Exclusif - Makassar a été placé en liquidation judiciaire le 1er septembre, contraignant les éditeurs partenaires à changer de diffuseur et/ou de distributeur. Pour nombre d’entre eux, c’est chose faite. Reste un détail à régler : les livres. Car des centaines de milliers d’exemplaires attendent de quitter l’entrepôt d’Indre-et-Loire où ils sont toujours détenus. Fâcheux ?
La scène se déroule à la fin du mois de juin. « C’était un dimanche soir », se souvient Michel Jacquet (éditions Jarjille), quand par téléphone, Vincent Dodivers, cocréateur Makassar, lui annonce la nouvelle : « J’ai passé tout le week-end sur les comptes. Je crois qu’on ne va pas pouvoir continuer. On est coincés. » Avec des retards de paiement, la maison estimait entre 4000 et 5000 € les sommes qui auraient dû lui être versées par Makassar.
Voilà plus de 20 ans que cette société a intégré l’industrie du livre, installée rue Pelleport, à Paris (20e arrondissement), mais elle ne connaîtra pas une année supplémentaire d'existence : son dirigeant multiplie mails et coups de fil, pour prévenir méthodiquement les structures éditoriales.
La Fédération des Éditions indépendantes avait déjà alerté au début de l’été : « Quand un maillon de cette chaîne vacille, ce sont des dizaines de structures aux économies modestes qui se retrouvent en première ligne. »
Mais comment en arrive-t-on à cette impasse ? La société assurait à la fois la diffusion des livres — présentation aux libraires et la prise de commandes — et leur distribution : stockage, préparation des colis, expédition aux points de vente, traitement des retours, facturation des libraires puis reversement aux éditeurs. Pour ces derniers, la question des stocks est devenue cruciale.
Makassar stockait une partie de ses livres rue Pelleport, à Paris, et le reste chez un prestataire externe, la Société Génilloise d’Entrepôt (SGE), à Genillé, en Indre-et-Loire. Cette société est présidée depuis 2013 par Bookstore, représentée par Charles-Henry d’Ocagne.
Le transfert depuis la rue Pelleport se met en place progressivement : côté Genillé, l’exfiltration s’avère plus difficile. Début août, Vincent Dodivers, dirigeant de Makassar, indique aux éditeurs que la situation reste bloquée à la SGE malgré plusieurs tentatives de négociation.
L’été ne sera pas propice au repos : sans les exemplaires, pas d’activité. Bliss, maison BD, avait engagé les démarches avant le gros de la crise : il signe avec DelSol pour sa diffusion et Interforum comme distributeur (deux filiales d’Editis). Une trentaine de maisons rallie Pollen comme Les Rêveurs et les Éditions Lapin. D’autres optent pour Média Participations ou Dod & Cie.
De fait, le prestataire de stockage demande différents règlements avant la restitution des ouvrages, selon les documents consultés par ActuaLitté. Les frais concernent notamment le stockage, le traitement des stocks et leur restitution. La SGE explique ces coûts par l’organisation de son entrepôt et par les opérations nécessaires pour identifier, prélever et préparer les ouvrages avant leur restitution.
Dans la facture émise par la SGE, l’article 1948 du Code civil est évoqué, celui-ci permet au dépositaire de retenir les biens jusqu’au paiement de ce qui lui est dû « à raison du dépôt ». La SGE conditionne ainsi la restitution des ouvrages au règlement des sommes qu’elle estime dues.
Or, le contrat de stockage engage Makassar avec la SGE. L’article 1947 du Code civil prévoit de son côté que les dépenses nécessaires à la conservation de la chose déposée doivent être remboursées par « la personne qui a fait le dépôt ».
Contacté par ActuaLitté, Charles-Henry d’Ocagne assure qu’« il n’y a pas de conflit nous opposant aux éditeurs de Makassar », pas plus qu’avec un des ex-éditeurs partenaires. D’ailleurs, note-t-il, « au quotidien des éditeurs récupèrent leurs stocks que nous envoyons chez de nouveaux distributeurs ».
Mais pourquoi ces facturations ? Selon lui, « les conditions de restitution sont basées sur trois fondements : une demande du conseil des éditeurs, les tarifs pratiqués précédemment auprès de Makassar, égaux ou réduits jusqu’à 30 %, et des tarifs inférieurs à ceux pratiqués par un de nos confrères chez qui partent une grande partie des éditeurs ».
Les modalités ont aussi évolué pendant l’été. Charles-Henry d’Ocagne précise que ces changements sont le « fruit d’améliorations suite aux demandes d’éditeurs et aussi à la position définie par nos conseils en conformité avec la législation en vigueur ».
Côté éditeurs, plusieurs maisons se regroupent pour tenter de récupérer leurs stocks. Le désaccord avec la SGE porte notamment sur les frais de restitution et leur mode de calcul.
Dans l’intervalle, les titres prennent leur mal en patience : Bliss estime qu’environ 24.000 exemplaires restent à Genillé. Jarjille en compte plus de 10.000. Chez Les Rêveurs, cela se compte en dizaines de milliers d’exemplaires voire 120.000 pour Lapin. « On lutte pour récupérer le reste de nos stocks », résume Florent Degletagne, fondateur de Bliss.
Le Tribunal des activités économiques de Paris ouvre finalement la liquidation judiciaire de Makassar le 1er septembre et fixe la date de cessation des paiements au 24 juillet. L’activité peut toutefois se poursuivre jusqu’au 1er novembre. Me Lou Fléchard, de la SCP CBF Associés, est désignée administratrice judiciaire avec pour mission de gérer seule l’entreprise, et Me Frédérique Lévy, de MJA, liquidatrice judiciaire.
