Chez Charlotte Labiche, la vengeance ne se mange pas froide : elle se découpe, se désinfecte et se range presque avec les produits ménagers. Petites coupures commence pourtant dans la guimauve. Pâquerette aime Jean-Benoît avec application, admire ses lunettes, son métier de notaire, ses bonnes manières et leur avenir déjà soigneusement emballé. Puis un ticket de Loto à 32 millions change de main, le fiancé disparaît et la fleur bleue se découvre des épines. Son programme tient bientôt en quatre mots : « Ça va chier. »
Le vrai plaisir du livre naît de ce grand écart. Pâquerette reste polie, organisée, soucieuse de propreté et capable de préoccupations minuscules alors que tout autour d’elle dérape franchement. Même sa fureur se classe par ordre alphabétique : « Justice. Vengeance. Sanction. » Charlotte Labiche pousse très loin ce contraste entre langage domestique et violence débridée, avec une jubilation contagieuse. Lorsqu’un doigt coupé finit par devenir une question pratique, la morale elle-même se résume ainsi : « Tout était affaire de contexte. Voilà : de contexte. »
Ce serait pourtant dommage de réduire Petites coupures à son jeu de massacre. Sous la farce noire, le récit suit aussi une femme qui s’est longtemps corrigée pour correspondre à ce qu’elle imaginait être une vie mieux née que la sienne. Mépris de classe, effacement de soi et idéal amoureux passent sous le burlesque sans réclamer leur pancarte. Une question suffit : « Qui avait-elle aimé, finalement ? » C’est là que Pâquerette cesse d’être seulement une héroïne comique et gagne en épaisseur.
Bernadette, la mère de Jean-Benoît, achève de faire décoller l’ensemble. Plus sèche, plus expérimentée, tout aussi dérangée, elle transforme le duo en machine à dialogues et en road movie criminel. Quand elle assure : « Nous ne sommes pas des psychopathes. », le livre trouve son meilleur régime : une horreur dite avec le naturel d’une recette de paupiettes.
La mécanique finit néanmoins par montrer ses ressorts. À force de mutilations, de cadavres, de stratagèmes et de surenchère, l’effet de surprise s’émousse par endroits. Quelques figures secondaires tournent à la caricature, et la vraisemblance policière ou matérielle s’efface dès qu’elle gêne le gag. Le thriller y perd parfois en tension ce que la comédie gagne en férocité.
Labiche sait toutefois refermer son piège avec assez de malice pour rappeler que sa nouvelle Merteuil a encore des progrès à faire : « Il ne suffisait pas de sectionner quelques orteils pour basculer dans la catégorie des femmes avisées. » Petites coupures ne fait pas dans la dentelle. Heureusement : il préfère le fil du couteau.
Publiée le
08/09/2026 à 14:24
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Paru le 02/09/2026
288 pages
City Editions
19,00 €
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