« Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes moudront au moulin : l’une sera prise, l’autre laissée. » (1) La parabole de saint Matthieu a parfois l’air de s’appliquer, avec son arbitraire sans « pourquoi », aux verdicts de l’Histoire littéraire, surtout quand elle laisse dans les limbes le roman posthume Les Hauts-Quartiers de Paul Gadenne (1907-1956), paru en 1973 dans la collection « Cadre rouge » des Éditions du Seuil et réédité chez Points en 2013. Par Hortense Miginiac *
Le 27/09/2026 à 13:39 par Les ensablés
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Publié le :
27/09/2026 à 13:39
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Limbes toutes relatives, puisque la parution de ses Carnets aux éditions des Instants remet en lumière cet « ensablé », déjà évoqué (ici) par Isabelle Luciat. Le roman qui nous occupe aujourd’hui avait été acclamé lors de sa publication comme une œuvre originale et fastueuse, « à la signification spirituelle la plus profonde » (Gaétan Picon), mais aussi critiqué, pour sa construction désordonnée et fastidieuse, « pas assez purement romanesque » (André Le Vot).
Exposé des faits. Dans Les Hauts-Quartiers, Didier Aubert, tuberculeux, professeur et philosophe (mal) installé à Irube, petite ville bourgeoise du sud-ouest de la France, travaille à l'œuvre de sa vie, une thèse sur l’esprit de pauvreté. Son existence est de plus en plus précaire à mesure qu’il s’affaiblit et se radicalise dans sa contestation de la bourgeoisie. De logement insalubre en taudis misérable, l’impossibilité à habiter nulle part devient la métaphore de son agonie.
Parfois, rendre justice à un écrivain, ce n’est pas nécessairement dire qu’il a été un auteur majeur oublié mais reconnaître qu’il a raté et l’accepter tel qu’il est, sans renier une expérience intime de l’échec sur laquelle se fonde la sincérité d’un geste créateur. Or, en dépit des publicités mensongères, Les Hauts-Quartiers est à la peine tout au long de ses 787 pages.
Dès le début du roman surgit un prometteur personnage en la précoce Rosa Pardoux, 13 ans (ce qui est bien assez si l’on songe que la Juliette de Roméo en avait 13 et que la Lolita de Nabokov en avait 12), aussi jolie que provocante, aussi téméraire que paresseuse, Lolita de pacotille qui parvient à l’existence par de troublantes descriptions, de suggestifs portraits et quelques péripéties bien campées, autant d’amuse-gueule avant l’intrigue. On attend. Rosa Pardoux se tient là, le lecteur la voit bronzer, les jambes à l’air dans le jardin sous la fenêtre, bouquinant ses petits romans d’amour. Soudain elle disparaît. Voilà notre petite nymphette sournoise, toute désireuse qu’elle était de jouer son rôle dans l’histoire, laissée en plan par un Docteur Frankenstein fuyant d’un coup sa créature qui prend vie. Trouvaille romanesque en pure perte. Rosa Pardoux déménage dans le Béarn. Nous sommes page 63 et on n’en parlera plus. Liberté du romancier ? Non, plutôt un ghosting narratif — tout aussi coupable que l’amoureux.
D’autres épisodes s’épanouissent brièvement et témoignent des aptitudes romanesques de Gadenne, mais là encore, ils s’arrêtent vite et s’insèrent mal dans l’économie d’ensemble. Bien souvent, la narration sert seulement d’apologue et la morale est trop soulignée. Ailleurs, quand la fonction instrumentale des scènes et des personnages ne transforme pas le récit en album de philosophie illustré, c’est l’invraisemblance de certains protagonistes qui alourdit le rythme et enraye tout le roman.
En réalité, Paul Gadenne semble oublier qu’il écrit un roman. Il se défausse, recherchant une narration sans intention d’auteur pour montrer, peut-être, le silence de la Providence ou l’inanité de l’action ; ce faisant, il oublie le drame des écrivains : ils ne peuvent que mimer l’arbitraire de la vie, par des moyens métaphoriques. Tout ce qui arrive dans un roman est toujours voulu par son auteur. Ils ne peuvent être absurdes.
Ce semi-échec romanesque des Hauts Quartiers s’explique aussi par la trop grande proximité de l’auteur et de son personnage (déjà dans les années cinquante, l’autofiction faisait des ravages).
Paul Gadenne, comme Didier Aubert, est un homme de lettres qui se vit comme « empêché » (« Comment aurait-il pu songer à exposer des idées alors qu’il était exposé lui-même tous les jours ? »), brimé, exclu de la société des hommes et arraché malgré lui à sa vocation littéraire. Didier dénonce les brimades que subissent les misérables mais l’injustice qu’il subit est plus grande encore le concernant car, lui, est un homme d’une valeur supérieure : « Ces êtres autour de lui, qui ne cessaient de l’écraser, ne pouvaient rien faire de leur vie ; lui, il pouvait. » S’il poursuivait jusqu’au bout sa réflexion, ce Didier-Raskolnikov nous offrirait un genre de Dostoïevski français, mais il s’arrête là. Il ne tue pas la vieille. Il geint.
