raccommode le nez. Ce « on » anonyme sait intervenir sur un visage, avec Dieu sait quelles compétences chirurgicales. Surtout que verbe “raccommoder” plus à la boîte à couture qu’au bloc opératoire : on raccommode une chaussette, une doublure ou un doudou. Traiter un accident du travail par un rapiéçage ? Prochaine étape, le cache-misère sur une fracture ouverte ?
Le traumatisme nasal bénéficie cependant d’un “joli fil doré” : le matériau est seyant, les impératifs médicaux, on s’en mouche. Sauf que le transhumanisme en prend pour son grade quand le fil casse et le bout du nez, au lieu de tomber, s’envole. Non ? Si.
Eh oui, cent dix-sept ans plus tôt, en 1836, Nicolas Gogol publiait Le Nez, où le major Kovaliov découvre que son appendice facial a quitté son visage et mène désormais une existence indépendante à Saint-Pétersbourg. Il se montre en uniforme, prend rang dans la société et finit par être intercepté alors qu’il cherche à quitter la ville. L’humanité savait donc depuis Nicolas Ier qu’un nez insuffisamment attaché pouvait développer des projets personnels.
En 1953, lorsque Gabrielle Grandière compose sa comptine pour ses élèves d’Alençon, la France vit sous la présidence de Vincent Auriol. Le progrès depuis l’autocratie tsariste saute aux yeux. Chez Gogol, le nez autonome circule en voiture et tente de gagner Riga en diligence. Dans Pirouette, cacahuète, il prend la voie des airs. D’un siècle à l’autre, la précarité des techniques opératoires profite enfin aux appendices faciaux. Victoire.
Tant qu’il reste fixé au facteur, le nez n’est qu’une partie du corps. Une fois détaché, il acquiert une trajectoire, presque une biographie. Le petit homme a cessé d’exister depuis trois couplets, le facteur disparaît, mais le tarin, pardon : un pif outragé, un pif brisé, un pif martyrisé, mais un pif libéré ! Et paf !
Gogol avait transformé un nez en fonctionnaire : la comptine française en fait un héros d’aventure. Jules Verne n'y aurait pas songé.
Gabrielle Grandière expliquait n’avoir écrit ni le couplet où le fil casse ni celui où intervient l’avion à réaction. Sa version s’achevait en annonçant que l’histoire allait recommencer. D’autres l’ont prolongée, et en 1982, l’animatrice Dorothée enregistre une version longue intégrant une spectaculaire modernisation.
Car l’arrivée de l’avion pose un problème d’échelle. Jusqu’ici, les moyens relèvent de la papeterie : carton, papier, fil. Puis un nez prend de l’altitude et, brusquement, la puissance industrielle française se réveille. Aucun budget pour remplacer l’escalier. Aucun médecin identifié pour soigner le facteur. Mais dès qu’un morceau de cartilage franchit quelques mètres dans l’espace aérien national, on sort le réacteur.
Qui donne l’ordre de décollage ? Pourquoi faut-il un avion à réaction pour rattraper un objet dont la vitesse dépend, au mieux, de la rupture d’un fil de mercerie ? Saluons tout du moins le talent du pilote. [Ndr : en 1982, un avion de ligne subsonique classique atteignait 850 à 900 km/h, et 2170 à 2440 km/h — Mach 2 et plus — pour le transport supersonique. Un nez mesure environ 5 cm…]
Or, si le texte est précis sur un point — rattraper le bout du nez — rien ne dit ensuite qu’il fut rendu. Le facteur a perdu son appendice, une organisation disposant d’un aéronef l’a récupéré, et l’histoire peut se terminer sous les applaudissements. On connaissait la nationalisation d’entreprises stratégiques ; voici apparemment la nationalisation du cartilage.
Gogol avait inventé le nez autonome et Gabrielle Grandière lui offrit la liberté grâce à un escalier en papier. La télévision publique fournit un avion à réaction, trois ans après la retraite du Concorde — louche, non ?
J'en serais resté là si ma fille, voilà quelques jours, n'avait pas farfouillé avec beaucoup d’intérêt dans la boîte à couture. Pour l’instant, elle examine les bobines et réclame des feuilles. Je surveille ses activités de découpage : hier, elle a fabriqué comme une sorte d'escalier.
Et si elle demande du carton, du fil doré et attend le notre facteur, j’appelle directement la Direction générale de l’Aviation civile ?
Crédits illustration : Couleur CC0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
6 Commentaires
Edco
19/09/2026 à 11:07
Comme dab , excellent ! 🙏👏
Edco
19/09/2026 à 14:49
https://youtu.be/HKhCGtPjeVs?feature=shared
Celle-là est top aussi .......genrée .... façon ..la raison paternelle ou le bonbon câlin maternel.....😁😁🤭
MariE
21/09/2026 à 09:16
D'abord, je ne comprends pas pourquoi :..."fâcheusement rappelle Boby Lapointe..."
Ensuite je pense me rappeler, pas sûre :...Trois petits cochons pendus au plafond
tire leur la queue
ils pondront des oeufs.
combien en veux-tu?
Enfin, n'est-ce pas plutôt Glandière, le patronyme de GabrIelle?
tiempos futuros
21/09/2026 à 16:34
Preuve que cacahuhète n´est pas "peanuts" ! Exquis. Encore, encore et encore.
Alice & George
28/09/2026 à 13:56
Quel joli délire poétique et humoristique !
Quelle chouette idée d écrire pour le fun, pour soi , pour qques lecteurs amateurs de comptines!!! Bravo à vous!
En 1999 est sorti un film de Bertrand tavernier « ça commence aujourd hui », consacré à l univers d un directeur d école maternelle. A plusieurs reprises dans ld film, on le voit devant ses petits élèves entonner « Pirouette cacahuète ».
Le scénario du film avait été confié au gendre du réalisateur, lui même enseignant de maternelle, Dominique Sampiero, auteur et poète du nord de ms France.
Cette « Pirouette » filmique n a donc pas été choisie par hasard! Nul doute qu elle parlait à l écrivain au delà du simple engouement des enfants!
Mais les enfants ne sont ils pas des poètes aussi?
Quoi qu il en soit, encore merci pour ce texte sympa qui illumine mon début de semaine!!!
Lydie, bouquiniste et autrefois Instite de maternelle…
Edco
28/09/2026 à 19:13
Merci 🙏de nous rappeler ce film magnifique avec un Torreton géant..... Ça a peu .... changé....par ailleurs ! voire .....pire !