Pendant une large partie de la première mi-temps, la France a cru pouvoir décrocher les États-Unis de leur cercle : jusqu’à quatorze points d’avance, Gabby Williams incandescente, et l’idée d’un premier titre mondial qui cessait soudain de relever du rêve. Puis Team USA a repris possession du match pour s’imposer 97-79 à Berlin, dimanche 13 septembre.
Au basket, les règles sont simples : cinq contre cinq, quatre quarts-temps de dix minutes. Quarante minutes pour écrire l’histoire et décrocher l’or. Lettres et Athlètes c’est le rendez-vous où ActuaLitté réunit sport et littérature : les grands rendez-vous décryptés à la lumière de livres qui les relatent comme jamais.
Pour parler de cette finale, trois romans. Les Fourmis, de Bernard Werber, pour suivre la montée en puissance d’un collectif américain lorsque son organisation se trouve menacée. L’Écume des jours, de Boris Vian, pour comprendre comment un même espace peut progressivement se contracter jusqu’à étouffer ceux qui l’habitent : en l’occurrence, le demi-terrain français.
Et pour l’ensemble de la rencontre, Le Guépard, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, qui pose une question autrement politique : comment un ordre dominant survit-il lorsque quelque chose menace, enfin, de le renverser ?
Les Fourmis raconte évidemment des fourmis. Mais Bernard Werber y construit surtout une civilisation parallèle, avec ses cités, ses fonctions, ses affrontements et sa capacité à continuer d’exister parce que chaque élément participe à un ensemble beaucoup plus vaste que lui.
Sur un parquet, le principe n’est pas tellement différent : bouger, créer des espaces, poser des écrans, passer, couper, se replier, repartir en contre-attaque. Chacune agit, mais le mouvement n’a de sens que parce que les quatre autres suivent.
À 31-17 pour la France, au début du deuxième quart-temps, Team USA est dominée comme rarement dans cette Coupe du monde. Elle ne se désagrège pourtant jamais. Le système reste en place pendant que les solutions changent.
Breanna Stewart reprend de l’espace, Jackie Young attaque davantage, Chelsea Gray remet de l’ordre dans les possessions. Caitlin Clark, sortie du banc, peut apporter ses 12 points en treize minutes sans avoir à porter seule le renversement. Son tir à trois points juste avant la pause ramène les États-Unis à 45-43. Deux petits points d’écart : presque tout est déjà à refaire.
Les Américaines comprennent surtout qu’il ne suffit pas de ralentir Gabby Williams : il faut enrayer le mouvement français autour d’elle.
À la mi-temps, la capitaine des Bleues compte déjà 16 points. Elle n’en inscrira plus que quatre après la pause. Les lignes de passe se ferment, les aides arrivent plus vite et les premières options disparaissent. Le terrain commence à se remplir de maillots américains.
Et la production se répartit : Stewart termine avec 22 points et 10 rebonds, Young avec 18, Kahleah Copper 15, Gray et Clark 12 chacune. Cinq joueuses à deux chiffres. La fourmilière n’a pas besoin du même soldat à chaque attaque.
Chez Werber, la cité tient parce que l’ensemble continue d’agir lorsque son environnement change. Team USA aussi.
Le 30-12 du troisième quart-temps raconte cette adaptation mieux que n’importe quel discours : en dix minutes, les Américaines encerclent peu à peu leurs adversaires jusqu’à leur retirer presque tout l’espace disponible.
L’Écume des jours, de Boris Vian, pour les Bleues. Au commencement, le monde de Colin et Chloé semble presque sans limites. Les objets obéissent aux désirs, les pièces accueillent la lumière, la musique devient cocktail et les situations les plus invraisemblables paraissent naturelles. Tout est mobile, ludique, expansif. Pendant une bonne partie de la première mi-temps, le jeu français possède quelque chose de ce début de roman : il s’étend.
Gabby Williams attaque les intervalles, Carla Leite accélère, Janelle Salaün apporte son activité, Dominique Malonga pèse près du cercle et les tirs extérieurs repoussent encore la défense américaine. La France réussit huit de ses quatorze tentatives à trois points avant la pause.
Puis Caitlin Clark frappe de loin juste avant de regagner les vestiaires. 45-43. Rien n’est encore perdu. Pourtant, quelque chose s’est déplacé.
Dans L’Écume des jours, Chloé tombe malade. Un nénuphar pousse dans son poumon. À mesure que son état se dégrade, Vian transforme aussi l’espace autour de ses personnages : l’appartement rétrécit, s’assombrit, laisse entrer de moins en moins de lumière. Le monde physique accompagne la maladie.
La tragédie devient spatiale : Chloé respire de moins en moins et le roman lui-même semble manquer d’air. À Berlin aussi, quelque chose finit par pousser du mauvais côté. La ligne à trois points paraît s’éloigner, la raquette se charge de bras américains et le cercle, soudain, semble placé plus haut.
Le terrain mesure toujours 28 mètres sur 15. Pourtant, il paraît plus petit. La France marque 25 points dans le deuxième quart-temps. Douze seulement dans le troisième. Williams ralentit, les ballons circulent moins librement et les États-Unis partent dès qu’une hésitation apparaît. Même Dominique Malonga, remarquable avec 21 points et six rebonds, ne peut empêcher l’espace de se refermer autour des Bleues.
Puis arrive la séquence qui achève presque de rabattre les murs. À moins d’une minute de la fin du troisième quart-temps, Kahleah Copper attaque le cercle. Après intervention de l’arbitrage vidéo et les sanctions infligées aux Françaises, elle obtient quatre lancers francs, en convertit trois ; Team USA conserve le ballon et Aliyah Boston marque dans la foulée.
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71-54. Cinq points sur une seule séquence. Cette fois, la pièce est devenue minuscule. La France a perdu cette finale. Elle n’a peut-être pas perdu la brèche qu’elle venait d’ouvrir.
Dans Le Guépard, l’ancien monde comprend qu’il doit accepter une part du changement s’il veut conserver l’essentiel de son pouvoir. La Sicile de Lampedusa traverse le Risorgimento. L’aristocratie voit monter une nouvelle bourgeoisie ; Tancrède, lui, comprend qu’il faut accompagner la transformation plutôt que s’y briser. Le monde ancien ne reste pas immobile : il absorbe une partie de ce qui menace de le remplacer.
À Berlin, les États-Unis ont fait quelque chose de cet ordre. Ils ont encaissé une série française de 21-2, accusé quatorze points de retard, puis modifié le rapport de forces. La défense s’est resserrée, le rythme a changé et Breanna Stewart est redevenue le point fixe autour duquel le reste pouvait s’organiser.
Le pouvoir a vacillé. Puis il s’est adapté. Quelques chiffres suffisent à mesurer ce qui reste de l’empire : Team USA décroche une cinquième Coupe du monde consécutive, la douzième de son histoire et les Américaines portent désormais leur série à 36 victoires consécutives.
Crédit Image : Capture d'écran Youtube
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
Paru le 14/10/1998
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