Faux socialiste, Gadenne se voudrait, comme Proust, riche et débarrassé des préoccupations matérielles (ce qui le mettrait bien en peine d’écrire, puisqu’il les prend pour sujet.) Il ne s’agit pas de lui reprocher d’être un traître à la cause, mais de lui appliquer, peut-être, ce qu’observait Virginia Woolf à propos des femmes dans Une chambre à soi, dont le chapitre 4 s’occupe de l’esprit de ressentiment qui habite celles qui, à force d’un désir d’écrire contrecarré, sont condamnées à voir leur talent « envahi des mauvaises herbes et cerné de ronces », « comme si un concombre géant s'était déployé sur toutes les roses et tous les œillets du jardin et les avait étouffés ». Quand on pense à la passion pour les jardins de Didier Aubert, la métaphore de Woolf semble coupée sur-mesure. La pauvreté, la maladie, l’impossibilité d’être rentier — dont on admettra qu’elle puisse sembler révoltante à défaut d’être tout à fait légitime — font à Didier Aubert le même effet que la condition féminine aux femmes (convergences des luttes ?).
Mais si Les Hauts-Quartiers n’est pas un roman socialiste, ni un roman engagé, ni un roman romanesque, il réussit par là où il rate : de femme en femme, de logement en logement, il se lit comme une sorte de roman chrétien hérétique.
Elles sont beaucoup : Rosa, Betty, Paula, Fernande Chotard [nom emblématique, pour cette sensuelle refoulée], Lucile d’Hems, Flopie, enfin. La litanie des femmes n’a d’égale que celle des logements (2), et les deux tracent une irrémédiable descente aux enfers. Didier se plaint d’ailleurs autant des femmes que des logements : « Elles n’étaient que grossièreté, humeur et matière, le creuset machinal du monde, le laboratoire crépitant et visqueux où la vie organise ses orgies, dans un effort stupide pour se perpétuer, pour faire éclater le scandale de l’absence monstrueuse de Dieu (3). » (Morceau de bravoure misogyne qui montre que Gadenne a lu son Schopenhauer avec profit.) Mais c’est par le chemin de croix dont chaque femme indique une station que s’accomplit le destin de Didier, qui refuse ainsi la proposition de la belle et riche Paula de l’épouser, parce qu’il ne veut pas se ranger du « côté des vainqueurs. »
Pis : il s’abaisse, à la fin du roman, jusqu’à épouser Flopie, orpheline et bonne à tout faire d’une famille de forains, tombée enceinte après avoir été violée. Didier avait pressenti que Flopie serait le point d’arrivée de son apprentissage : « Ma conscience peut mourir dans le sein profané de cette fille. Ainsi s’établira la gloire de Dieu. Judas est nécessaire au monde. Mais est nécessaire aussi, beaucoup moins que Judas, quelque chose comme le valet de Judas (4). »
En quelque sorte, Didier réalise la vocation de certains sages qui, dans l’Islam, se profanent eux-mêmes pour s’affranchir de tout ego. Il lui-même cite « ces sages de l’Inde qu’on appelle les Malâmatiyya (5) », ceux qui, au lieu de rechercher l’éloge en faisant le bien comme les autres hommes, recherchent le blâme par une débauche voulue. Il médite aussi les exemples de certains mystiques qui, « incapables de refléter dans leurs actes la réalité divine dont ils sont intérieurement possédés, [...] commettent dans la vie quotidienne mille extravagances (6). »
Ainsi dans ce roman sublime et raté, sublime parce que raté, peut-être à dessein, se lit une tentative désespérée pour s’avilir dans l’espoir de se sanctifier. Assumons le parti-pris : Gadenne ne prend pas. Mais n’en va-t-il pas des bons romans comme des jolies femmes ? Laissons-les donc aux hommes sans imagination.
Hortense Miginiac, septembre 2026
(1) Matthieu 24, 40-41
(2) Le champ des Beauchamp, la chambre des Popard, la propriété d’Arditeya, Stellamare chez Madame Chotard, Arditeya deuxième version, en cohabitation avec une famille de forains, les Maillechort, la soupente sinistre de la rue Maubec
(3) p. 683
(4) p. 433
(5) En réalité la Malâmatiyya est la voie suivie par les “hommes du blâme”, ou malâmatis, que l’on appelle aussi les Qalandars
(6) P. 509. Sur ce point on pourra aussi penser au Zut zut zut zut du jeune narrateur de Du côté de chez Swann, débordé par la richesse de son expérience et incapable de l’exprimer autrement que par une quadruple et dérisoire interjection : « Et voyant sur l'eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m'écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : ‘Zut, zut, zut, zut.’ Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.”
* Les Ensablés sont heureux d'accueillir une nouvelle contributrice. Hortense Miginiac est agrégée de lettres modernes. Anciennement enseignante en lycée, elle travaille désormais dans un think tank ; elle assure également un cours de lettres-philosophie en CPGE scientifiques. Son premier roman, Les éléments de langage, doit paraître en 2027 aux éditions Métalepse.
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 12/09/2013
786 pages
Points
14,60 €
1 Commentaire
Bénard
29/09/2026 à 11:56
Bienvenue. Et longue présence (régulière) chez ActuaLitté.