François Maspero aurait pu vendre de la barbe à papa. Il deviendra finalement libraire, puis l’un des éditeurs les plus singuliers de l’après-guerre. Avec Histoire (de) La Découverte, la maison qui lui a succédé en 1983 préfère ces bifurcations, ces livres et ces crises à une chronologie solennelle. Vidéos et dossiers documentaires racontent plus de 40 ans de La Découverte et, avec elle, une certaine histoire politique et intellectuelle de l’édition française.
Le 11/09/2026 à 16:52 par Hocine Bouhadjera
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11/09/2026 à 16:52
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En 1953, François Maspero a 21 ans et envisage sérieusement d’acheter un stand de barbe à papa à la Foire du Trône.
Deux ans plus tard, le projet a changé de nature : avec un petit héritage, il acquiert une librairie de la rue Monsieur-le-Prince, à Paris, qu’il baptise L’Escalier. Puis vient, rue Saint-Séverin, une boutique plus vaste. Elle porte déjà un nom, La Joie de lire, choisi par son précédent propriétaire, ancien collaborateur pétainiste. Maspero a « d’autres chats à fouetter » et ne la rebaptise pas.
C’est ce genre d'anecdotes que la nouvelle plateforme fait remonter à la surface. Plutôt que de dérouler les dates importantes de la maison, Histoire (de) La Découverte les replace derrière des livres, les pratiques éditoriales et les circonstances politiques.
Le site, d’abord imaginé pour les libraires mais accessible à tous, associe vidéos thématiques et dossiers PDF téléchargeables : les premières racontent une période ou une question, les seconds ajoutent textes, repères et documents permettant de suivre plus précisément la fabrication du catalogue.
Avant La Découverte, il y a donc Maspero, et avant l’éditeur, il y a le libraire. Lorsque François Maspero commence à publier, en juin 1959, avec La Guerre d’Espagne de Pietro Nenni, La Joie de lire, rue Saint-Séverin, est déjà en train de devenir autre chose qu’une librairie. À son apogée, en 1971, elle emploie une quarantaine de personnes et reste ouverte jusqu’à minuit.
On y trouve ce que le circuit traditionnel diffuse mal ou pas du tout : brochures politiques, publications de collectifs, revues étrangères, livres de petites maisons militantes et textes venus des luttes anticoloniales. La vitrine elle-même est pensée comme une sorte de une de journal, renouvelée pour interpeller ceux qui passent dans le Quartier latin.
Avec la guerre d’Algérie, les idées cessent d’être abstraites : la librairie est menacée par des attentats, notamment de l’extrême droite et de l’OAS. Des proches et des clients viennent monter la garde la nuit rue Saint-Séverin. La Joie de lire devient aussi lieu de rendez-vous et point d’information. La maison elle-même résumera plus tard ce rôle en parlant d’un véritable « carrefour des idées ».
Pendant ce temps, chaque nouvelle parution peut devenir une affaire d’État. Dès 1959, L’An V de la révolution algérienne de Frantz Fanon, l’un de ses tout premiers livres, est saisi. En 1960, Le Refus de Maurice Maschino est interdit presque immédiatement. L’Engagement, du même auteur, subit le même sort l’année suivante. En 1961, Le Procès du réseau Jeanson, qui reproduit les minutes du procès des « porteurs de valises » favorables au FLN, est saisi dès sa publication. On ne peut plus rien dire...
Plus spectaculaire encore : quelques semaines après la répression du 17 octobre 1961, Maspero publie Ratonnades à Paris de Paulette Péju. Comme Les Harkis à Paris, paru quelques mois auparavant, l’ouvrage est saisi directement chez l’imprimeur par la police judiciaire. Aucune inculpation ne suivra, donc aucun procès permettant de contester la mesure : seules quelques centaines d’exemplaires échappent à la saisie et peuvent circuler. La même année, Les Damnés de la terre de Fanon, préfacé par Jean-Paul Sartre, fait lui aussi l’objet de saisies répétées.
L’indépendance algérienne acquise, les éditions poursuivent leurs enquêtes sur les colonialismes, les régimes autoritaires et les mouvements révolutionnaires en Afrique, en Amérique latine ou en Asie. En 1972, Main basse sur le Cameroun de Mongo Beti est interdit en France sur le fondement d’un texte permettant au ministère de l’Intérieur de prohiber des publications considérées comme d’« origine étrangère ». Entre-temps, le catalogue a accueilli Pierre Vidal-Naquet, Louis Althusser, Étienne Balibar, Maurice Godelier, Yves Lacoste, Che Guevara, Paulo Freire ou encore Eduardo Galeano.
