Dans les romans, le Code du travail semble avoir été imprimé en caractères minuscules, puis abandonné quelque part entre la page de copyright et la table des matières. Enquête à l’autre bout du monde, magie non déclarée, poisons au Vatican, cadavres à restaurer : six personnages passent aujourd’hui leur visite médicale. Certains auraient dû venir plus tôt.
On s’inquiète beaucoup de la santé des lecteurs. Position dans le canapé, luminosité de la liseuse, fatigue oculaire : tout est prévu. Pour les personnages, rien. Ils travaillent pourtant dans des conditions qui feraient tousser un inspecteur avant même d’avoir franchi la page 30. Les auteurs les exposent aux malédictions, aux complots, aux morts, aux secrets de famille et, parfois, à Sherlock Holmes. Sans mutuelle connue. La médecine du travail a donc ouvert six dossiers.
Dossier : La Sorcière de Thornfield, Sharon Lynn Fisher (trad. Michel Pagel), Sabran, 2025.
Diagnostic professionnel : enseignante en botanique, sorcière discrète et intervenante à domicile en environnement maudit.
Risque psychosocial : élargissement manifeste de la fiche de poste. Aucun contrat pédagogique normalement constitué ne prévoit de sauver son employeur de forces surnaturelles.
Préconisation : limiter les charmes de protection aux heures ouvrées et demander avant toute intervention si le manoir possède une sortie de secours.
Arrêt de travail refusé par l’auteur : Edward Rochester a encore un problème.
Jane Aire menait pourtant une existence raisonnablement calme à Lowood, où elle enseignait la botanique et « un soupçon de magie ». Jusqu’au jour où Edward Rochester, reclus à Thornfield Hall et confronté à une menace surnaturelle, devient sa nouvelle mission. Jane enquête, lance ses sortilèges et découvre assez vite que les phénomènes inquiétants du manoir ne constituent peut-être pas son seul problème. Cette réécriture fantastique de Jane Eyre mêle explicitement mystère, romance et magie.
Autrement dit, Charlotte Brontë avait déjà créé des conditions de travail discutables. Il fallait manifestement ajouter la sorcellerie.
Dossier : Sherlock Holmes et l’affaire Dreyfus, Michael Hardwick (trad. Anne Villelaur), Nouveau Monde éditions, 2026.
Diagnostic professionnel : détective indépendant présentant une incapacité persistante à choisir des dossiers simples.
Risque psychosocial : pression familiale, politique et monarchique, avec extension du secteur géographique de Baker Street à la Guyane.
Préconisation : limiter les réquisitions royales à une par trimestre et négocier le temps de trajet.
Arrêt de travail refusé par l’auteur : la reine Victoria n’a pas validé le formulaire.
Michael Hardwick confronte Holmes et Watson à l’affaire Dreyfus. Sollicité par le frère du capitaine, le détective refuse d’abord de s’en mêler. Mauvais calcul : la reine Victoria finit par lui ordonner d’enquêter. Le roman entrelace ainsi les personnages de Conan Doyle et des événements historiques, jusqu’à conduire l’investigation de Baker Street à Cayenne. La médecine du travail rappelle qu’un déplacement professionnel outre-Atlantique mérite normalement davantage qu’un billet glissé sous la porte.
Holmes considérait déjà le sommeil comme une faiblesse. Le repos compensateur devrait donc constituer une énigme à sa mesure.
Dossier : Les Bibliothécaires, Clémence Nicol, Éditions Baudelaire, 2026.
Diagnostic professionnel : accueil du public dans un environnement où la mémoire collective a cessé de fonctionner.
Risque psychosocial : devoir recommencer la même journée avec des lecteurs persuadés qu’elle est nouvelle.
Préconisation : installer à l’entrée un panneau « Vous étiez déjà là hier ». Prévoir qu’il ne servira absolument à rien.
Arrêt de travail refusé par l’auteur : personne ne se souviendrait de l’avoir signé.
À Marseille, après un mystérieux « Événement », 90 % de la population se réveille chaque matin sans souvenir de la veille. Mia est Bibliothécaire : elle écoute les « Oubliants » à la recherche de ce qu’ils ont perdu. Thomas revient ainsi chaque vendredi depuis huit mois. Jusqu’au moment où, contre toute logique du système, il commence à se souvenir. Et lorsqu’une société repose sur l’oubli, retrouver la mémoire ressemble assez vite à une activité subversive.
On disait déjà que le métier exigeait de renseigner plusieurs fois la même personne. Clémence Nicol a simplement décidé de donner une explication dystopique au phénomène.
Dossier : Intrigues et poisons au palais Borgia, Céline Saint-Charle, 2026.
