Par curiosité, regardez sur la toile quelques photographies de Liane de Pougy (1869-1950). L'une d'elle la représente en 1900, à l'âge de trente-et-un ans. Brune, élégante, avec son grand chapeau emplumé, sa poitrine frêle sous le décolleté orné de roses blanches, elle a le visage penché, et son regard, embrumé d'un léger fard sur les paupières, a quelque chose de profond et de mélancolique: elle est merveilleusement belle. C'est une créature de Proust en chair et en os (1)... La courtisane Odette de Crécy, diront certains. Mais moi, j'estime Liane de Pougy bien supérieure, car son destin, la prenant courtisane, fit d'elle une princesse puis une "presque sainte" (c'est vrai). De surcroît elle fut romancière (voir la chronique des Ensablés ici) et tint un journal fort bien écrit (qu'elle appelle ses "cahiers bleus"), que les Editions Le Passeur se sont attelées à publier intégralement, d'où ce nouveau livre portant sur les années 1925-1926, et intitulé "Tous les fruits de l'arbre du Mal" (2). Pour information, la diariste destinait ce journal à "l'an 2000". Il a été partiellement édité en 1977. Par Hervé BEL.
Il faut savoir que ces deux années 1925-26 sont capitales dans la vie de Liane (je l’appellerai ainsi, par affection). La préface d’Hervé Duchêne (lié à Roger Duchêne, grand spécialiste de Madame de Sévigné et du dix-septième siècle) l’explique assez. Mais Liane le dit elle-même dans une entrée de son journal postérieure au 4 juillet 1926, date qui voit le départ de son mari, le prince roumain Georges Ghika, avec « Le tout petit », une jeune femme dont Liane s’était tellement entichée (amoureusement s’entend) qu’elle lui avait proposé de passer l’été avec elle dans son refuge breton, le Clos-Marie. Erreur fatale : elle avait mis la louve dans la bergerie. Liane avait cinquante-sept ans (elle se rajeunit de trois ans dans ses cahiers), Georges quinze ans de moins.
Elle écrit : « À dix-huit ans, j’avais un mari, un enfant (...) Jusqu’à dix-huit ans : famille, principes, routine et douceur. De dix-huit à trente-six (encore dix-huit années), je vécus dans la lutte et les passions (...) J’appris le monde, triste renommée. À trente-six ans, je connus Georges... Et voici qu’après encore dix-huit années, l’existence pour moi se renouvelle (...) me voici tout à fait désabusée, sans foi. » (11 octobre 1926).
Les années 25 et 26 aujourd’hui publiées par Le Passeur enjambent donc deux périodes de la vie de notre héroïne, pareillement passionnantes, mais pour des raisons différentes.
Lire le journal de cette courtisane rangée, devenue Princesse, entre Paris et la Bretagne, parfois dans le midi, c’est l’occasion d’une plongée joyeuse dans les années folles. Dans sa biographie sur Liane de Pougy (3), Jean Chalon rappelle ainsi que le 31 décembre 1924, elle a terminé son cahier bleu par un hommage à mon Georges et la gravité de son amour.
Tout va donc très bien pour Liane en cette année 1925. Elle est assez riche, moins que ses amies (souvent habitantes de Lesbos) parmi lesquelles on compte l’inévitable Natalie Barney (Le Grand Amour lesbien de la jeunesse de Liane), la duchesse de Clermont-Tonnerre, et d’autres qu’elle reçoit ou visite lorsqu’elle est à Paris. Elle fréquente les artistes, les écrivains, les savants : Salomon Reinach (conservateur du musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye et membre de l’Institut), amoureux transi et respectueux, Max Jacob (pardonnez du peu), Pierre Frondaie (auteur de l’inoubliable « L’Homme à l’Hispano »), Guitry, et croise Drieu La Rochelle, Porto-Riche etc. De plus, elle a gardé d’excellents contacts avec ses anciens amants. Dans vos amours on vous trouvait légère. En amitié, toujours sûre et sincère, comme l’écrit Saint-Evremond à propos de Ninon de Lenclos. Le compliment s’adresse à trois siècles de distance tout aussi bien à Liane de Pougy.
