« Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant. » Dans une maisonnette en pierre, surveillée par une rose trémière jaune, dans le silence du matin, je pose sur la table une tasse en porcelaine blanche, remplie d’un café noir, et j’ouvre Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo. Je le fais le premier matin, et je ferai ainsi chaque matin de la semaine passée à Guernesey. Suivez la guide...
Le 07/09/2026 à 17:25 par Maria Danthine-Dopjerova
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Publié le :
07/09/2026 à 17:25
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À quel moment naît l’habitude ? Lorsqu’on veut reproduire un moment à l’infini, transformer un instant en rituel, en faire le pilier de notre quotidien ?
D’abord proche de la droite conservatrice et soutien de Louis-Napoléon Bonaparte lors de l’élection présidentielle de 1848, Victor Hugo rompt progressivement avec lui et se rapproche des républicains. Après le coup d’État du 2 décembre 1851, auquel il s’oppose, il doit quitter la France. Il se réfugie d’abord à Bruxelles, puis gagne Jersey en 1852, en passant par Londres, avant de poursuivre son exil dans les îles Anglo-Normandes.
Il passe trois ans sur l’île de Jersey, d’où il est expulsé en 1855 après avoir pris la défense de proscrits sanctionnés pour la publication d’un texte de Félix Pyat critiquant la reine Victoria. Hugo signe alors une déclaration de solidarité, conclue par ces mots : « Et maintenant expulsez-nous ! » Et voilà qu’après tout ce périple, des bagages constamment pliés, il se retrouve sur l’île de Guernesey, où il passera 15 ans.
L’exil c’est ma vie, la vie est un exil.
En 1855, angoissé que sa valise avec ses manuscrits puisse tomber à l’eau, il a accosté à Guernesey. Il a jeté son ancre, l’encre et sa plume également, sur cette île anglo-normande où depuis des siècles le français et l’anglais s’entremêlent comme les doigts des amants.
« Les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l’Angleterre. » (Les Travailleurs de la mer)
Installé dans l’une des meilleures rues de Saint-Pierre, au 38, Hauteville, grâce aux ventes du recueil de poésie Les Contemplations, Victor Hugo devient propriétaire, pour la première fois dans sa vie, d’une maison, Hauteville House, assise entre la mer et le jardin avec les camélias, fuchsias, jasmins et les roses. Une raison supplémentaire de cet achat était qu’un propriétaire foncier ne pouvait pas être expulsé de l’île.
Sa vie à Guernesey est la suite de sa fuite de France, l’achat de la maison est la suite de l’écriture des Contemplations et ces poèmes sont le reflet des nuances et des recoins de ses états d’âme pendant 25 ans, de toute sa vie avec des joies, des espoirs, des amours et des douleurs infinies, des mots émergeant du chagrin intenable de la noyade de sa fille Léopoldine à Villequier, quatre mois après son mariage.
Je suis debout mais je pleure. (Victor Hugo)
Victor Hugo faisait partie du paysage de cette ville portuaire de Saint-Pierre-Port, où il y a « autant d’arbres que de toits, plus de nids que de maisons, et plus de bruits d’oiseaux que de bruits de voitures. »« La ville est étagée sur un charmant désordre de vallées et de collines froncées autour du Vieux-Havre comme si elles avaient été prises à poignée par un géant. Les ravins font les rues. Des escaliers abrègent les détours. […] » (Les Travailleurs de la mer, V. Hugo)