Diagnostic professionnel : pratique médicinale en milieu pontifical fortement exposé aux complots.
Risque psychosocial : difficulté à déterminer si la personne qui apporte le remède soigne le patient, l’empoisonne ou prépare l’étape suivante.
Préconisation : apporter son déjeuner, son verre, son eau et, par prudence, son pape.
Arrêt de travail refusé par l’auteur : Cesare Borgia souhaite manifestement un deuxième avis.
Graziella, jeune guérisseuse, se retrouve entraînée au cœur du Vatican des Borgia. Autour du pape Alexandre VI, de Cesare et de Lucrezia, alliances, rivalités, médecine et poisons composent un environnement où le moindre faux pas peut coûter beaucoup plus qu’un entretien annuel désagréable. La notice de la BnF présente précisément le roman comme l’histoire d’une guérisseuse prise au piège d’une cour vénéneuse ; l’autrice confirme une publication en mars 2026.
La médecine du travail recommande généralement de séparer pharmacie et politique. La Renaissance avait manifestement d’autres procédures.
Dossier : Au pays du dieu animal, Carol Bensimon (trad. Dominique Nédellec), Belfond, 2025.
Diagnostic professionnel : manipulation quotidienne de dépouilles associée à une très forte exposition au passé.
Risque psychosocial : tendance préoccupante à constater que ce qui semblait empaillé depuis trente ans bouge encore.
Préconisation : ne pas appliquer les techniques de conservation aux secrets familiaux.
Arrêt de travail refusé par l’auteur : le père vient d’avoir un AVC.
Installée en Californie depuis des années, Cecília Matzenbacher est devenue taxidermiste. L’appel de son frère la ramène pourtant vers le Brésil et vers une histoire familiale qu’elle s’était juré de tenir à distance. Dans les années 1980, son père, député, s’était retrouvé au centre d’une affaire criminelle ayant fracassé les siens. Carol Bensimon construit ainsi un roman entre apprentissage, enquête et mémoire politique, tandis que le métier de Cecília offre une métaphore assez parfaite : donner l’apparence du vivant à ce que l’on croyait définitivement mort.
Le service de santé au travail n’a rien contre la taxidermie. Il déconseille simplement de pratiquer également sur les souvenirs.
Dossier : Je reconnais ton regard, Eloïse Riera, Les Lauréats/Éditions Prisma, 2025.
Diagnostic professionnel : exposition professionnelle permanente à la mort, aggravée par une rencontre avec une sage-femme. Les deux extrémités de l’existence viennent de demander une réunion.
Risque psychosocial : charge émotionnelle élevée et frontières entre vies personnelle et professionnelle devenues extrêmement poreuses.
Préconisation : prévoir un sas de décompression entre la salle de soins, les vivants et les morts.
Arrêt de travail refusé par l’auteur : Coline et Lara ne se sont pas encore tout dit.
Coline est sage-femme. Lara, thanatopractrice. Tout semble les tenir aux deux bouts de la vie et rien, a priori, ne devrait les rapprocher. Un événement dramatique fait pourtant se croiser leurs trajectoires et les contraint à regarder ce que chacune transporte de son passé. Lauréat du Prix du roman Femme Actuelle 2025, le texte d’Eloïse Riera joue ainsi sur cette rencontre presque trop parfaite pour notre consultation : l’une accompagne les arrivées, l’autre prend soin des départs.
La médecine du travail ne sait pas encore quel formulaire utiliser. Il n’existe probablement pas de case « naissance, décès et sentiments ». Mais reste un problème de fond.
Dans chacun de ces livres, les personnages ont manifestement signé leur contrat sans lire les petites lignes. Sorcière, détective, bibliothécaire, guérisseuse, taxidermiste ou thanatopractrice : ils entrent au travail comme d’autres entrent dans un piège, avec cette confiance bouleversante des gens qui ignorent qu’un romancier les attend derrière la porte.
On dira que sans cela, il n’y aurait pas d’histoire. Certes. Mais au prochain entretien annuel, il faudra au moins parler des heures supplémentaires.
Crédits photo : Médecin d'une coopérative médicale prenant la tension artérielle d'un patient dans le comté de Box Elder - domaine public
DOSSIER - Listes en folie : des bibliothèques de lectures, à la renverse
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 10/04/2025
320 pages
Sabran
18,90 €
Paru le 21/01/2026
483 pages
Nouveau monde Editions
10,90 €
Paru le 26/01/2026
130 pages
Editions Baudelaire
14,00 €
Paru le 20/02/2025
288 pages
Belfond
21,50 €
Paru le 14/05/2025
272 pages
Editions Prisma
18,95 €
Commenter cet article