Ben Templesmith se reconnait en humant les planches, les yeux fermés : des histoires où le papier sent l'humidité, la lumière malade et les personnages contaminés par quelque chose qui les dépasse. En 20 ans, de Hellspawn, 30 Days of Night à Wormwood, l'Australien a construit un dessin qui s'est métamorphosé sans s'assagir : juste plus précis dans l'angoisse. Il suffit de regarder ses noirs.
Chez Ben Templesmith, ils ne remplissent presque jamais simplement un fond. Ils montent. Ils mangent les angles d’une pièce, s’accrochent aux visages, transforment un couloir en menace. Même lorsqu’il ne se passe encore rien, quelque chose semble avoir déjà eu lieu. Le monde est devenu légèrement impropre à l’habitation.
Templesmith ne dessine pas tellement l’horreur après son apparition qu’il installe les conditions nécessaires à sa venue. Quelques yeux trop clairs, une silhouette à peine terminée, une bouche dont le sourire dépasse ce que l’anatomie autorise ; le décor flotte quelque part entre le croquis, la photographie abîmée et le souvenir d’un mauvais rêve.
On ne regarde pas véritablement une planche de Ben Templesmith. On y entre et l’on comprend généralement assez vite qu’il aurait mieux valu rester dehors.
C’est peut-être le meilleur endroit pour commencer, parce que toute l’histoire de Templesmith tient presque dans ce paradoxe : l’un des dessinateurs les plus immédiatement reconnaissables du comic book contemporain a débuté en essayant volontairement de ne pas l’être.
Au commencement des années 2000, il succède à Ashley Wood sur Hellspawn, déclinaison particulièrement sombre de l’univers de Spawn. Dans un entretien accordé quelques années plus tard, Templesmith racontait avoir intentionnellement rapproché son travail de celui de Wood. Il détestait les changements graphiques brutaux au milieu d’une série : changer de dessinateur, expliquait-il en substance, revenait parfois à changer soudainement de film. Il avait donc choisi d’assurer la continuité.
L’anecdote est magnifique lorsqu’on connaît la suite, comme si tout avait ensuite consisté à découvrir jusqu’où il pouvait s’éloigner de cette continuité.
Ashley Wood restera une influence importante, aux côtés notamment de Ralph Steadman, Ronald Searle, Victor Ambrus ou Dave McKean. Templesmith les a cités à plusieurs reprises, avec une insistance particulière sur le rôle de McKean dans son rapport à l’ordinateur et sur celui d’Ambrus dans son utilisation de la couleur.
Mais les influences, chez lui, vont progressivement cesser d’être des modèles pour devenir un vocabulaire digéré. Le trait se libère. Les accidents restent visibles. La couleur cesse d’accompagner le dessin pour commencer à le contaminer. Puis arrive Barrow, et tout a changé.
En 2002, Steve Niles et Ben Templesmith publient chez IDW 30 Days of Night, mini-série en trois épisodes devenue le point de départ d’une longue franchise. Le dispositif demeure d’une efficacité presque insolente : dans la ville de Barrow, en Alaska, la longue nuit hivernale offre à une troupe de vampires le terrain de chasse rêvé. Quelques survivants, autour d’Eben et Stella Olemaun, tentent de résister. IDW continue aujourd’hui encore à présenter ce récit comme le socle de la série qui donnera notamment naissance au film réalisé par David Slade en 2007.
L’idée était déjà excellente, mais le dessin l'a rendue inoubliable. Niles a expliqué qu’au moment d’imaginer l’apparence des vampires, sa description tenait à deux mots : « Land Sharks ». Des requins terrestres. Templesmith s’en empare et élimine presque tout ce qui pouvait subsister de séduction aristocratique dans le vampire classique.
Ses créatures deviennent des animaux sociaux, rapides, affamés, aux dents invraisemblables et aux visages qui semblent dessinés au moment précis où ils cessent d’être humains. Niles considère rétrospectivement que le travail graphique de Templesmith a largement contribué à distinguer le livre. Vingt-quatre ans plus tard, les planches conservent quelque chose de dangereusement instable.
La neige n’y est jamais simplement blanche. Les contours se dissolvent. Les corps paraissent avoir été saisis juste avant que l’image ne réussisse à les fixer. Bleu glacé, rouge sale, halos artificiels, aplats noirs : Barrow n’est pas seulement un décor nocturne. La ville semble avoir été trempée dans la nuit.

Et surtout, le dessin n’est pas encore entièrement domestiqué, c'est probablement ce qui lui confère cette force. Templesmith expliquera d'ailleurs que son travail de cette époque reposait encore largement sur des crayonnés, alors que ses albums suivants utiliseraient davantage l’encrage. Ce changement, disait-il, résultait autant des contraintes de production que de l’expérience et de l’expérimentation. Autrement dit : 30 Days of Night n’est pas l’aboutissement d’un style. C’est son explosion.