Ces interdictions ne sont pas seulement des épisodes glorieux dans l’histoire d’un éditeur engagé : elles ont un coût très concret. En 1973, François Maspero estime avoir acquitté quelque 200.000 francs d’amendes en deux ans, auxquels s’ajoutent les pertes provoquées par les exemplaires saisis et les ventes interdites.
En 1975, Le Monde recense 48 condamnations prononcées contre lui en une dizaine d’années. Livres déjà imprimés mais invendables, stocks confisqués, procédures et sanctions financières finissent ainsi par peser lourdement sur une entreprise aux moyens limités.
Au début des années 1970, le système reste pourtant considérable : il y a la librairie parisienne, mais aussi celles de Bordeaux et Montpellier, qui assurent une part importante de l’autodiffusion des éditions, tandis que La Joie de lire contribue fortement à leur chiffre d’affaires.
Maspero peut connaître de véritables succès - Libres enfants de Summerhill d’A. S. Neill atteindra quelque 300.000 exemplaires - sans parvenir à sécuriser durablement son entreprise. La librairie joue un rôle essentiel dans l’autodiffusion des éditions et dans leurs recettes. Quand elle vacille, tout le système est fragilisé.
Après Mai 68, La Joie de lire subit notamment des vols à une échelle considérable : pour la seule année 1974, ils sont alors évalués à environ 500.000 francs. François Maspero cède la librairie cette même année, elle sera liquidée en 1976. La maison d’édition tient encore, mais les difficultés financières, elles, s’accumulent.
Les chiffres donnent pourtant la mesure de ce qui a été construit : entre juin 1959 et mai 1982, les éditions Maspero publient quelque 1350 titres, 30 collections et une dizaine de revues. L’Alternative, consacrée aux droits et libertés en Europe de l’Est, écoule généralement entre 4000 et 5000 exemplaires ; son numéro consacré à Solidarność atteint 18.000 ventes en 1982.
À la fin des années 1970, lorsque François Gèze rencontre l'autre François, il n’est pas éditeur. Il milite au Cedetim, le Centre d’études anti-impérialistes, et propose une collection à la maison. C’est ainsi, racontera-t-il plus tard, qu’il découvre un univers professionnel « dont il ignorait tout ».
Lorsque François Maspero, épuisé financièrement, envisage de fermer, il fait partie de ceux qui l’en dissuadent. Le libraire-éditeur engagé lui demande d’abord de venir l’aider à gérer l’entreprise en 1980. En février 1982, il lui propose d’en prendre la direction. En mai, il quitte définitivement son métier d’éditeur et lui transmet les actions qu’il possède encore avec une demande : continuer, mais ne pas continuer sous son nom.
« La Découverte » n’est pas inventé pour l’occasion. Maspero avait déjà lancé en 1979 une collection de poche à ce nom, consacrée aux récits de voyages et inaugurée par La Découverte de l’Amérique de Christophe Colomb. James Cook, Marco Polo, Ibn Battûta, Bougainville, Darwin ou Bartolomé de Las Casas y trouveront également place. La collection comptera 71 titres et rencontrera suffisamment de succès pour donner son nom à toute la maison. En 1983, les éditions François Maspero deviennent donc officiellement les éditions La Découverte.
François Gèze reçoit en héritage une maison bâtie dans les grands combats idéologiques de l’après-guerre, à lui de la faire tenir dans un monde où ces certitudes se fissurent.
En 1977, François Maspero publie Danger amiante, réalisé par le Collectif intersyndical de Jussieu. François Gèze expliquera que ce livre lui donnera l’idée de publier en 1985 Les Risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner. 30 ans plus tard, La Découverte en proposera une version entièrement nouvelle. Un même problème social, plusieurs livres, à plusieurs époques, plutôt qu’un titre définitivement rangé dans les archives.
La création de Repères en 1983 relève d’une autre logique : faire tenir en peu de pages l’état des connaissances sur un sujet et rendre les sciences économiques et sociales accessibles au-delà du cercle des spécialistes. Créée par le sociologue Michel Freyssenet et l’économiste Olivier Pastré, la collection dépasse désormais 700 titres. Elle est devenue, beaucoup plus que l’un des succès de la maison, une sorte d’infrastructure éditoriale des sciences sociales françaises.
