Survivances de la révolte

Enzo Traverso

Que reste-t-il d’une révolte quand les barricades ont disparu, que les vaincus sont devenus statues et que l’État a appris à commémorer ce qu’il combattait ? Enzo Traverso ne cherche pas des reliques, mais des braises. « Jamais éteintes, elles sont comme des braises que le souffle peut toujours attiser. » Tout Survivances de la révolte tient dans cette image : le passé n’est ni clos ni sage, il circule sous la surface et revient déranger le présent.

Dernier volet de la trilogie ouverte par Mélancolie de gauche et prolongée par Révolution, l’essai avance en quatre mouvements : le mythe de la Commune, l’éveil iconoclaste face aux monuments, la collision entre mémoire coloniale et mémoire de la Shoah en Allemagne, puis le déni qui enveloppe les années 1970 italiennes.

Traverso passe des archives aux fresques, des statues au cinéma, de Benjamin à la culture populaire. L’érudition impressionne, mais surtout elle bouge : les objets se répondent, changent de sens, se contaminent.

La formule est nette : « Cette mémoire est souterraine, discrète, mais elle surgit de façon impromptue. » C’est lorsque le livre suit ces remontées qu’il convainc le plus. La Commune voyage, les monuments cessent d’être du mobilier urbain, les défaites redeviennent des réserves d’avenir. Traverso préfère la constellation au récit continu et revendique un regard situé : « Une histoire axiologiquement neutre, capable de se hisser au-dessus de la subjectivité des historiens qui l’écrivent jusqu’à la nier, est une pure illusion. »

Cette position donne de la force à l’ensemble, mais aussi ses angles morts. La partie consacrée à l’Allemagne, au colonialisme, à la Shoah et à Gaza adopte parfois un régime plus affirmatif que démonstratif : certaines conclusions, très tranchées, ferment plus vite la discussion que les chapitres précédents. Ailleurs, la profusion des références ralentit la marche et suppose un lecteur déjà familier de plusieurs débats historiographiques.

Reste un essai ample, combatif, richement illustré, qui refuse la mémoire empaillée. Traverso ne demande pas ce qu’il faut conserver du passé, mais ce qu’il continue à faire parmi nous. À ce jeu de revenants, Survivances de la révolte est moins un mausolée qu’un sismographe.

 
 

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
11/09/2026 à 11:49

0 Commentaire

416 Partages

Commenter cet article

 

Survivances de la révolte

Enzo Traverso

Paru le 03/09/2026

464 pages

La Découverte

26,00 €