On connaissait la pièce de Luigi Pirandello : Six personnages en quête d'auteur. Alors, il fallait bien que cela arrive. Après les cadres en reconversion, les salariés victimes d’un plan social et les quinquagénaires priés de devenir « entrepreneurs d’eux-mêmes », France Travail accueille une nouvelle catégorie de demandeurs : les personnages secondaires. Mobilité inter-romanesque exigée.
Le 19/09/2026 à 07:30 par Nicolas Gary
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19/09/2026 à 07:30
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Ils avaient pourtant signé pour un roman. Ils sont six. Leur auteur leur avait pourtant promis un arc narratif, peut-être même une évolution psychologique. Certains ont obtenu trois scènes, d’autres une disparition, un ouragan ou l’entretien d’une maison entière pendant que les protagonistes se demandaient quel sens donner à leur existence.
Ils ont parfois obtenu trois chapitres, deux répliques et, pour les plus chanceux, un prénom. Contrat rempli, merci, au revoir. Les voici donc disponibles immédiatement. Polar, romance, science-fiction : ils étudient toute proposition sérieuse. Même un CDD chez Guillaume Musso.
Dans Mortelle Romance, de Kate Eberle (trad. Florence Moreau), paru chez Hauteville le 10 septembre, Roxie nourrit un souhait raisonnable : devenir l’héroïne du prochain livre d’Anna Matthews, reine de la romance. L’univers l’exauce avec ce sens particulier de l’humour qui caractérise les univers : Anna s’est mise au thriller.
Roxie, qui maîtrise parfaitement les codes sentimentaux, ne connaît en revanche rien aux usages du polar. Heureusement, Grant, professeur d’anglais anxieux et grand lecteur de romans policiers, passe par là. Elle le kidnappe — gentiment, assure l’éditeur — et les voilà partis pour tenter d’atteindre la dernière page vivants.
Expérience confirmée dans la romance. Repositionnement stratégique vers le thriller sans accompagnement RH des personnages concernés. Excellente capacité à transformer une rencontre amoureuse en risque professionnel majeur. Recherche poste dans maison d’édition acceptant les changements de ligne éditoriale sans préavis.
Voilà une candidate qui a compris le marché du travail : lorsque votre secteur devient trop confortable, changez de métier et laissez les autres gérer les conséquences.
Oslo, 1907. Dans Madame Hjelde, de Sigrid Undset (trad. Marthe Metzger et Thekla Hammar), réédité par Cambourakis le 2 septembre, Uni Hjelde achève une grossesse éprouvante. Entre les promenades avec son fils Lasse et le quotidien domestique, elle s’épuise dans une existence familiale où elle a le sentiment de s’effacer.
Après l’accouchement, son état se dégrade. Elle part se reposer dans un chalet de montagne, retrouve peu à peu goût à la vie et se laisse attirer par une ancienne connaissance. À son retour, un choix l’attend. Pendant ce temps, rappelons un détail fourni par Cambourakis : les tâches ménagères étaient partagées avec Ingrid, la domestique.
Expérience en foyer norvégien sous forte tension conjugale. Maîtrise des tâches domestiques lorsqu’une famille entière traverse une crise existentielle. Discrétion absolue. Souhaite intégrer un livre dans lequel la personne qui maintient matériellement le décor debout bénéficie, à terme, d’une intrigue.
À ce stade, il ne s’agit même plus d’obtenir le premier rôle. Un prénom, quelques pages et des congés payés constitueraient déjà un début de négociation.
Avec Un rêve dans un rêve, de Ken Liu (trad. Pierre-Paul Durastanti), paru au Bélial’ le 3 septembre, changement de secteur. Bienvenue dans une Amérique de futur proche où intelligence artificielle, surveillance, argent et pouvoir cohabitent avec cette harmonie rassurante que l’on connaît aux dystopies.
Elli Krantz y pratique le « rêve vivace » : des participants hypnotisés partagent une même expérience onirique, conçue comme une œuvre collective. Puis Elli disparaît. Son mari, Piers, avocat d’affaires, découvre des transactions douteuses et les traces d’une possible double vie. Un certain « Prince » affirme la détenir et réclame des banques de données en échange de sa libération. Piers sollicite alors Julia Z, ancienne hackeuse. Livres Hebdo détaille ce point de départ, tandis que Le Bélial’ confirme publication, traduction et données bibliographiques.
Conception d’expériences collectives immersives. Bonne maîtrise de la frontière entre réel et fiction. Capacité remarquable à mettre une intrigue entière en mouvement tout en étant absente. Recherche structure où « télétravail » ne signifie pas nécessairement « mystérieusement introuvable ».
C’est une compétence littéraire sous-estimée : certains doivent accomplir quantité de choses pour faire avancer un récit. Elli, elle, parvient à mobiliser tout le monde en n’étant simplement plus là.
