Il a participé à faire de la fantasy un marché en France, accompagné l’essor de Milady, de la romance, du numérique, puis vu Bragelonne passer d’une aventure de quelques passionnés à un groupe de plusieurs milliers de titres avant son rachat par Hachette. Alain Névant pensait ensuite s’éloigner de l’édition. Il y revient aujourd’hui par Delnoch Publishing.
Le 12/09/2026 à 10:00 par Hocine Bouhadjera
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12/09/2026 à 10:00
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Parler avec Alain Névant, c’est rarement avancer en ligne droite. En quelques minutes, William Blake peut croiser David Gemmell, l’économie du livre, Dumas, la fabrication, Amazon. Il parle avec passion, bifurque, se reprend, ouvre une nouvelle porte avant d’avoir tout à fait refermé la précédente. Puis une phrase arrête tout. « Si tu ne fais pas un maximum de choses quand tu es vivant, tu ne le feras pas quand tu es mort. »
Il vit depuis longtemps avec une maladie invalidante qui a profondément modifié son rapport au temps et au travail. Il y a une trentaine d’années, on lui explique que sa vie professionnelle est terminée, qu’il faut désormais envisager le fauteuil roulant et l’invalidité. Lui raconte avoir refusé ce scénario. Le travail devient alors autant une activité qu’une façon d’occuper chaque espace disponible.
« Pendant que les autres dormaient, moi je bossais », se souvient-il. Quand Paris s’endormait, il passait à l’heure américaine. Quelques années plus tard naîtra Bragelonne. Pour comprendre ce qu’Alain Névant tente aujourd’hui, il faut comprendre ce qu’il a déjà fait, mais surtout ce qu’il ne veut plus refaire.
Enfant, Alain Névant lit davantage Strange et les comics Marvel que les classiques. Après un détour par la psychologie, il étudie l’anglais, se passionne pour William Blake et les romantiques britanniques, puis devient enseignant. À Nantes, il consacre une thèse au ludique dans la fantasy britannique post-Tolkien. Pour comprendre pourquoi le genre prospère ailleurs tandis qu’il demeure marginal en France, il interroge quelque 200 auteurs et éditeurs à travers le monde.
« J’ai arrêté l’enseignement parce que je n’arrivais pas à faire lire. C’est compliqué de faire lire. Et en devenant éditeur, j’ai réussi à faire lire », résume-t-il. À la fin des années 1990, il passe déjà de la passion à la prescription. Avec Henri Lœvenbruck, il lance Ozone, puis Science-Fiction Magazine, publié par Flammarion Presse.
Puis, en 2000, avec Stéphane Marsan, il lance Bragelonne avec 40.000 francs, l’indemnité de licenciement perçue après son départ de Flammarion, à la suite du rachat par Rizzoli. Leur pari consiste moins à parler aux amateurs déjà convaincus qu’à créer une porte d’entrée vers la fantasy : publier les textes fondamentaux, les rendre accessibles et fabriquer le lectorat en même temps que le catalogue.
Parmi les tout premiers titres publiés figure Légende de David Gemmell, paru chez Bragelonne en novembre 2000 dans une traduction... d’Alain Névant. Au centre du roman : Dros Delnoch, forteresse de six murailles qui constitue le dernier obstacle entre une armée d’invasion et l’Empire drenaï. 25 ans plus tard, Névant baptise sa nouvelle structure Delnoch Publishing.
Le nom résonne forcément comme un retour au commencement. Mais la comparaison s’arrête presque là. Car s’il revient au point de départ, c’est précisément pour ne pas refaire le chemin à l’identique.
Bragelonne a connu une croissance exceptionnelle. En 2015, la maison publiait environ 250 titres par an et réalisait quelque 10 millions € de chiffre d’affaires. Lors de l’annonce de son acquisition complète par Hachette Livre en 2022, le groupe disposait de sept labels, d’un catalogue de 4000 titres et publiait plus de 600 auteurs. Hachette le présentait alors comme le premier éditeur indépendant français de littératures de l’imaginaire, position atteinte en moins de dix ans. Entre-temps, Bragelonne avait largement débordé la seule fantasy.
Milady naît en 2008. Sa direction est confiée à une ancienne libraire et ex-secrétaire d’édition chez Christian Bourgois recrutée un an auparavant : Isabelle Varange. Le label se développe ensuite dans la bit-lit, la romance et le new adult, avant que sa fiction généraliste ne se prolonge notamment au sein de Hauteville, également dirigé par Isabelle Varange.