Car elle a de l’esprit, un rare talent d’observation, et beaucoup d’humour. Parlant d’une connaissance de son amie Lucienne Rouveyre (épouse du caricaturiste et écrivain André Rouveyre, grand ami d’Apollinaire), elle dit : « Madame Grellou se courbe avec un petit sourire doucement satisfait, elle referme avec un mouvement pieux son écharpe bleu turquoise ou cyclamen ou bariolée - elle en a des tas, très colorées, très chiffonnées, sur un maigre décolleté que les rayons du soleil ont rougi sans vergogne (...) elle ne veut rien régenter, oh ! mon Dieu non ! Mais elle critique impitoyablement tout ce qui n’est pas placé à la portée de sa petite taille. » Pas mal. Il y en a beaucoup comme cela dans ce journal, impitoyable parfois.
Bien qu’elle soit mariée et heureuse de l’être, elle se livre encore à des petits jeux de tendresse (25 novembre 1925), comme elle les appelle, devant son Georges qui n’est pas mécontent du spectacle... Car elle est encore très belle. On le lui dit, et elle dit l’être dans son journal, avec tant d’aplomb que l’on en est touché. À Clos-Marie, elle aime faire la cuisine, ne fait pas la fière, comme on doit dire à Roscoff. Elle parle de littérature avec ses amis. Quand elle ne reçoit pas, ou ne cuisine pas, ou ne fait pas l’amour, elle lit : Lacretelle, Laforgue, Dostoïevski, Maurois. À propos de Verlaine, elle déclare que « L’hôpital, les mœurs et la saoulerie m’éloignent irréductiblement de lui. Je ne juge pas, ai-je le droit de rien condamner ? Non je subis mon propre instinct, mes ataviques principes, hélas ! (...) Parfaite, selon les hommes, je me serais montrée trop intransigeante et très orgueilleuse peut-être. » C’est très « dix-septième siècle ».
Liane est honnête avec elle-même. Elle sait qui elle est. Il y a aussi, en elle, une aspiration évidente à la pureté, vers Dieu, mais cela ne dure pas, car elle aime aussi passionnément le plaisir... Citant l’actrice Eve Lavallière devenue religieuse, Liane dit : « Si je n’avais pas reçu Georges du Ciel, je l’envierais. » Elle ignore alors qu’elle finira comme Ève.
C’est aussi une enfant, et comme les enfants, elle ne cesse de se fâcher et se réconcilier avec ses amies. Ses rapports avec son ex-amour Natalie Barney, la fameuse Amazone de Rémy de Gourmont, oscillent entre l’amitié et la critique acerbe. Plus généralement, elle avoue : « Je n’aime pas longtemps les êtres qui ne m’aiment pas. » (20 août 1925). Ailleurs, elle écrit avec philosophie, sentant la vieillesse qui vient : « Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a. » Dieu n’est jamais loin de ses pensées : « Le ricanement, depuis Voltaire jusqu’à Anatole France, m’a toujours paru le signe des réprouvés » ([21 novembre 2025].
Entre les soirées, les soucis domestiques [trouver au plus vite une femme de ménage, un appartement, un 232 m2 qu’elle appelle son petit taudis - 13 février 1925], l’existence de Liane n’est pas désagréable, et son journal nous permet, à nous qui n’avons pas connu les années folles, d’en goûter un peu la saveur.
Puis arrive ce funeste quatre juillet 1926. Georges, le petit prince, qui lui a donné son titre en mariage, à elle, la courtisane mondaine dont toutes les frasques donnaient lieu à des articles dans les journaux, Georges, donc, lui avoue qu’il est amoureux de Manon, « le tout petit » qu’elle a elle-même invité chez elle. Mais, dit-il, en pleurs, il continue de l’aimer et lui propose de former un trio amoureux, persuadé que Liane n’y trouvera rien à redire, elle qui n’hésitait pas à lui imposer ses amours lesbiens. Grave erreur : elle le chasse le lendemain et dans ses cahiers ne l’appelle plus que « l’innommable ».
