Il y a des a priori auxquels il faut tordre le cou : « il ne se passe pas grand-chose en milieu rural » est un préjugé qui vient de prendre du plomb dans l’aile grâce à une dynamique mise en place dans une petite commune de Gironde.
Une idée portée par Radio Label Verte qui a réussi à rapprocher l’école élémentaire Jean de La Fontaine de Saint-Seurin-sur-l’Isle avec l’Ehpad Jacqueline Auriol. Une route sépare ces deux établissements, deux mondes qui ne se côtoient pas, qui ne partagent pas les mêmes préoccupations, un fossé générationnel qui pourrait ne jamais les faire se rencontrer. Mais voilà, le conditionnel « pourrait », ne convient pas à l’équipe de Radio Label Verte qui fourmille d’idées et de projets, toujours animée par l’envie de réunir les gens qui partagent un même territoire.
Tout commence par un dialogue enregistré entre les enfants du CE2/CM1 et résidents et membres du personnel soignant. Les enfants enregistrent une présentation (activités, loisirs, goûts, famille, etc…) et interrogent leurs interlocuteurs. À leur tour, le personnel soignant et des résidents se présentent, répondent aux questions des enfants, un dialogue se noue.
Au fur et à mesure de ces enregistrements, un lien s’installe entre eux. Chacun raconte sa vie, les petits tracas du quotidien pour les élèves, les souvenirs pour les seniors et leur travail pour les encadrants. Les enregistrements s’enrichissent d’échanges de photos, de lettres, de textes et de dessins. Après un an d’échanges, il faut passer à une autre étape : la rencontre.
Les enfants, aidés de leur institutrice et de la médiathèque Jean Cocteau, imaginent une journée durant laquelle ils pourront retrouver leurs correspondants, mais aussi, faire des activités et des ateliers. Journée émouvante, pleine de surprises et de joie, pari réussi haut la main par Radio Label Verte, un lien intergénérationnel est né dans cette commune.
On peut retrouver cette aventure sur YouTube et sur le site de Radio Label Verte sous forme de podcast.
Il existe dans les territoires des initiatives vouées à sortir les habitants de l’isolement et à créer des passerelles pour faire vivre et durer des liens. Souvent soutenus par les collectivités locales, ces projets sont portés par des associations indispensables qui sont les acteurs incontournables en ruralité. C’est un travail de terrain, un engagement au plus près des populations avec l’aide des technologies de communication actuelles telles que le podcast, la vidéo, internet…
Qui a dit que les nouvelles technologies éloignaient les gens ?
Actualitté : Partager un territoire c’est fédérer ses habitants, est-ce la philosophie de ce projet ?
Anne-Sophie Conan : Oui, complètement. C’est même assez profondément dans l’ADN de Radio Label Verte. On se définit avant tout comme un média de proximité. Bien sûr, on est très heureux si nos podcasts voyagent et sont écoutés ailleurs, mais ce qui nous intéresse d’abord, c’est ce qui se passe ici : comment un média peut raconter un territoire, mais aussi créer du lien entre les personnes qui l’habitent.
« À quelques pas de toi » est vraiment né de cette idée-là.
J’intervenais à la fois à l’école Jean de La Fontaine et à l’EHPAD Jacqueline Auriol pour des actions de médiation culturelle et artistique. Et je me suis rendu compte que ces deux établissements étaient extrêmement proches géographiquement, à quelques pas l’un de l’autre, mais qu’en réalité ils constituaient deux mondes qui se croisaient très peu.
Et il y avait quelque chose qui m’interrogeait beaucoup autour de la notion d’autonomie. L’école, c’est le lieu où l’enfant grandit, apprend, gagne progressivement en autonomie. À l’EHPAD, on accompagne au contraire des personnes qui peuvent perdre une partie de cette autonomie et qui ont davantage besoin d’aide dans leur quotidien. Je me suis demandé : qu’est-ce qu’un enfant qui gagne en autonomie et une personne âgée qui en perd peuvent avoir à se raconter ? C’est devenu le point de départ du projet.
Et finalement, le podcast a permis de relier ces deux lieux par les voix, par les récits, puis par la correspondance. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est qu’au bout d’un an, ces établissements n’étaient plus simplement des bâtiments devant lesquels on passe.
Avant le projet, un enfant pouvait passer devant l’EHPAD sans vraiment savoir qui vivait là ni ce qui s’y passait. Aujourd’hui, derrière ce bâtiment, il y a un prénom, une voix, une histoire, quelqu’un qu’il connaît. Et cela fonctionne aussi dans l’autre sens : les résidents ont retrouvé une image beaucoup plus concrète de l’école et des enfants d’aujourd’hui. Les familles ont également été embarquées dans cette histoire : celles des enfants, celles des résidents, mais aussi les professionnels des deux établissements.