Alain Névant revient après avoir vu l’intégralité du cycle : la naissance, l’explosion, la diversification, l’internationalisation, le numérique, l’embauche, la gestion, puis l’industrialisation. Et c’est justement cette dernière étape qui l’intéresse le moins.
Lorsqu’il évoque aujourd’hui la fin de son parcours chez Bragelonne, il ne parle pas d’abord de chiffres ni du rachat, mais de taille. À mesure que l’entreprise grossissait, raconte-t-il, son métier avait changé. Le patron-éditeur était devenu gestionnaire d’une organisation toujours plus complexe. Ce n’est pas la qualité des salariés qu’il met en cause, mais la mécanique inévitable provoquée par leur nombre : administration, coordination, problèmes humains, temps absorbé par la structure elle-même.
« D’un seul coup, tu deviens un gestionnaire », résume-t-il. Lorsque Hachette acquiert en 2022 les titres de Bragelonne et Bragelonne Games qu’il ne possédait pas encore, après un rapprochement engagé en 2019, il accompagne encore la transition et travaille environ un an sur des dossiers de développement.
« On ne s’est pas quittés en mauvais termes », précise-t-il. Simplement, « ça ne m’intéressait pas ». Alors il va ailleurs. Télévision, streaming, vidéo, distribution : après trois décennies dans le livre, il pense pouvoir changer de terrain.
Et comment on en arrive à Delnoch Publishing ? Des proches sollicitent Alain Névant pour examiner différents projets éditoriaux. Il imagine d’abord une petite structure capable de rendre « quelques services ». Rien qui ressemble à un retour organisé dans l’édition. Puis il revoit Isabelle Varange. Après son départ de Bragelonne, celle-ci s’est tournée vers la traduction littéraire, un métier qu’elle peut notamment exercer depuis chez elle. Mais quelque chose lui manque : le choix. Repérer un texte. Décider de le défendre. Concevoir une maison autour d’une certaine idée de la lecture.
Elle nous le confirme aujourd’hui : « L’édition me manquait quand même. » Elle voyait passer des livres en se disant qu’elle aurait aimé les publier. Alain Névant lui suggère de créer sa maison. L'éditrice sait faire des livres, mais ne veut pas nécessairement construire toute la machine juridique, commerciale et administrative qui permet de les faire exister.
Au même moment, Olivier Dombret, autre figure historique de Bragelonne, où il fut notamment directeur commercial, exprime lui aussi le désir de retrouver l’énergie des premières années. Le problème apparaît alors : comment permettre à des gens qui savent éditer d’entreprendre sans les obliger à réapprendre tout le reste ?
Delnoch Publishing, créée le 19 juin 2025 à Erdeven, dans sa Bretagne, préside actuellement quatre structures : Éditions Plot-Twist, Éditions Forteresse, Éditions Maruna et Éditions Yōsai. Un critère : les structures accompagnées doivent être portées par des éditeurs disposant de plus de 15 années d’expérience, chacun conservant sa ligne, son média et son identité propres.
Dit autrement, Delnoch n’entend pas former de jeunes éditeurs : il remet des outils entre les mains de professionnels qui savent déjà ce qu’ils veulent publier.
Alain Névant investit dans les sociétés, parfois comme majoritaire, parfois comme minoritaire. Le degré d’intégration dépend alors du montage. Lorsque Delnoch contrôle une structure, certains processus sont davantage mutualisés, lorsqu’il est minoritaire, le fonctionnement ressemble davantage à un catalogue de services.
Fabrication, commerce, marketing, administration : le back-office peut être commun. L’éditorial, lui, doit rester chez l’éditeur. « Je ne fais pas du tout d’interventionnisme sur l’édito », insiste-t-il. Son rôle consiste plutôt à identifier « les faiblesses, les risques, les opportunités », puis à laisser celui ou celle qui porte la maison décider. Il trouve une image plus simple encore : Delnoch serait le vieux service téléphonique SVP.
Les éditeurs ont accès aux coûts et aux factures de leur maison : Alain Névant veut qu’ils sachent précisément ce que gagne ou perd chaque livre. « Si l’éditeur ne connaît pas la vie réelle de son bouquin, comment il fait ses choix ? » La plupart des titres, rappelle-t-il, perdent de l’argent jusqu’à ce que quelques-uns portent le reste du catalogue.