Profondément atteinte dans son orgueil qu’elle a immense, elle informe tous ses amis de la trahison et comptent les réponses : « J’ai reçu une trentaine de télégrammes » [10 juillet 1926]. Tout autant immense est sa peine : « J’ai cru mourir... J’ai perdu le sommeil naturel. Je me suis droguée à outrance pour arriver à dormir deux ou trois heures. » Mais déjà elle redresse la tête. « Ici [à Clos-Marie], j’ai tout retrouvé. Paix et sommeil. Au fond tout ceci a été infâme et vil. Je devrais bénir les cieux [...] en remerciement d’une telle délivrance ! [...] Une atroce vieillesse m’a été épargnée par le choc de cet abandon cruel et inattendu. » [8 octobre 1926].
Reconnaissons qu’elle est assez impressionnante, cette dame de Pougy ! Après avoir remercié Dieu, elle connaît tout naturellement une idylle saphique [titre d’un de ses romans, ici] avec une certaine Mimy Franchetti [petite-fille d’une Rothschild] que Natalie qui est partageuse, lui a « prêtée », mais Liane ne la lui rendra pas, et se fâchera ainsi définitivement avec Natalie. On suit au jour le jour l’évolution de ce nouvel amour italien... Condamné comme les autres.
Encore que... Le petit prince vit toujours. Il est parti en Roumanie sur ses terres avec « le tout petit », et indique à Liane qu’il ne veut pas divorcer... Mais c’est une autre histoire qu’il faudra connaître lorsque le Passeur aura publié la suite des cahiers.
En attendant, dégustons ce journal des années 25 et 26, qui montre un être exceptionnel et pourtant si banal dans ses réactions infantines, un être plein de contradictions qui nous ramènent aux nôtres. Mon cher lecteur des Ensablés, n’attendez plus pour vous plonger dans le passé.
Hervé BEL, septembre 2026.
(1) Proust affirme s’être inspiré de Liane de Pougy, dans la fameuse scène de Montjouvain, où la fille de Vinteuil montre la photo de son père, le compositeur Vinteuil, et demande à son amante de cracher dessus. Cela faisait référence à un de ses amis, le docteur Robin, à qui Liane, sa maîtresse, avait demandé d’appeler son fils « le petit monstre ». Lettre de juillet 1913 à Louis de Robert : « L’idée de cette scène m’a été suggérée par différentes choses, mais surtout par celle-ci : un homme de grande valeur et fort connu était l’amant d’une grue [NDLR, Proust n’est guère aimable avec Liane], quoiqu’il fut marié et père de famille. Or pour avoir le plaisir complet, il fallait qu’il dise à cette grue : “le petit monstre” en parlant de son propre fils. Rentré chez lui, il était d’ailleurs très bon père. » On retrouve le docteur Robin, dans le journal de Liane, bien vieilli et malade, toujours amoureux de Liane qui vient le visiter et entretient toujours une correspondance amicale. Liane savait garder ses amants pour en faire des amis, tout comme faisait Ninon de Lenclos.
(2) Le Passeur a déjà publié « Mémoires d’une courtisane rangée, Cahiers bleus 1924 » et « Il faut que je me livre telle que je suis ! Cahiers bleus été 1919 ». Le titre du présent volume est une expression tirée de son journal du 27 janvier 1925, quand elle dit : « Les hommes m’ont souillée, volée, bafouée, saluée bien bas, comblée, méprisée [...] On m’a menti, on m’a trompée, on m’a salie. On m’a fait manger tous les fruits de l’arbre du mal. » Admettons quand même qu’elle l’avait un peu cherché et que cet arbre ne lui déplaisait pas tous les jours.
(3) Liane de Pougy, de Jean Chalon, Flammarion, 1994.
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 25/06/2026
300 pages
Le Passeur Editeur
19,00 €
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