Il arrive avec ses outils, ses réflexes de géomètre et cette conviction tenace que le monde finit toujours par consentir à la mesure. Dans les Midlands irlandais, Nikolai Lobachevski comprend vite que la tourbière n’obéit pas. « Je suis au bord d’une tourbière. Il y a du vent. » Quelques mots suffisent : un homme, un terrain instable, et déjà toute la mécanique du roman d’Adrian Duncan, Le géomètre Lobachevski (trad. Marie Hermet) se met à glisser.
Géomètre soviétique venu participer au relevé de terres promises à l’industrialisation, Nikolai observe autant qu’il calcule. Les piquets s’enfoncent, les lignes se déplacent, les certitudes aussi. Puis arrive l’ordre de rentrer. Sa réponse tient en une phrase : « Je ne peux pas rentrer, Gunter, dis-je, ça, je le sais. » Dès lors, le livre change d’échelle. La peur politique rejoint l’intime, et la fuite vers une île de l’estuaire du Shannon ouvre un espace où il faut réapprendre à regarder.
Duncan possède un art rare : rendre sensible une pensée technique sans transformer son récit en démonstration. Chez lui, un niveau à bulle, un carnet d’arpenteur ou une ligne tracée dans la tourbe deviennent des instruments pour lire les hommes. Kolim, excédé par l’exactitude, propose : « On pourrait sûrement arrondir un peu les chiffres et faire avancer les choses. » Tout le roman tient dans cet écart entre ce qui peut être calculé et ce qui résiste.
Même l’étrange passe par les objets. De French, collectionneur extravagant, Kolim dit : « C’est ce qu’on appelle un raconteur de salades invraisemblables ». Mais le prétendu fabulateur formule bientôt l’une des clés du livre : « Moi, j’aime juste raconter les histoires qui se cachent derrière. » Dans ses cabanes encombrées, les choses deviennent des réservoirs de mémoire, parfois comiques, parfois inquiétants.
Cette minutie fait aussi la faiblesse du roman. Duncan regarde longtemps. Il décrit les outils, les gestes, les surfaces, les trajectoires ; certaines séquences s’étirent et la partie insulaire perd momentanément de sa tension. Mais cette lenteur n’est jamais gratuite : elle installe un univers où le moindre déplacement compte, jusqu’à ce que la géométrie elle-même se dérègle. « Le carré tourne pour former un cercle. Le carré frappe le cercle. »
La réussite est là : faire d’un vocabulaire de précision le langage même de l’incertitude. Et conduire un homme qui voulait comprendre les lignes jusqu’à cet aveu final : « Je ferme les yeux et j’attends une trajectoire que j’aurai du mal à calculer et encore plus à comprendre. » Le géomètre Lobachevski est exigeant, parfois trop scrupuleux dans son relevé du monde, mais remarquablement cohérent lorsqu’il fait vaciller ensemble la matière, la mémoire et les systèmes auxquels les hommes voudraient les soumettre.
Publiée le
09/09/2026 à 08:30
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Paru le 04/09/2026
232 pages
Editions Les Grands Vents
21,00 €
1 Commentaire
Sophie Gravel
21/09/2026 à 10:01
Merci pour ce retour de lecture !