Disgraceland

Nick Tooke

Will Somersby entre dans un hôpital de l’Ontario les yeux bandés, un bâton à la main et plusieurs siècles dans le dos. Il parle comme un bouffon élisabéthain tombé dans un fil TikTok, prétend avoir connu Gandhi et annonce tranquillement : « Dans ce cas, dimanche prochain, le 1er octobre, j’aurai 456 ans, à peu de chose près. » Nick Tooke pourrait en tirer une fable solennelle sur l’immortalité. Il choisit le whiskey, les rails brûlants, Elvis et les mauvaises décisions.

Disgraceland avance ainsi de travers, et c’est sa première qualité. Somersby veut mourir mais, même pour cela, il existe des règles. À la question de savoir ce qui lui a brisé le cœur, il répond : « La folie. La longévité. » Tout le personnage est là : douleur réelle, pirouette immédiate. Autour de lui s’agrègent Tuesday, adolescente fugueuse, Winfield, imitateur d’Elvis, puis une série d’éclopés dont Tooke refuse de faire des emblèmes bien sages.

Le roman possède une énergie picaresque, volontiers grotesque, mais sa drôlerie ne méprise jamais ceux qu’elle expose. Tooke sait faire cohabiter le burlesque et l’usure : vivre quatre siècles n’est pas un superpouvoir, plutôt l’impossibilité de déposer enfin ses souvenirs. Somersby le sait mieux que personne : « On peut toujours compter sur un bouffon pour s’esquiver en beauté. » La formule amuse et résume sa méthode de survie.

Cette générosité devient parfois encombrante. Références historiques, anecdotes, détours philosophiques et bons mots s’accumulent au point de ralentir la cavale. Somersby est si constamment spirituel que certaines répliques semblent avoir été polies avant d’être prononcées. L’alternance avec Miranda, psychiatre canadienne, enrichit progressivement le thème de la mémoire et du récit de soi, mais introduit aussi quelques creux avant que les deux lignes narratives ne se rejoignent.

Reste un roman bizarrement attachant, plus mélancolique qu’il n’en a l’air. Derrière Graceland, les farces et les personnages cabossés, Tooke demande combien de versions de soi il faut inventer pour supporter ce qui arrive. Disgraceland répond sans grand discours : tant qu’il reste quelqu’un pour écouter l’histoire, la route n’est pas tout à fait terminée.

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Lucy L.

Publiée le
11/09/2026 à 15:14

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Disgraceland

Nick Tooke trad. Jean-Marie Jot

Paru le 27/08/2026

288 pages

Editions Phébus

23,50 €