Le groupe Maury Imprimeur annonce l’ouverture d’un redressement judiciaire pour Maury Imprimeur et de procédures de sauvegarde pour Roto France Impression, Key Graphic et Maury Holding. L’activité doit se poursuivre sans interruption, mais les derniers comptes montrent une dégradation profonde de l’activité, malgré deux années de restructuration. Derrière le sort de 680 salariés se joue aussi une partie de la capacité française à imprimer rapidement magazines, hebdomadaires et livres à gros tirages.
Le 15/09/2026 à 12:54 par Hocine Bouhadjera
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15/09/2026 à 12:54
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Le Tribunal des Activités Économiques de Paris a décidé l’ouverture des différentes procédures concernant le groupe familial, qui entend désormais préparer un plan de continuation. Maury précise que ses sites industriels continuent de fonctionner normalement et que les commandes en cours restent produites.
La veille de cette annonce, ICI Orléans rapportait toutefois une situation déjà très tendue sur le principal site de Manchecourt, qui emploie près de 380 personnes. Une vingtaine de salariés avaient débrayé à l’appel de la CGT pour exprimer leurs inquiétudes. Selon le délégué CGT Gino Léonard, les représentants du personnel avaient appris dès le mois d’août que l’entreprise était en cessation des paiements.
Les derniers comptes disponibles, arrêtés au 31 décembre 2025, montrent assez nettement la dégradation de la situation. Maury Holding a réalisé cette année-là 104 millions € de chiffre d’affaires, contre 108 millions en 2024, 114 millions en 2023 et 121 millions en 2022. En trois ans, le groupe a ainsi perdu près de 17 millions € de revenus, soit environ 14 % de son activité.
En 2025, la rentabilité opérationnelle du groupe était tombée à 1,36 million €, contre près de 6 millions trois ans auparavant. Une fois l’ensemble des charges comptabilisées, l’exploitation affichait une perte de près de 6 millions € et le groupe terminait l’année avec une perte nette de 3,6 millions. Dans le même temps, ses fonds propres sont passés de 48 millions € en 2022 à 27,2 millions fin 2025.
La situation est encore plus difficile pour Maury Imprimeur, la principale société industrielle du groupe. Ses comptes 2025 font apparaître 53 millions € de chiffre d’affaires, contre 59,2 millions en 2024 et 69,3 millions en 2022. L’entreprise a ainsi perdu près d’un quart de son activité en trois ans. Surtout, elle ne parvenait déjà plus à couvrir ses coûts courants : elle a enregistré une perte nette de 3,78 millions € en 2025.
Fin 2025, Maury Imprimeur ne disposait plus que d’une faible marge de sécurité financière : 2,29 millions € de capitaux propres et 1,17 million de trésorerie, pour plus de 6,5 millions € de dettes financières. Une situation qui rendait l’entreprise très fragile face à toute nouvelle baisse d’activité.
Ces difficultés ont désormais des conséquences directes pour les salariés. Maury Imprimeur n’aurait versé que la moitié des salaires du mois d’août, faute de trésorerie. Le solde doit être pris en charge par l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés (AGS), mais plusieurs employés étaient toujours dans l’attente au moment du débrayage. « Quand tu commences le mois avec seulement 600 euros, tu balises un peu », témoignait notamment un ouvrier auprès d'ICI Orléans, évoquant aussi le coût de ses déplacements pour continuer à venir travailler.
Roto France Impression, autre société importante du groupe, était elle aussi dans le rouge : 22,6 millions € de chiffre d’affaires en 2025, en baisse de 6,2 % sur un an, pour une perte nette légèrement supérieure à un million d’euros. Key Graphic faisait exception : cette petite filiale spécialisée dans le prépresse a réalisé 1,93 million € de chiffre d’affaires et dégagé un bénéfice de 173.000 €, après plusieurs années déficitaires.
Le passage devant le tribunal n’est pas le début de la restructuration, mais une nouvelle étape. Dès février 2024, Maury avait annoncé le regroupement de ses activités du Loiret et le transfert progressif des productions de Malesherbes vers Manchecourt, à une dizaine de kilomètres. L’objectif affiché était déjà de réduire les dépenses énergétiques, les transports de papier et les coûts fixes face au recul de la presse magazine et des prospectus publicitaires.