« Maintenant, on n’a plus la main. Donc après, on va voir ce que vont pouvoir faire le mandataire ou l’administrateur », nous souffle Vincent Dodivers.
Les stocks ne constituent qu’une partie du problème. Pour les éditeurs, la défaillance de Makassar signifie également que des livres ont été vendus sans que les sommes correspondantes leur soient toutes reversées.
Le mécanisme est simple : le distributeur facture les libraires, encaisse leurs règlements, puis verse aux maisons d’édition la part qui leur revient. Lorsque Makassar n’est plus en mesure de payer, les montants encore dus aux éditeurs deviennent des créances dans la procédure de liquidation.
Chez Bliss, la perte avait d’abord été évaluée autour de 40.000 €, d’après un message posté sur les réseaux. Après la comptabilisation des derniers retours, Florent Degletagne la chiffre désormais à environ 34.000 €, soit près de six mois de ventes.
D’autres maisons sont davantage exposées. Les Éditions sociales et La Dispute estiment à plus de 130.000 € le produit de livres vendus qu’elles ne devraient pas récupérer. Pour les deux maisons, qui partagent la même équipe, cette somme représente entre un tiers et près de la moitié du chiffre d’affaires annuel. Depuis le 1er juillet, leur diffusion et leur distribution sont assurées par Belles Lettres Diffusion Distribution (BLDD).
À LIRE — La maison historique du communisme en danger, 130 000 € envolés
Malgré ces pertes, plusieurs éditeurs interrogés tiennent à distinguer la situation financière de Makassar du travail de ses équipes pendant cette période. Michel Jacquet rappelle que le diffuseur les avait aidés à « structurer le côté commercial ». Florent Degletagne insiste lui aussi sur les semaines qui suivent l’annonce : « Pendant l’été, Vincent Dodivers a fait ce qu’il a pu pour proposer une alternative de diffusion-distribution aux éditeurs et pour que le déménagement se passe de la manière la plus simple possible, jusqu’à la mise en liquidation effective en septembre. »
La liquidation de Makassar ne naît toutefois pas en quelques semaines. Les comptes de l’entreprise montrent une forte dégradation avant 2026 : 752.000 € de perte nette en 2023, puis 737.000 € en 2024.
Le bilan 2024 faisait également état de difficultés, depuis trois exercices, à recouvrer une créance détenue sur l’un des principaux clients de Makassar. À la clôture des comptes, celui-ci devait encore 1.335.224,93 € à l’entreprise. Le bilan précédent mentionnait déjà un « client devenu douteux », contre lequel des recours avaient été engagés.
« Nous suspections déjà que Makassar jonglait avec sa trésorerie », résume Florent Degletagne. Selon lui, les règlements arrivaient parfois avec retard et les relances faisaient partie du quotidien.
À ces difficultés s’ajoute, à l’été 2024, la cyberattaque contre Octave, le logiciel utilisé par plusieurs distributeurs pour gérer notamment les commandes, la facturation, les expéditions ou les stocks. Huit distributeurs sont touchés, parmi lesquels Makassar. Vincent Dodivers évoquera ensuite un « black-out » de près de trois mois.
Florent Degletagne en mesure les conséquences bien après la remise en service. « Makassar a mis beaucoup de temps à s’en relever. Ça a été hyper compliqué. » Certains retours des libraires sont enregistrés plusieurs mois après leur arrivée : « On a des retours d’un livre qui sont comptabilisés six mois plus tard. Pour évaluer notre activité, même comptablement, ce n’est pas possible. »
Mais ces difficultés ne commencent pas avec Octave. Bliss évoque également des commandes parfois très lentes, des offices en retard et des retours traités avec plusieurs mois de décalage. Selon Florent Degletagne, certains libraires avaient fini par « réduire leurs commandes, voire par ne plus travailler avec Makassar ».
« Ils ont fait le travail classique d’un distributeur-diffuseur en nous demandant de nous professionnaliser. Faire des livres, c’est une chose, les vendre, c’est vraiment un autre boulot », souligne Michel Jacquet.
Il cite notamment l’arrivée, en 2024, de Guillaume Pauvret, qui aurait selon lui « vraiment dynamisé » le travail commercial, avec l’idée de « donner plus de valeur à tous ces petits éditeurs qui sont la BD de demain ». Il insiste sur le travail de présentation aux libraires : « Aujourd’hui, faire lire même dix lignes, c’est compliqué. [...] Donc, avoir un pitch un peu efficace, avoir une approche un peu efficace. »
Il n’y a jamais de fumée sans feu, et Vincent Dodivers était très lucide : « En 2026, on s’est fait rattraper par le marché. Le marché a dévissé et les difficultés des librairies, notamment les gros comptes, c’est ça qui a fait basculer. »
Le ralentissement était déjà visible en 2025. Le chiffre d’affaires des éditeurs français a reculé de 0,63 %, à 2,883 milliards €, tandis que les ventes sont passées de 426 à 419,6 millions d’exemplaires, soit une baisse de 1,49 %.
DOSSIER — Marché du livre : 2025, l’équilibre sous tension
Les difficultés se sont accentuées en 2026. Gibert a été placé en redressement judiciaire le 28 avril. Nosoli, maison mère du Furet du Nord et de Decitre, l’a été le 1er juin ; son projet de restructuration prévoit la fermeture de onze librairies et jusqu’à 163 suppressions de postes.
Crédit image : ActuaLitté, CC BY-SA 4.0
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
Commenter cet article