Heurtevents

Caroline Hussar

À Heurtevents, les murs sentent l’humidité, le plâtre et les secrets mal enterrés. Antoine s’y installe en novembre 2015 pour finir une thèse. Il croit avoir choisi l’isolement ; il entre surtout dans une histoire qui attendait qu’on vienne la déranger. « La maison me fait l’effet d’un cadavre. » Le ton est donné : ici, les lieux ont une mémoire et les vivants beaucoup d’angles morts.

Caroline Hussar construit son récit sur un va-et-vient entre 2015-2016 et les années 1950-1960. Antoine enquête ; le passé, lui, se raconte. Peu à peu surgit Odile, sa grand-mère, adolescente trop vite arrachée à l’enfance, puis enfermée dans un mariage où la violence s’installe comme une habitude. Quand la Dame Veuve explique : « Pas la mémoire collective, la mienne », c’est presque tout le livre qui tient dans cette distinction. Ce qui compte n’est pas l’Histoire, mais ce qu’une famille choisit de taire.

La réussite majeure de Heurtevents tient à cette contamination progressive du quotidien. Un Pierrot change de place, une odeur revient, le vent travaille les arbres, et Antoine finit par penser que « La maison, autour de moi, semble satisfaite. » Le fantastique reste assez longtemps en lisière pour troubler sans écraser la chronique rurale. Hussar excelle surtout dans la matière : le froid, le charbon, les étoffes humides, les voix qui portent trop fort dans une véranda chauffée.

Le récit devient autrement plus dur lorsqu’il revient à Odile. L’autrice n’a pas besoin d’en rajouter : « Il force le passage. Cela aussi s’arrangera, elle s’en convainc, tout reviendra à la normale d’ici à quelques mois. » Cette sobriété fait davantage mal que l’emphase. Même cruauté dans le constat : « Oui, ils ont tous prêté serment de protéger Odile. Et aucun ne tiendra cette promesse. »

Tout n’est pas aussi fin. Les signes gothiques, les coïncidences, les avertissements et certains objets-symboles deviennent parfois trop lisibles ; Antoine met alors un peu plus de temps que le lecteur à comprendre ce qui se noue. Sa partie sert ponctuellement de couloir vers le passé, quand Odile, elle, possède une densité immédiate.

Mais ce léger déséquilibre n’empêche pas le roman d’atteindre sa cible. Antoine regarde les tombes et constate : « Toutes ces dates me racontent une histoire dépassionnée, alors que je voudrais de la chair, de la vie, des souvenirs. » C’est précisément ce que lui offre Heurtevents : de la chair sous les dates, du trouble sous les versions officielles. Et, au milieu de la tragédie, quelques accalmies : « La vie prend sa respiration. »

Roman familial, récit de hantise et chronique d’une violence longtemps tolérée, Heurtevents avance comme le vent autour de sa bâtisse : il revient, insiste, trouve une fente. Ses ficelles se voient parfois. Mais lorsque Caroline Hussar laisse parler les silences, les objets et les corps, le passé cesse de murmurer. Il entre dans la pièce.

 
 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
08/09/2026 à 12:31

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Heurtevents

Caroline Hussar

Paru le 10/09/2026

272 pages

Presses de la Cité

21,00 €