La méthode Templesmith permet de comprendre pourquoi ses images possèdent cette matérialité étrange. Il travaille traditionnellement sur papier teinté, avec dessin, encre, lavis, peinture et rehauts blancs, puis numérise le résultat. Photoshop intervient ensuite pour la couleur, les textures, certaines photographies ou les effets de composition.
Dans plusieurs entretiens, l’artiste a insisté sur cette distinction : l’ordinateur complète le travail physique, il ne le remplace pas. Il évaluait même sa méthode à environ 80 % de travail manuel pour 20 % de traitement informatique. Voilà pourquoi ses effets numériques vieillissent souvent mieux que ceux de nombre de bandes dessinées contemporaines du début des années 2000. Ils ne cherchent pas à dissimuler le papier, mais ajoutent au contraire une seconde maladie.
Une tache existe avant d’être scannée. Une griffure possède une matière. Une zone blanche a été déposée sur la feuille. Puis l’ordinateur intervient, non pour rendre l’ensemble propre, mais pour superposer d’autres accidents.
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Le résultat demeure reconnaissable entre mille : à la fois cartoon et pictural, spontané et minutieusement construit, sale mais jamais négligé. Et ce qui pouvait sembler, dans 30 Days of Night, relever d’un formidable instinct va bientôt rencontrer quelque chose de plus dangereux encore : la discipline.
En 2005, Warren Ellis et Ben Templesmith lancent Fell chez Image Comics. Richard Fell, inspecteur transféré à Snowtown, découvre une ville en état de décomposition avancée, desservie par un commissariat tellement démuni que ses effectifs semblent appartenir à une mauvaise plaisanterie. Chaque enquête enfonce un peu plus le lecteur dans un quartier où tout le monde cache quelque chose. Image Comics résume encore aujourd’hui la série autour de cette idée simple : à Snowtown, rien ne paraît avoir de sens.
Pour Templesmith, le livre constitue une école. Fell repose essentiellement sur une grille de neuf cases. Ellis a expliqué construire ses scénarios en fonction de ce dispositif extrêmement contraignant ; Templesmith, de son côté, reconnaît que travailler avec cette structure l’a obligé à concentrer davantage son attention sur la narration.
Et c’est là que son dessin devient formidablement intéressant. La grille ne l’assagit pas. Elle l’arme. Puisque la structure de la page reste stable, l’image n’a plus besoin de hurler pour attirer l’attention. Une variation de cadrage suffit. Une tache. Un visage. Une silhouette aperçue derrière une porte.
Dans 30 Days of Night, l’image mordait. Dans Fell, elle regarde avant de mordre. Le chaos acquiert un rythme. Templesmith comprend qu’une atmosphère peut devenir plus oppressante encore lorsqu’on lui impose des murs.

Un an avant Fell, en 2004, Templesmith s’était déjà aventuré seul avec Singularity 7, mini-série de science-fiction postapocalyptique publiée par IDW. Il en assure scénario et dessin. Il ne cherchera jamais à transformer cet essai en chef-d’œuvre rétrospectif.
Interrogé sur ses débuts comme scénariste, il reconnaissait être encore en train d’apprendre à raconter une histoire. Il expliquait également avoir beaucoup appris de Warren Ellis et avoir réinvesti certains de ces acquis lorsqu’il s’est consacré à Wormwood : Gentleman Corpse. Ce constat change la manière de lire son parcours.
Templesmith n’est pas seulement un dessinateur ayant progressivement décidé d’écrire. Il est un raconteur qui a longtemps disposé d’un outil graphique beaucoup plus avancé que son outil scénaristique et qui s’est appliqué à combler la distance entre les deux. Avec Wormwood, cette distance se réduit brutalement. Et l’on découvre autre chose : Templesmith est extrêmement drôle.
Wormwood: Gentleman Corpse ressemble à ce qui se produirait si toute la cosmologie de Templesmith cessait de faire semblant d’être respectable.
Wormwood est une créature larvaire interdimensionnelle et immortelle qui utilise des cadavres comme enveloppes corporelles. Il boit, fréquente des établissements peu recommandables et se retrouve accompagné d’une galerie de personnages aussi improbables que les catastrophes surnaturelles auxquelles ils doivent faire face. L’éditeur IDW le présente explicitement comme un mélange d’horreur, de science-fiction et d’humour macabre.
