Nous aussi

Anne Godard

On entre dans Nous aussi comme dans une maison où toutes les portes communiquent. Une famille bourgeoise, rive gauche, un immeuble haussmannien, les livres, les bonnes manières, le Château l’été. Tout se transmet : les meubles, les goûts, les écoles, jusqu’à la conviction d’être exactement là où l’on doit être. « C’est chez nous. C’est notre quartier. » Chez Anne Godard, le privilège n’est jamais un décor. C’est une langue, une manière de respirer, un bain tiède où l’on grandit sans voir les parois : « on cuit dedans, ça nous distingue, même sans argent. »

La trouvaille tient dans un pronom. « On », puis « nous », mange les individus. Frères, sœurs, cousins, souvenirs, corps : les frontières deviennent poreuses. Dans les bains d’enfants, une règle semble aller de soi : « Tout le monde a le droit de tout voir, c’est normal, on ne fait qu’un. » C’est précisément là que le roman commence à inquiéter. Le clan cultivé, généreux, sûr de ses valeurs se fissure ; sous le vernis remontent les hiérarchies, les aveuglements, les silences, puis l’inceste. Rien n’explose d’un coup. Les mots reviennent, butent, repartent. « On ne nous comprend pas, mais nous non plus, on ne se comprend pas. »

La force de Godard est de faire de cette confusion une syntaxe. Les phrases accumulent, ressassent, se corrigent, avancent par vagues. La narratrice cherche à sortir du clan et découvre qu’on ne fabrique pas un « je » sur commande : « Isolée, on n’est plus nous, on ne devient pas non plus je comme ça. » Le procédé pourrait n’être qu’une virtuosité grammaticale ; il devient une expérience d’emprise. Quand survient « On ne peut plus être nous. », toute la langue du livre s’est préparée à cette fracture.

Cette cohérence a aussi son coût. À force d’anaphores et de retours, certaines séquences étirent volontairement l’étouffement jusqu’à la fatigue. La satire sociale, très juste lorsqu’elle naît d’un détail — une adresse, une table, un diplôme — se fait parfois plus démonstrative. Dans les dernières pages, quelques formulations nomment ce que le récit avait déjà rendu sensible, au risque d’émousser légèrement l’ambiguïté qui faisait sa puissance.

Mais Nous aussi reste un roman de forme autant que de mémoire. Il raconte moins un secret que la fabrication collective du silence, moins une famille monstrueuse qu’un système où l’amour, l’héritage et l’appartenance finissent par brouiller les limites. Et lorsqu’au terme du parcours demeure cette phrase, « Il y a des choses qu’on ne dit pas. », elle n’a plus rien d’une maxime. C’est tout le livre qui vient de montrer combien il en coûte de la défaire.

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Victor De Sepausy

Publiée le
08/09/2026 à 10:49

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Nous aussi

Anne Godard

Paru le 19/08/2026

237 pages

Actes Sud Editions

20,00 €