La contraction du marché publicitaire avait alors pris une ampleur particulière. Dans un accord d’entreprise signé chez Normandie Roto Impression, filiale du groupe, la direction indiquait que la perte des imprimés publicitaires destinés aux grandes enseignes de distribution avait représenté à elle seule 12 % du chiffre d’affaires du groupe. Le document évoquait également une nouvelle baisse significative de l’activité presse-magazines.
En 2025, un plan de sauvegarde de l’emploi avait ensuite été annoncé à Manchecourt, avec 52 suppressions de postes envisagées et huit créations. Selon les informations publiées au printemps 2026 par la presse professionnelle, ce PSE avait finalement été retoqué, alors que l’entreprise cherchait à adapter ses effectifs à la baisse continue des volumes.
Les représentants de la CGT interrogés dressent de leur côté un diagnostic plus sévère que celui présenté par la direction. Gino Léonard évoque certes le recul général de la presse magazine, mais dénonce également « une mauvaise organisation et une mauvaise gestion » de longue date et estime que Maury serait resté trop dépendant du marché du magazine, sans suffisamment diversifier ses débouchés.
La CGT affirme également que la direction avait demandé aux représentants syndicaux de rester discrets sur les difficultés de l’entreprise afin de préserver « l’image du groupe » et ses relations commerciales. Le syndicat réclame au contraire une mobilisation des salariés et n’exclut pas de nouveaux débrayages. Sollicité devant le site de Manchecourt, Pierre-Antoine Laporte n’avait pas souhaité commenter la situation à ce moment-là.
La restructuration immobilière a, elle, été menée à son terme. En mai 2026, Maury a cédé son ancien site de Malesherbes, près de 65.000 m², au groupe allemand Garbe Industrial Real Estate. L’ancienne imprimerie doit être reconvertie en centre de données. Les équipements et productions avaient progressivement été transférés vers Manchecourt entre 2024 et 2025.
Maury assure avoir financé lui-même ces opérations, avec le soutien de son actionnaire familial et sans aide publique reçue à ce jour.
Cette affirmation concerne toutefois la restructuration engagée depuis 2024 : le groupe avait déjà bénéficié, quelques années plus tôt, du soutien de l’État pour faire face à l’explosion de ses dépenses énergétiques. En novembre 2022, ActuaLitté rapportait l’annonce d’un dispositif pouvant représenter 12 millions € : 2 millions déjà accordés et 10 millions supplémentaires alors attendus. Cette enveloppe n’a finalement pas été versée dans son intégralité.
Pierre-Antoine Laporte indiquait par la suite que Maury avait effectivement perçu entre 3 et 4 millions €, le montant des aides ayant diminué avec le reflux des prix de l’énergie.
Le groupe annonçait parallèlement l’arrivée comme CEO d’Arthur Rozen, spécialiste des entreprises en difficulté et des phases de restructuration.
Aujourd'hui, Maury avance plusieurs causes cumulatives. La numérisation érode depuis longtemps les volumes de la presse imprimée. Le prospectus commercial, qui remplissait autrefois les rotatives entre deux productions de magazines, s’est effondré avec l’abandon du papier par de nombreuses enseignes. À cela se sont ajoutées depuis 2022 la flambée de l’énergie et celle du papier, deux postes particulièrement lourds pour des sites industriels fonctionnant avec de grandes rotatives.
Selon Maury, l’ensemble du marché français de l’imprimerie de labeur aurait encore diminué d’environ 15 % au premier semestre 2026, après -8 % en 2025.
La presse imprimée n’a pourtant pas disparu. Les données ACPM montrent que 2,6 milliards d’exemplaires de presse ont encore été diffusés en France en 2025, soit environ 7 millions par jour, mais ce total reculait de 2,2 % par rapport à 2024. La presse magazine représentait 36 % de ces volumes. Le problème industriel tient donc moins à une extinction brutale du papier qu’à une érosion suffisamment constante pour déstabiliser des capacités de production conçues pour des volumes beaucoup plus élevés.