Lilitchka et Mietchka reviennent dans une vieille maison familiale en Ukraine, envahie par la végétation, les souvenirs et les décisions repoussées. Dans Demandez à Mietchka, premier roman d’Ievhenia Kouznetsova (trad. Nikol Dziub), publié par Les Argonautes le 4 septembre, plusieurs générations se retrouvent : une grand-mère proche de la mort, une mère inquiète, une petite fille, quelques hommes et des animaux de passage.
Et puis lui. Le chat roux sans nom. La précision ne vient pas d’un emballement de notre service recrutement : elle figure bien dans la présentation éditoriale. Même les autres traversent une période de choix ; lui n’a toujours pas obtenu d’état civil.
Expérience en maison familiale chargée de souvenirs. Grande aptitude à traverser les bouleversements intergénérationnels sans produire de monologue explicatif. Présence silencieuse. Mobilité totale. Recherche écrivain susceptible, dans un premier temps, de lui donner un nom.
France Travail peut proposer un bilan de compétences. Pour l’inscription administrative, en revanche, un léger problème subsiste dans la case « identité du demandeur ».
À Barrio Obrero, quartier populaire de San Juan, Gabe grandit avec Xavier, Tavo, Paul et Bimbo. Les cinq camarades deviennent inséparables. Quelques années plus tard, la mère de Bimbo est tuée devant la boîte de nuit où elle travaillait. Bimbo veut la venger. Ses amis le suivent.
C’est approximativement à cet endroit qu’un conseiller en évolution professionnelle aurait pu intervenir.
Dans La Maison des os et de la pluie, de Gabino Iglesias (trad. Pierre Szczeciner), publié chez Sonatine le 3 septembre, le meurtre entraîne la bande contre des hommes liés au narcotrafic, tandis qu’un ouragan menace Porto Rico. Gabe raconte, Bimbo impulse la vengeance ; Xavier, Tavo et Paul appartiennent au groupe qui décide de rester soudé coûte que coûte. La présentation de Sonatine et les données de la BnF concordent sur ce point.
Travail en équipe depuis l’école primaire. Très forte culture du collectif. Disponible en environnement dégradé, y compris narcotrafic et phénomène météorologique majeur. Axe de progression identifié : envisager qu’à une proposition de vengeance sanglante, « non » puisse constituer une réponse recevable.
Un candidat loyal, donc. Peut-être même trop. À recruter de préférence dans une comédie de mœurs où le principal danger consiste à rater le dernier train.
Dernier dossier, avec une expérience déjà conséquente dans l’exploitation des données personnelles. Dans Beth is Dead, de Katie Bernet (trad. Isabelle Troin), publié chez Gallmeister en septembre, Jo découvre le corps de sa sœur Beth dans la neige au matin du 1er janvier. L’enquête s’ouvre et les soupçons gagnent jusqu’au cercle familial.
Les quatre sœurs March étaient déjà devenues célèbres quelques mois plus tôt pour une raison assez simple : leur père avait publié un livre à succès exposant leur vie privée. Rivalités, secrets et ressentiments fournissent alors un terrain particulièrement accueillant à l’enquête. Gallmeister transpose ainsi les héroïnes de Louisa May Alcott dans un thriller contemporain. L’éditeur fixe la publication au 9 septembre, quand les bases de diffusion et la BnF indiquent le 10.
Capacité à transformer la vie privée de ses enfants en succès éditorial. Maîtrise avancée du storytelling domestique. Expérience démontrée dans la création involontaire de crises de réputation. Recherche poste loin de toute autofiction et, si possible, sans accès aux archives familiales.
Le recrutement pose toutefois une question délicate : faut-il aider cet homme à retrouver un emploi ou simplement changer les serrures de la maison ?
Après tout, la littérature repose depuis toujours sur une division du travail assez remarquable. Les héros aiment, souffrent, enquêtent et disposent de la couverture. Les autres conduisent la voiture, servent le dîner, fournissent l’indice déterminant, meurent à point nommé ou entretiennent la maison pendant que quelqu’un découvre sa véritable nature.
Et lorsque paraît le mot « fin », aucune indemnité. Il était donc temps d’ouvrir ce guichet imaginaire. Aux personnages secondaires qui souhaiteraient déposer leur dossier, une recommandation toutefois : relisez attentivement la fiche de poste. « Roman familial », « groupe d’amis inséparables » et « paisible petite ville » figurent parmi les formulations dont France Travail devrait désormais exiger la présence d’un astérisque.
Crédits photo : shutterstock
DOSSIER - Listes en folie : des bibliothèques de lectures, à la renverse
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 10/09/2026
462 pages
Hauteville
18,95 €
Paru le 02/09/2026
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Paru le 03/09/2026
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Paru le 04/09/2026
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Les Argonautes
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Paru le 03/09/2026
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Paru le 10/09/2026
480 pages
Gallmeister
24,90 €
1 Commentaire
Edco
20/09/2026 à 16:54
Excellent , j ' adore 🙏
Mais du coup , c ' est un peu
Rance Travail....🤭
Et avant ça pouvait être .
.Pôvre Emploi
Et encore avant ...
Attention Notation Peu Encourageante.....🫣🫣🫣