Un problème ? Une facture incompréhensible ? Deux projets entre lesquels hésiter ? Une difficulté commerciale ? « On appelle Alain », plaisante-t-il.
Hachette assure la distribution en France et en Belgique. Dilibel prend en charge la diffusion en Belgique, Dargaud Suisse la distribution en Suisse, LBDD la diffusion au Québec et Socadis sa distribution, tandis qu’e-Dantès et Immatériel se partagent le numérique. Ce réseau doit beaucoup aux relations construites pendant les années Bragelonne.
À ce stade, un autre nom s’impose presque de lui-même : Arnaud Nourry. L’ancien patron d’Hachette Livre a lancé en 2024 Les Nouveaux Éditeurs, avec une idée qui présente un évident air de famille avec Delnoch : permettre à des éditeurs de créer leur propre maison sans avoir à reconstruire seuls tout ce qui l’entoure.
La parenté existe, mais les deux projets ne jouent pas dans la même catégorie. Les Nouveaux Éditeurs disposent aujourd’hui d’un capital de 4,1 millions €, contre 250.000 € pour Delnoch, les économies d'Alain Névant. « Avec 250.000 €, c’est complètement débile. Mais c’est aussi ça qui est fun », lance-t-il avec humour. Chez Delnoch, les participations peuvent être majoritaires ou minoritaires, les services se prennent « à la carte » et chaque structure doit rester petite : trois ou quatre personnes tout au plus, selon l’horizon qu’il dessine.
Delnoch est aussi, pour Alain Névant, une manière de solder une dette heureuse. Plusieurs des éditeurs qu’il accompagne ont travaillé à ses côtés pendant les années Bragelonne, donné du temps et de l’énergie à une aventure dont il estime avoir beaucoup reçu. À son tour, il veut leur permettre de construire quelque chose qui leur appartienne vraiment, jusqu’à constituer « un patrimoine » pour l’après. « C’est ma manière de les remercier, parce qu’on ne dit jamais assez merci aux gens. »
La frontière entre les deux aventures est d’ailleurs moins étanche qu’il n’y paraît. Sullivan Rouaud, aujourd’hui cofondateur de Morgen au sein des Nouveaux Éditeurs, a auparavant créé Mangetsu et HiComics chez Bragelonne. Alain Névant le connaît depuis bien plus longtemps encore et l'a accompagné dans différents projets avant même son arrivée dans l’édition. Si Delnoch avait existé lorsque Rouaud préparait Morgen, assure-t-il, il aurait volontiers travaillé avec lui.
Alain Névant veut que ces éditeurs possèdent enfin leur propre maison, mais ne leur promet pas pour autant le succès. Une quinzaine de projets de maisons attendent, dit-il, « dans les tiroirs ». Il sait qu’une partie n’ira pas au bout et l’assume : « Au vu du marché aujourd’hui, il y aura plus d’échecs que de réussites. »
La première démonstration concrète s’appelle Plot-Twist, portée par Isabelle Varange. « Pour l’éditorial, tout ce dont je viens de parler, c’est moi toute seule », explique-t-elle. Elle prospecte, lit, choisit les textes, sélectionne traducteurs et correcteurs, travaille les couvertures et accompagne le livre jusqu’à sa fabrication. Autour d’elle, des professionnels extérieurs interviennent selon les projets. Delnoch prend en charge une partie de l’appareil commercial et structurel. Isabelle Varange a en revanche préféré ne pas chiffrer l’investissement personnel nécessaire au lancement de la maison.
Le nom même de la maison donne sa direction. L'éditrice raconte avoir toujours lu en imaginant des adaptations, des scènes, parfois même des distributions d’acteurs. Pas question pour autant d’acheter un roman uniquement parce qu’il pourrait devenir une série : c’est plutôt une conception de la narration, l’idée qu’une histoire puisse circuler d’un média à l’autre.
Tout le catalogue emprunte ainsi son vocabulaire au récit : Pitch pour la littérature féminine, Meet-Cute pour la comédie romantique, Climax pour la romance, Flashforward pour une science-fiction féminine et Voix-Off pour les ouvrages consacrés à l’écriture.