Le dossier Maury dépasse largement le seul Loiret. Maury Imprimeur et Roto France Impression réunissent aujourd’hui près de 500 salariés, selon le groupe. À elles deux, les sociétés assurent chaque semaine l’impression de 36 hebdomadaires nationaux, mais aussi de plusieurs millions de livres de poche, de livres scolaires, de catalogues et de publications de collectivités.
Maury reste notamment l’un des rares acteurs français disposant d’importantes capacités de rotatives dites offset, de façonnage et de routage sur un même ensemble industriel. Fin 2025, ses équipes avaient encore communiqué sur l’impression en urgence de numéros de Paris Match, Point de Vue et Le Point. À Manchecourt, parmi les productions régulières du groupe, on peut également citer Voici et Télépoche.
Si Maury cessait son activité, les titres concernés pourraient se tourner vers d’autres imprimeurs. Mais transférer rapidement des dizaines d’hebdomadaires à gros tirages serait complexe : il faudrait trouver des capacités disponibles, compatibles avec leurs formats et leurs délais de bouclage. À court terme, cela pourrait provoquer des retards, une hausse des coûts et une dépendance accrue à quelques imprimeurs.
Le livre est également concerné. Maury avait précisément cherché depuis 2024 à renforcer l’impression de livres en couleurs pour compenser le recul des magazines et de la publicité, en présentant ce segment comme plus stable.
Le groupe insiste sur les conséquences qu’aurait une cessation de ses activités pour « la diversité et la liberté de la presse », à quelques mois de la présidentielle de 2027. Il cite notamment des travaux selon lesquels la disparition d’un titre entraînerait une baisse de la participation électorale d’environ 0,3 point.
Le groupe demande à présent, à ses clients, d’honorer leurs engagements financiers et d’accepter une « nouvelle politique commerciale » qui sera définie par les divisions concernées. Derrière cette formulation se trouvent deux besoins : faire entrer rapidement les créances clients et retrouver des prix de vente capables de couvrir réellement les coûts de production.
Les comptes 2025 montrent que le groupe disposait encore d’un besoin en fonds de roulement d’exploitation important : 24,1 millions € au niveau consolidé. Pour la seule société Maury Imprimeur, il atteignait 13,9 millions. Les délais clients calculés à partir des comptes se situaient autour de 81 jours chez Maury Imprimeur. Dans une industrie qui achète du papier, mobilise de l’énergie et engage des équipes plusieurs semaines avant d’être payée, la question du financement du cycle de production est centrale.
Le non-paiement intégral des salaires d’août donne désormais une traduction très concrète à ces tensions de trésorerie. Pour les salariés, le sujet n’est plus seulement celui de l’avenir industriel du groupe, mais de leur capacité immédiate à payer leurs dépenses courantes. L’élu CSE Alexandre Brégeat expliquait que la date annoncée pour le versement du reliquat avait déjà été repoussée et qu’elle était devenue encore plus incertaine avec l’ouverture de la procédure.
Le redressement judiciaire permet précisément de geler le traitement des dettes antérieures et de donner du temps à l'entreprise pour poursuivre son activité et préparer une solution. Mais le tribunal ne crée ni commandes ni marges : Maury doit maintenant convaincre ses éditeurs, annonceurs, fournisseurs et partenaires financiers que son outil industriel peut redevenir rentable avec moins de volumes.
« Voulons-nous encore d’une filière Print en France ? », demande Pierre-Antoine Laporte, président du groupe. La question intervient dans un contexte déjà morose pour l’ensemble du monde du livre. En avril 2026, le groupe Gibert a notamment été placé en redressement judiciaire, avant d’annoncer un plan prévoyant la fermeture ou la cession de plusieurs points de vente et 84 suppressions de postes.
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Les prochains mois diront si la restructuration engagée permettra à Maury de retrouver un équilibre. L’enjeu concerne ses 680 salariés, mais aussi toute une chaîne du livre et de la presse déjà confrontée à la baisse des ventes, à la hausse des coûts et à la multiplication des difficultés économiques.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
JemLaPresse
18/09/2026 à 12:04
Excellent papier, bravo!