Exclusif — Placé en redressement judiciaire au mois d'avril dernier, le groupe Gibert est confronté, depuis plusieurs semaines, à des difficultés logistiques qui retardent l'acheminement des livres neufs au sein des librairies. Des délais particulièrement problématiques à l'heure des rentrées scolaire et littéraire, causés par des défaillances que d'aucuns disaient prévisibles.
Le 15/09/2026 à 15:20 par Antoine Oury
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15/09/2026 à 15:20
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Lancé dans un plan de transformation qui prévoit les fermetures de quatre librairies et d'un « corner » et la disparition de plusieurs dizaines d'emplois, le groupe Gibert est aussi engagé dans un plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) pour ces commerces parisiens — lequel affiche désormais 24 suppressions de postes, après la signature d'un accord la semaine passée.
Mais la chaine de librairies est également empêtrée dans les conséquences d'une décision prise par la direction du groupe en 2025 : l'externalisation de sa logistique, confiée à ID Logistics, sous-traitant d'Amazon ou de Carrefour.
Présentée dans le cadre d'un « plan stratégique 2024-2028 », l'opération consistait à vendre l'entrepôt possédé par Gibert Joseph à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), avant de transférer l'activité à ID Logistics, dans sa propre infrastructure, au Plessis-Pâté (Essonne). Le groupe Gibert proposait aussi à ses logisticiens de passer chez ID, mais la distance entre les deux lieux de travail — une trentaine de kilomètres — en a refroidi plus d'un.
Au-delà de ce temps de trajet supplémentaire, les salariés craignaient une dégradation de leurs conditions de travail. « [L]es salariés ont contracté avec Gibert Joseph, pour travailler au sein d'une entreprise culturelle, dans le domaine de la librairie, pas pour se retrouver sur une plateforme qui s'apparente plus à Amazon qu'à la librairie indépendante », nous expliquait en avril 2025 un responsable de l'union syndicale de la CGT Commerce de Paris, quand les négociations autour de ce transfert battaient leur plein.
Si la cession de l'infrastructure de Vitry, pour 9,4 millions €, a permis à Gibert Joseph Paris d'afficher un résultat net de 5 millions € pour l'exercice 2024-2025 — le premier bénéfice enregistré depuis 2018 —, le bilan est moins favorable, puisque seuls quelques logisticiens de Gibert ont accepté d'être transférés chez ID Logistics. Du côté des syndicats, on pointait alors les « bas salaires » pratiqués, ainsi que la mauvaise réputation du sous-traitant, épinglé dès 2021 par « Envoyé spécial » pour les conditions de travail dans ses entrepôts.
Plus récemment, fin 2025, une vingtaine d'anciens salariés licenciés pour « faute grave », ont saisi le conseil de prud'hommes de Marseille pour contester les mesures prises par ID Logistics, faisant valoir qu'il s'agissait d'« un plan social déguisé » avant la fermeture d'une de ses plateformes, rapportait La Marseillaise en janvier dernier, à l'occasion des premières audiences.
Selon nos informations, les prestations d'ID Logistics seraient loin des résultats attendus, en particulier sur le terrain : dans les magasins, entre les rayons qui se seraient, ces dernières semaines, dépeuplés. Dès le 23 juin dernier, à l'occasion d'une réunion du comité social et économique (CSE) de Gibert Joseph Paris, ce dernier exprime son inquiétude vis-à-vis de l'externalisation de la logistique.
Présentée comme « un moyen d'augmenter la capacité de traitement de la marchandise et par conséquent d'augmenter le chiffre d'affaires », elle aurait produit « tout l'inverse ». « [L]es produits commandés, que ce soit chez les fournisseurs ou via la commande express, n'arrivent pas ou mettent énormément de temps et au compte-goutte », rapporte un compte-rendu de séance consulté par ActuaLitté.