D’autres territoires seront ouverts au fil du temps : Écritures de l’histoire autour des usages et de la fabrique du passé, histoire-monde sur les circulations globales, Sciences sociales du vivant à la frontière entre sciences sociales et sciences du vivant, ou encore Économie politique et Terrains philosophiques, consacrées respectivement aux transformations du capitalisme et aux objets contemporains de la philosophie.
La maison expérimente également d’autres manières de transmettre ces savoirs : L’Histoire dessinée de la France avec La Revue dessinée à partir de 2017, puis des ouvrages de sciences humaines en bande dessinée avec Delcourt. Entre-temps, Zones, lancé en 2007, aura accueilli d’autres formes de critique contemporaine, de Mona Chollet aux Pinçon-Charlot.
En 1994, puis de nouveau en 2016, ses comptes montrent que les pertes ont sérieusement entamé les fonds propres de la maison. En 2017, son capital est ensuite réduit, de 1,515 million à 252.500 €, dans le cadre d’une remise à niveau de sa situation financière. L’année suivante, son capital est fortement réduit, de 1,515 million à 252.500 €, afin d’assainir la situation.
Les derniers comptes racontent toutefois une maison autrement plus solide : en 2025, malgré un chiffre d’affaires en recul de 14,9 %, à 5,95 millions €, La Découverte dégage encore 359.000 € de bénéfice net. Depuis 2021, ses ventes ont fortement fluctué - de 8,71 millions cette année-là à moins de 6 millions aujourd’hui - sans qu’aucun de ces exercices ne se termine dans le rouge.
Il serait pourtant trompeur d’y voir simplement la victoire tardive d’un modèle. Depuis son rachat par Havas en 1998, La Découverte appartient à ce qui est devenu Editis : achats industriels mutualisés, diffusion et distribution par Interforum, puissance financière d’un groupe. François Gèze estimait lui-même que cette intégration avait alors fait baisser les coûts de la maison d’environ 20 %. La continuité éditoriale avec Maspero existe, les conditions économiques dans lesquelles elle s’exerce, elles, ont profondément changé.
Derrière les grands textes et les combats intellectuels, il y a toujours eu une entreprise à faire tenir. Maspero l’a appris avec les saisies, les amendes et la faillite de ses librairies, Gèze avec les crises des années 1990 et le renoncement à l’indépendance capitalistique.
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La Découverte, dirigée depuis 2018 par Stéphanie Chevrier, publie environ 160 titres par an, nouvelles éditions et revues comprises. Sa nouvelle plateforme est probablement plus intéressante lorsqu’elle évite de contempler ces 40 années comme un bloc patrimonial. Elle montre plutôt une maison faite de transmissions, de ruptures, de paris, de crises économiques et de sujets qui refusent parfois de disparaître.
Crédits photo : une sélection d’ouvrages des éditions François Maspero chez Mémoire du Feu, la bouquinerie de Pierre Douet, quai de l’Hôtel de Ville à Paris (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
4 Commentaires
Oulahoup
13/09/2026 à 12:19
Maspero au Pantheon????
Phileas
14/09/2026 à 12:45
S'il y a eu filiation entre les deux François, il en est de même pour ceux qui ont suivi cette aventure intellectuelle depuis les années soixante...
A défaut d'un Panthéon qui ne lui plairait certainement pas, gardons Maspero au panthéon de ceux qui nous ont fait(s).
Félix
15/09/2026 à 00:12
Très bonne idée d'en parler.
En effet, étudiant à Paris à la fin des années 1980, j'arpentais le Quartier Latin et a visité cet emplacement de librairie à plusieurs reprises.
Et à l'époque - même avant, au début de ces années 1970 - tous les étudiants à l'Université de Bordeaux connaissaient les livres de l'édition de François Maspéro, notamment à travers un livre populaire d'Eduardo Galeano mentionné ici "Les veines ouvertes de l'Amérique latine" sur les régimes militaristes, totalitaires et droitistes du continent.
Finalement, c'est intéressant de savoir que la maison d'édition La Découverte est l'héritière idéologique directe des pensées politiques ayant nourri, et ce durant plusieurs décennies, les courants libérateurs du Tiers-Monde et du soleil des indépendances africaines.
Félix
15/09/2026 à 16:56
Addendum : j'aurais dû ajouter "tous les étudiants politiquement engagés de l'Université de Bordeaux.....