Au départ, nous avions 44 participants directement engagés dans la correspondance. Mais si l’on regarde toutes les personnes que le projet a touchées indirectement, ce sont probablement près de 200 personnes qui se sont retrouvées concernées par cette aventure.
C’est là que je trouve que le média de proximité prend tout son sens : il ne raconte plus seulement un territoire, il participe à fabriquer du commun.
Le podcast est une écoute passive, et vous l’avez transformé en outil d’échange.
Anne-Sophie Conan : Oui, et c’est justement ce qui nous intéresse avec Radio Label Verte. Le podcast n’est pas seulement pour nous un objet final que l’on met en ligne et que les gens écoutent. Le média peut devenir un prétexte à la rencontre.
Dans « À quelques pas de toi », avant d’être un podcast, il y a eu des micros qui circulent, des questions, des voix enregistrées, des lettres, des dessins, des photographies, des attentes… Le fait de ne pas se rencontrer immédiatement était d'ailleurs important. Pendant presque une année, les enfants et les résidents se sont d’abord connus par leurs voix et leurs récits. Le podcast est donc devenu un outil de correspondance.
Et finalement, les nouvelles technologies n’éloignent pas forcément les gens. Tout dépend de ce qu’on décide d’en faire. Ici, le numérique et le son ont précisément permis de réduire une distance qui n’était pas géographique puisqu’il n’y avait que quelques pas entre les deux établissements, mais sociale et générationnelle.
Y a-t-il eu une écriture narrative du déroulement du projet ou s’est-il construit au fur et à mesure ?
Anne-Sophie Conan : Il y avait une intention narrative très claire au départ, autour de cette question de l’autonomie : l’enfant qui grandit et gagne en autonomie, la personne âgée qui peut progressivement en perdre. Il y avait aussi cette idée des lieux : ces bâtiments que l’on côtoie quotidiennement sans forcément savoir ce qui se vit derrière leurs murs. Ça, c’était en quelque sorte ma note d’intention. Mais ensuite, heureusement, le projet nous a échappé !
Parce qu’on ne pouvait évidemment pas écrire à l’avance ce que les gens allaient se raconter. Je ne savais pas quels binômes allaient se créer, quelles histoires allaient surgir, ni quelles affinités allaient apparaître. Et ce qui m’a beaucoup émue, c’est que dans presque chaque correspondance, il y a eu un moment où les deux personnes se sont reconnues. Une passion commune, une expérience, une émotion, une attention particulière… Il y avait toujours quelque chose qui venait abolir la différence d’âge. J’avais d’ailleurs quelques inquiétudes au départ. Je me demandais si les enfants auraient suffisamment de choses à raconter à des personnes ayant derrière elles toute une vie de souvenirs.
Et en fait, pas du tout. Les enfants ont apporté énormément de choses. Des questions très directes, parfois très profondes. Des sujets auxquels je ne m’attendais pas sont apparus : le harcèlement scolaire, des difficultés familiales, les peurs, les relations aux autres… Et de l’autre côté, je ne m’attendais pas non plus à ce que les résidents et les professionnels s’attachent autant aux enfants. Donc oui, il y avait une écriture au départ, mais la véritable narration s’est écrite avec les gens. Et c’est certainement ce qui fait la richesse du projet.
D’autres projets ?
Anne-Sophie Conan : Oui, toujours ! Radio Label Verte a beaucoup de projets en préparation. Nous allons notamment développer une nouvelle série autour du vivant et de la nature. Pendant un an, je vais suivre un projet porté par l’École des naturalistes d’Aquitaine et raconter, mois après mois, le parcours de personnes qui souhaitent se former, comprendre leur environnement et mener des actions naturalistes concrètes.
Ce qui m’intéresse beaucoup, c’est justement de retrouver cette idée du temps long : suivre une transformation plutôt que simplement venir enregistrer quelque chose une fois que tout est terminé. Et puis notre autre grand rendez-vous sera SON Territoires #2, notre festival consacré aux médias de proximité, qui aura lieu du 9 au 14 novembre 2026 à l’Usine Végétale, au Fieu. Là encore, la question sera finalement assez proche de celle d’« À quelques pas de toi » : comment un média de proximité peut-il devenir un espace de rencontre, de récit et de démocratie locale ?
C’est vraiment le fil que nous avons envie de continuer à tirer avec Radio Label Verte : utiliser le son et le média non seulement pour raconter les territoires, mais pour permettre à ceux qui les habitent de se rencontrer, de s’écouter et, peut-être, de regarder autrement l’endroit où ils vivent.
Les nouveaux médias permettent d’écrire de nouvelles narrations et de créer des ponts entre générations. On réinvente l’épistolaire avec des outils originaux, preuve que la technologie a de bons côtés. Dérouler des histoires, c’est renouer avec l’imaginaire des veillées d’antan, temps de partage et de réunion. Et si recommencer à se parler était le premier pas vers la lecture ?
Crédits photo : Radio Label Verte
Par Christian Dorsan
Contact : contact@actualitte.com
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