Contactée, Sophie Rachet, déléguée syndicale CGT Gibert Joseph Paris, nous confirme la situation. « Aujourd'hui, les problématiques d’approvisionnement persistent et les rayons sont toujours aussi vides, essentiellement du côté des livres neufs et la papeterie, sur l’ensemble des magasins du réseau. Du côté des disques, l’approvisionnement se fait directement en magasins, sans passer par l’entrepôt géré par ID Logistics : ils ont des retards, certes, mais qui ne sont pas comparables aux nôtres. » Rappelons que le livre d'occasion, au départ compris dans l'externalisation à ID Logistics, a finalement été sorti de son périmètre en janvier dernier, à l'occasion d'une modification de contrat.
Pour les libraires, dans les magasins, ces incertitudes d'approvisionnement débouchent évidemment sur des situations quelque peu désagréables avec la clientèle. « Des produits sont en rayons, mais non signalés dans la base informatique, et vice-versa », déplore encore la déléguée syndicale. « Nous ne pouvons pas établir de prévision, en raison de ce manque de fiabilité : on reçoit des commandes passées il y a 10 jours, d’autres datant d’il y a 2 mois. Pour les commandes clients, ce n’est pas tenable. »
Sollicitée, la direction de Gibert n'a pas répondu à nos questions sur les difficultés d'approvisionnement. Lors de la même réunion du 23 juin, Nicolas Vielle, directeur général de la Financière Palidis — holding qui contrôle le groupe Gibert —, assurait que les problématiques découlaient aussi de la procédure de redressement judiciaire elle-même.
Cette dernière a en effet suscité des négociations avec les distributeurs (Hachette, Interforum, MDS, Sodis-UD et Dilisco), ainsi que la mise en place de nouvelles relations avec les transporteurs, protégés des impayés par la loi Gayssot. Il a malgré tout concédé des « retards de planning, difficultés à gérer les flux spécifiques du livre neuf », ainsi que des « équipes insuffisamment formées et compétentes ».
« L’équipe de ID Logistics semble avoir été mal formée, et peu de gens de Gibert ont suivi chez eux, en raison des conditions de travail et de l'éloignement. Il y a donc une vraie déperdition de savoir-faire, en plus d'une absence de visibilité », rappelle Sophie Rachet. « On ne sait pas vraiment ce qu’il se passe à l’entrepôt, une centaine de palettes seraient bloquées et certaines sont sans doute perdues, nous avons donc repassé des commandes. » En juin dernier, la direction du groupe évoquait d'ores et déjà une quarantaine de palettes « en attente pour le groupe ».
Selon nos informations, l'infrastructure informatique d'ID Logistics se serait aussi révélée inadaptée aux livres, occasionnant de nouveaux délais. Si bien que la direction du groupe a choisi de faire livrer les commandes passées auprès des distributeurs directement en magasin, comme annoncé lors de la réunion du 23 juin... Malgré ces déboires, ID Logistics doit occuper une place centrale dans la proposition d'affiliation que doit faire Gibert aux librairies indépendantes, afin de les faire « bénéficier de la notoriété de la marque Gibert et de la force de son catalogue neuf et d’occasion ». Avec ou sans supplément pour le retard ?
Contactée, la société ID Logistics n'a pas donné suite à nos questions.
À la réunion du CSE suivante, le 24 juillet, à laquelle participe cette fois Tony Morcet, le président de la Financière Palidis, le même sujet revient sur la table. Au sein des collèges Cadres et Employés, le constat est partagé : « [A]vons-nous des livres neufs à vendre ? Et la réponse reste presque invariablement “non”, la livraison de livres neufs restant quasi inexistante, au point que le personnel ne peut même plus rassurer la clientèle », rapporte le compte-rendu que nous avons lu avec intérêt.
Des défaillances d'autant plus problématiques qu'elles perdurent au moment d'une période cruciale pour la librairie-papeterie, avec la rentrée littéraire, doublée par la rentrée scolaire, mais aussi universitaire. « Pour les livres de la rentrée, soit nous ne les recevons pas, soit ils sont très en retard », confirme Sophie Rachet. « En ce moment, tout retard équivaut à une vente perdue. Les clients, en particulier à Paris, iront chez la concurrence proche. »
Autant dire que l'inquiétude grimpe quant à l'avenir du groupe, puisque le prévisionnel financier établi par la direction, dans le cadre du redressement, parait d'ores et déjà compromis. « Nous vivions, ces dernières semaines, sur notre stock et les livres d’occasion, et la direction, qui n'est pas sur le terrain et n'avait donc pas conscience des rayons déserts, commence à réaliser que les chiffres ne sont pas bons », commente-t-on entre les murs de l'enseigne.