Tout ce qui faisait peur chez Templesmith devient soudainement drôle sans cesser d’être monstrueux. Et c’est peut-être ici que son univers gagne véritablement sa profondeur. La noirceur n’est plus une destination. Elle devient une matière suffisamment familière pour qu’on puisse y rire. Les démons peuvent être grotesques. L’apocalypse peut avoir une gueule de bois. Un cadavre peut devenir un costume.

Templesmith considérait d’ailleurs Wormwood comme son projet le plus personnel, son « plaisir coupable », nourri notamment par son affection pour la science-fiction britannique et Doctor Who.
Le livre révèle surtout quelque chose que la violence spectaculaire de 30 Days of Night pouvait masquer : Templesmith aime profondément les personnages détraqués, fatigués, alcoolisés, inadaptés. Ses monstres sont souvent moins intéressants que ceux qui doivent continuer à vivre à côté d’eux.
À partir de là, sa bibliographie cesse pratiquement de respecter les frontières de genre. Dans Welcome to Hoxford, qu’il écrit et dessine en 2008, des détenus particulièrement dangereux sont transférés dans une prison privée dont les responsables dissimulent une réalité autrement plus prédatrice. Le loup-garou y rencontre l’univers carcéral dans un récit où les hommes et les monstres deviennent parfois difficiles à hiérarchiser.
La même année, Dead Space, écrit par Antony Johnston, lui permet de pénétrer dans l’univers du jeu vidéo d’Electronic Arts. La mini-série en six épisodes sert de préquelle au premier jeu et raconte les événements précédant la catastrophe de la colonie d’Aegis VII.
En 2009, Groom Lake, scénarisé par Chris Ryall, plonge dans les enlèvements extraterrestres, les bases militaires clandestines et les conspirations gouvernementales. Le livre est déjà beaucoup plus franchement burlesque que le climat de 30 Days of Night.
Puis vient Choker, avec Ben McCool : un polar déglingué dans une ville où drogues, mutations et criminalité brouillent encore la frontière entre noir et fantastique. Templesmith retrouve le territoire urbain, mais ses compositions sont désormais beaucoup plus assurées que dix ans auparavant.
En 2013, J. Michael Straczynski lui confie les quatre premiers numéros de Ten Grand. Joe Fitzgerald, ancien homme de main, y affronte démons et forces surnaturelles dans l’espoir de retrouver la femme qu’il aime. Templesmith ne dessinera pas l’intégralité de la série — C. P. Smith prend le relais au numéro 5 — mais ces quatre épisodes poussent particulièrement loin son goût pour la lumière surnaturelle, les apparitions et les corps soumis à des réalités qui ne respectent plus aucune loi physique. L’horreur, chez lui, n’a finalement jamais constitué un genre, plutôt une façon d’éclairer les choses.
Puis survient un changement moins graphique qu’économique. En 2013, Templesmith finance The Squidder directement auprès de ses lecteurs. L’objectif initial de la campagne Kickstarter est fixé à 18 000 dollars. Elle se termine à 137 708 dollars, réunis auprès de 1 912 contributeurs.
Dans plusieurs entretiens, Templesmith explique très clairement l’intérêt qu’il voit dans le financement participatif : conserver davantage de contrôle sur le format, le contenu et les droits de ses créations, et établir une relation plus directe avec son public. Il décrit The Squidder comme l’occasion de revenir à ce qui l’avait poussé vers la bande dessinée : raconter ses propres histoires et laisser davantage respirer les images.
Le récit paraît avoir attendu toute sa carrière. Un vieux soldat appartient à une guerre que l’humanité a perdue. Le monde a continué sans lui. Des puissances tentaculaires règnent sur les ruines. Religion, propagande, défaite et créatures cosmiques s’entremêlent. Autrement dit, tout Templesmith est là, mais avec davantage de peinture, davantage de détails et moins de nécessité de rentrer dans les cases d’un autre.

En 2015, il pousse encore cette logique avec Dagon, adaptation du texte de H. P. Lovecraft. La campagne rassemble 1 928 contributeurs et 144 158 dollars. Templesmith transforme le récit en expérience séquentielle volontairement fiévreuse, comme si Lovecraft avait enfin trouvé un papier suffisamment malade pour recevoir ses visions. Le rapprochement était presque inévitable : Lovecraft avait les profondeurs. Templesmith avait déjà les tentacules.
En novembre 2014, DC Comics lance Gotham by Midnight, écrit par Ray Fawkes. Templesmith dessine les cinq premiers épisodes. Jim Corrigan et une petite équipe y enquêtent sur les manifestations surnaturelles de Gotham tandis que le Spectre demeure tapi derrière le personnage. Le premier recueil publié par DC rassemble précisément ces épisodes 1 à 5.