Dans les montées et les descentes abruptes des ruelles de Saint-Pierre, dans les échos de nos pas sur les dalles, on entend le murmure du passé, de ce qui est survenu ici réellement, mais aussi tout ce que nous faisons se dérouler dans notre imagination, ce que nous ajoutons à l’écho des pas élégants de ce monsieur, qu’on surnommait « l’homme à la jambe de prince », ou Papa Hugo également, ce à quoi il répondait qu’il n’était pas Papa mais un comte.
Coiffé d’un grand chapeau mou à larges bords, toujours sans parapluie, sans canne, mais si le ciel était menaçant, avec son manteau jeté sur l’épaule, soyons plus précis, sur l’épaule gauche, les mains dans ses poches, les épaules effacées, les coudes bien rentrés, posant légèrement par terre la pointe de ses bottines qui dessinaient une parfaite cambrure du pied. Il sortait toujours après son déjeuner, très courtois, poli, avec des manières raffinées, naturel, drôle, cultivé, très cultivé, maniant la langue française probablement mieux que tout le monde à son époque.
Attentif à ne pas se répéter, ne racontant jamais deux fois la même histoire. Un peu orgueilleux, mais complètement conscient de son orgueil et l’assumant, il répondait, à la remarque de dames inconnues selon laquelle cela devait le mettre mal à son aise de ne pas savoir l’anglais : « Mesdames, quand l’Angleterre voudra causer avec moi, elle apprendra ma langue. »

Dans les décors gothiques de Hauteville House, un peu farfelus, mêlant des chinoiseries aux bois massifs, passant du salon rouge au salon bleu, on monte, au fil des étapes de la visite, vers son observatoire, son bureau perché entre le ciel et l’étendue de la mer. Ici, dans ce belvédère sous verrière, il travaillait, debout, avec sa discipline de fer.
Après avoir mangé le matin deux œufs crus et bu son café froid, il écrivait pendant quatre heures. Ici, un jour de novembre 1861, il a vu échouer devant ses yeux un navire venant de Malte, chargé d’oranges. L’équipage fut sauvé, les oranges sûrement pas. Ici, il dormait dans un lit tout bas, couvert pendant la journée d’un tapis oriental, les crayons et le papier toujours à sa portée, pour que même la nuit il puisse noter ce qui lui passait par la tête.
À 11 heures, du jardin, on pouvait apercevoir Victor Hugo tout nu, s’épongeant le corps, à l’anglaise, d’une eau très froide qui était restée toute la nuit à l’air. Ici, il ouvrait son courrier quotidien, environ 17 lettres chaque jour et des journaux qu’il recevait de France. Sous cette verrière, presque suspendue dans le ciel, une soirée a un peu débordé et la compagnie joyeuse chantait à tue-tête la Marseillaise. Après sa toilette, il descendait pour le déjeuner ; quand il était content de son travail, il débattait avec plaisir ; à d’autres moments, son tempérament sanguin et colérique ressortait.

À Hauteville House, on mangeait des côtelettes de mouton si crues qu’elles étaient violettes. Parfois, peut-être qu’un morceau était aussi donné à Sénat, le gros lévrier bâtard, gâté par son maître, avec les mots suivants de Hugo, inscrits sur son collier : « Je voudrais que chez moi quelqu’un me ramenât. Mon état, chien ; mon maître, Hugo ; mon nom, Sénat. »
Après le déjeuner, il sortait pour ses promenades de deux heures. Au retour, il reprenait le travail jusqu’à six heures et demie et le soir, sauf les périodes durant lesquelles Madame Hugo venait à Guernesey, il dînait chez madame Drouet. Juliette Drouet, sa muse, sa maîtresse, son inspiratrice, la copiste de son œuvre, celle qui a corrigé Les Misérables et qui l’a suivi comme une ombre amoureuse même à Guernesey. Elle était logée à quelques maisons de chez lui ; ils pouvaient pratiquement se faire des signes par la fenêtre, elle était toujours là, surtout quand son épouse Adèle n’était pas là.
Avec Juliette, ils se sont aimés durant 50 ans, ils ont échangé une myriade de lettres, plus précisément 23.653 lettres passionnées. Juliette Drouet sortait peu de chez elle, mais Victor Hugo la visitait régulièrement, même quotidiennement, à la même heure. Elle passait ses journées à lui écrire des lettres, souvent plusieurs lettres dans la journée. Vers huit heures du soir, deux fois par semaine, Victor l’emmenait prendre un verre de cognac.
Oui, l’homme sur la terre est un ange à l’essai. (Victor Hugo)
Dans son belvédère entre la mer et le ciel, par les fenêtres ouvertes, il écoutait des voix, laissait passer les lueurs à travers ses paupières, le son d’une cloche de l’église arrivait jusqu’à son lit, « les cris des baigneurs, le chant des coqs, les chevaux qui passent, grincement d’une faux qui coupe le gazon. Les bruits du port, musique militaire, voix française dans le port. Un steamer qui halète. Une mouche entre. Souffle immense de la mer ».