Le 26 août, les trois premiers titres sont arrivés en librairie : Nous, avant l’innocence d’Ella Berman, traduit par Aurélie Montaut-Pernaudet ; The Love Library de Sarra Manning, traduit par Claire Allouch ; et Moisson d’embruns de Yume Kitasei, traduit par Nicolas Ivorra. Trois propositions assez différentes pour dessiner le terrain : suspense psychologique et amitiés féminines pour la première ; bibliothèque magique et comédie romantique pour la deuxième ; anticipation climatique et sororité pour la troisième.
Alain Névant retourne ici à William Blake. Pour lui, Bragelonne puis Milady appartenaient aux « chants de l’innocence » : cette période où l’on tente quelque chose parce qu’on ignore encore toutes les raisons pour lesquelles cela pourrait échouer. Delnoch appartiendrait aux « chants de l’expérience ».
Les marchés ont changé, les lecteurs aussi, les personnes également. Isabelle Varange n’est plus l’éditrice de 2007. Lui-même n’est plus le patron qui découvre la croissance au fur et à mesure qu’elle lui arrive dessus. Cette expérience se traduit par une obsession : rester petit.
Pour les maisons accompagnées, Alain Névant imagine une taille critique autour de trois personnes. Delnoch lui-même ne devrait, selon lui, jamais devenir une structure de plusieurs dizaines de salariés : cinq ou six personnes constitueraient déjà son horizon maximal.
Ce choix n’est pas seulement affectif. Il est économique. Le marché français du livre a encore reculé en 2025, de 0,6 % en valeur et 1,5 % en volume, et le SNE indique que les premiers mois de 2026 ont accentué la baisse. Le syndicat cite notamment la diminution du pouvoir d’achat et du temps de lecture, ainsi que la hausse des coûts de production.
Alain Névant en tire une conclusion très concrète : si l’on veut vendre des livres moins chers, il faut d’abord fabriquer des maisons moins coûteuses. C’est aussi à cela que servent les fonctions mutualisées de Delnoch.
Le raisonnement va jusqu’à l’objet. Depuis le Covid, estime-t-il, l’édition a progressivement accepté des hausses de « deux euros par-ci, trois euros par-là », tandis que les littératures de genre ont généralisé des fabrications autrefois réservées à des éditions exceptionnelles. Il ne veut pas revenir au livre pauvre, mais à un rapport qualité-prix plus simple : moins d’effets de fabrication lorsque ceux-ci renchérissent inutilement le prix, et davantage d’attention portée à ce que le lecteur peut réellement payer.
Dans ses calculs, certains titres peuvent compter une centaine de pages de plus tout en restant « deux, trois, quatre euros » moins chers que leurs concurrents. « Le livre doit être accessible à tous. » Plot-Twist sert déjà de laboratoire. Nous, avant l’innocence, plus de 400 pages, est vendu 18 €. Et le premier tome des Premières années de Julie Murphy, 336 pages traduit par Isabelle Varange, arrivera le 23 septembre avec une offre à 10 €.
Alain Névant voit plus généralement dans l’expérience Delnoch une raison de ne pas courir derrière le marché : à une édition devenue, selon lui, de plus en plus gouvernée par la demande, il oppose l’envie de « faire de l’offre » - publier aussi ce que personne n’a encore réclamé.
Une autre maison possède déjà un nom : Madrina Sévigné. Elle est portée par Nathalie Caume, autre professionnelle au long parcours. Après une première expérience dans l’audit, elle rejoint en 1998 Larousse au contrôle de gestion, puis Le Robert, avant d’intégrer la direction financière d’Editis.
Elle devient secrétaire générale du Cherche Midi en 2014 puis de Place des Éditeurs en 2019, tout en conservant ses responsabilités au Cherche Midi. Elle a ensuite notamment travaillé aux Éditions Récamier, dont elle fut directrice adjointe et responsable des droits. Le projet doit réellement se dévoiler prochainement, pour un lancement en janvier 2027.
« Ce n’est pas à moi de porter leurs messages », insiste-t-il lorsqu’on lui demande d’en dire davantage sur les maisons à venir. De la bande dessinée est également en préparation, avec quelques publications possibles à partir de la fin 2027 et un développement plus conséquent envisagé en 2028.
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Alain Névant met l’argent, ouvre son carnet d’adresses, négocie, conseille, débloque les problèmes. Pour le reste, il se retire. « Je préfère les laisser parler et les laisser briller. Moi, je suis Mazarin, un peu. Je suis un peu dans l’ombre, j’aime bien l’ombre. » La place de Richelieu, manifestement, est déjà prise ailleurs.
Crédits photo : Delnoch Publishing
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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