Sur le papier, le mariage paraît presque trop évident. Gotham possède déjà ses gargouilles, ses ruelles, ses lumières sales, ses monstres et ses fantômes. Templesmith ne cherche pourtant pas à dessiner une version légèrement plus macabre de Batman. Il fait subir à la ville son propre traitement. Les murs transpirent, les lumières semblent contaminées, les personnages donnent parfois l’impression d’être moins solides que les ombres qu’ils projettent.
C’est une autre étape de sa trajectoire : entrer dans l’une des mythologies les plus codifiées du comic book américain sans que son dessin soit absorbé par elle. Templesmith ne se contente pas de visiter Gotham. Pendant cinq épisodes, Gotham vient vivre chez Templesmith.

La France joue d’ailleurs un rôle non négligeable dans la réception de son travail. Delcourt publie 30 Jours de nuit dès mars 2004 et accompagnera durablement l’auteur, avec notamment Fell, Wormwood, Bienvenue à Hoxford, Choker, Les Chroniques de Groom Lake ou Ten Grand. Le catalogue français de l’éditeur référence toujours aujourd’hui plusieurs de ces titres et a encore publié en 2025 une nouvelle intégrale de 30 Jours de nuit.
Ce compagnonnage explique en partie pourquoi Templesmith occupe ici une place un peu particulière : celle d’un auteur de comics américain par son industrie, australien par son origine, mais dont l’œuvre a suffisamment circulé en librairie francophone pour ne jamais être restée cantonnée aux seuls lecteurs d’import.
Et cela tombe plutôt bien. Son travail appartient précisément à cette zone où les catégories commencent à perdre leur intérêt. Illustration, bande dessinée, peinture, photographie, traitement numérique : Templesmith mélange tout sans demander les papiers d’identité de chaque technique.
En 2026, James Tynion IV l’invite à dessiner les épisodes 36 à 38 de The Department of Truth, série créée avec Martin Simmonds autour des théories du complot, de la fabrication des croyances et d’une réalité susceptible de se modifier lorsque suffisamment de gens acceptent le même mensonge.
Tynion indiquait que Templesmith faisait partie des artistes auxquels l’équipe avait pensé dès les débuts du titre. Les trois épisodes paraissent le 25 mars, le 13 mai et le 15 juillet 2026 ; ils sont depuis repris dans le septième volume de la série publié par Image Comics.
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Évidemment qu’il est chez lui : cette série raconte un monde dans lequel les images, les récits et les croyances peuvent finir par produire du réel. Templesmith dessine depuis plus de vingt ans des réalités qui semblent justement ne plus être certaines d’exister.

Ses textures ressemblent à des preuves détériorées. Ses silhouettes pourraient provenir de photographies saisies une seconde trop tard. Ses couleurs possèdent quelque chose de radioactif. Ses créatures paraissent parfois moins dessinées que découvertes sous les couches de l’image.
Mais le Templesmith de 2026 n’est plus celui de Barrow. Et c’est précisément ce qui rend son parcours passionnant. Le jeune dessinateur laissait le chaos envahir la planche. Celui d’aujourd’hui sait exactement quelle quantité de chaos elle peut supporter.
Dans 30 Days of Night, le trait pouvait sembler courir devant lui-même. Dans Fell, il a appris la grille. Avec Wormwood, il a découvert que la noirceur pouvait rire. Avec Welcome to Hoxford, Choker ou Gotham by Midnight, il a éprouvé son langage sur d’autres territoires. The Squidder lui a permis de reprendre entièrement possession de son imaginaire. Dagon l’a confronté directement à l’une des sources souterraines de tout cet univers. Et The Department of Truth montre aujourd’hui un artiste capable de revenir à l’horreur sans revenir en arrière.
Voilà peut-être ce qu’est réellement son oeuvre : pas une collection de vampires, de cadavres, de démons, d’extraterrestres et de poulpes cosmiques. Une recherche obstinée sur l’instabilité du monde.
Chez lui, une rue peut devenir un organisme. Une ombre peut prendre plus de place qu’un personnage. Une tache rouge peut faire du bruit. Un visage peut suffire à raconter qu’une catastrophe s’est produite avant même que le scénario ne l’annonce.
Très peu de dessinateurs ont réussi à rendre leur manière de voir aussi immédiatement identifiable sans finir prisonniers de leur propre signature. Templesmith y est parvenu parce que son style n’est jamais vraiment devenu un style, c’est resté un processus. Il existe des artistes qui dessinent admirablement la nuit. Ben Templesmith fait autre chose. Il dessine ce que la nuit fait au monde.
Crédits illustration : Wormwood - Heritage Auctions
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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