Au-delà de la viabilité économique, des questions relatives à la stratégie restent en suspens. Notamment son volet visant à développer le chiffre d'affaires tiré des ventes de livres d'occasion : à Paris, la réception de ces produits a été relocalisée, en avril 2026, à côté du service des rachats, rue Pierre Sarrazin, dans des locaux plutôt limités en termes d'espace.
À LIRE - Une grève des libraires, pour “faire souffler un vent nouveau sur la branche”
« La direction assure qu’elle veut doubler le chiffre d'affaires de l’occasion sur 3 ans, mais cela parait difficilement envisageable dans ces conditions. Nous n’avons aucun élément concret, à ce jour, sur la manière dont cette stratégie serait menée », pointe Sophie Rachet. Pour l'instant, la direction de Gibert loge en tout cas tout le monde à la même enseigne, puisqu'elle n'a pas répondu à nos questions, dans le cadre de cet article.
Photographie : À gauche, détail d'une jaquette publicitaire pour les librairies Gibert Joseph, date inconnue (Léo Mabmacien, CC BY-SA 2.0), à droite, une allée de l’entrepôt ID Logistics Bollène, en 2024 (RhôneA7, CC BY 4.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
4 Commentaires
Dan brown
15/09/2026 à 21:57
Quel acharnement !
A croire que la fermeture de Gibert vous ferait plaisir !
Calys
01/10/2026 à 14:05
De quel acharnement parlez-vous…? Cet article montre clairement et sans détour la réalité de la situation actuelle chez Gibert… Je ne travaille pas chez eux mais je suis client dans leurs magasins parisiens et sur internet depuis plus de 20 ans et je constate moi même la dégradation de la situation depuis plusieurs mois : rayons de plus et plus vides en magasins et offre de plus en plus réduite. La gestion calamiteuse d’ID Logistics se fait ressentir également avec des envois en retard et emballés sommairement.
Je pense qu’ils se sont tirés une balle dans le pied en externalisant leur logistique à un acteur peu soucieux de la qualité de service proposé à leur clientèle… Espérons que le groupe trouve rapidement une solution au problème et donne une infrastructure réaliste et pérenne pour la gestion de l’occasion, tout au moins réaliste avec le plan engagé… En tant que client fidèle je leur envoi mon soutien et mes encouragements !!
christophe Aubert
16/09/2026 à 07:16
Chaque fois que des personnes extérieures au travail dans le livre, viennent dans nos métiers, ils sont débordés par la quantité et la variété des articles à livrer rapidement. Les livres, c'est peut-être 250 000 articles disponibles, à repérer dans des dépôts, à faire arriver à l'unité le plus souvent, pour servir des commandes de clients.
Même des professionnels et techniciens du livre peuvent s'y tromper, je me souviendrai toujours de la façon dont La Martinière quand il avait racheté Le Seuil, et voulu remplacer l'informatique de ce groupe par la sienne, l'avait faite exploser, bloquant la distribution pendant des mois.
Il y a beaucoup d'autres exemples de distributions ravagées par l'introduction malheureuse d'une informatique mal taillée, à qui il faut des mois pour s'adapter. Et en général, les sociétés font l'erreur de faire ces changements en été, ce qui fait qu'elles arrivent au moment le plus fort de l'année, qui va de septembre à décembre dans le livre, avec un outil en rodage, qui va s'enliser de plus en plus au fil des mois. C'est un vrai "piège à mammouths", dans lesquelles les directions tombent souvent.
Delval
16/09/2026 à 12:38
La logistique est le nerf de la guerre en matière de distribution, le problème est le même chez Pollen dont les livraisons ont souvent plusieurs semaine de retard.