Ici venaient le voir ses petits-enfants Georges et Jeanne pour réclamer des histoires. Dans ce bureau, qui, sous chaque caprice de la météo, donne une ambiance différente, dans ce royaume aux couleurs bleue et blanche, il a dépoussiéré et fini Les Misérables, écrit les romans L’Homme qui rit et Les Travailleurs de la mer, qu’il a dédicacé à la population de Guernesey, décrivant l’île comme un « rocher d’hospitalité et de liberté ».
L’entrée de la maison est sombre, dans le coin de la cuisine, seules les tasses en céramique peinte accrochées dans la cuisine portent des rayons de lumière et éclairent notre regard. Le guide ouvre la porte en bois du petit cabinet noir dans la salle à manger, où on fermait les enfants, Jeanne et Georges, pour les laisser au pain sec pour tout dérapage, bêtise, désobéissance, bref, pour reprendre les mots de Victor Hugo :
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,
J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture
Le 10 mars 1862, l’écrivain a organisé à Hauteville House le déjeuner pour les enfants pauvres. Pour ce premier repas, 12 enfants étaient présents ; avec le temps, ces repas devenant une habitude, une quarantaine d’enfants venaient. La cuisinière était tellement autoritaire qu’il l’a licenciée trois fois, mais il a pris l’habitude de la reprendre, comme il a pris l’habitude de manger avec sa femme Adèle, dans la même casserole, une bouillie dont ils se disputaient le gratin.
Que ferions-nous sans nos habitudes ? Qui serions-nous ? Qui serait-il sans ses habitudes ? Sans donner l’argent aux pauvres, sourire et charmer les femmes, parfois développer avec elles des aventures amoureuses, faire relier ses manuscrits chez Henry Turner, au 7 Mill Street, acheter ses vêtements chez le tailleur W. D. Torode, ses chaussures et ses bottes, à la mode parisienne, chez Béghin’s à High Street. Chez le coiffeur, recueillir et emporter ses poils de barbe coupés pour les donner à Juliette Drouet, qui rembourrait ses oreillers avec les cheveux de Hugo.
Le port de Saint-Pierre sous la pluie, fish & chips dans un pub, le sirop de fraise et les feuilles de menthe dans la limonade, le soleil couchant derrière les géraniums rouges et le clocher de l’église protestante, les ruelles continuellement lavées par la pluie, nous menant vers les jardins Candie Gardens, où, en forme de statue, Victor Hugo contemple le port, la mer, le flux des arrivées et des départs des bateaux, vêtu de son manteau en pierre, couvert de mousse jaune, faisant semblant d’onduler dans le vent.

Nous regardons son dos, le port, la mer, les bateaux et les navires depuis le kiosque à musique victorien, depuis un énorme gâteau aux carottes avec un glaçage blanc et le café dans les tasses bleues et, dans tout cela, Mariah Carey chante We Belong Together.
« Guernesey, gracieuse d’un côté, est de l’autre terrible. L’ouest, dévasté, est sous le souffle du large. Là, les brisants, les rafales, les criques d’échouage, les barques rapiécées. Quelques églises ont un caparaçon de lierre qui court jusqu’au clocher…. Dans les cimetières pas de croix, des lames de pierre imitant au clair de lune des dames blanches debout. »
Laisser venir un coup de soleil dans le vent de la plage, fermer les yeux et écouter les mots et phrases en anglais, les enfants criant qu’ils sont des mermaids, les chamaillades des couples, tout cela avec un joli accent british. La leçon d’été d’anglais. Sur l’étendue de sable blanc de la plage, un père et un garçon suivent leur cerf-volant dans le ciel, un couple âgé est assis sur une couverture rouge posée sur les rochers, le calme des mouettes immobiles n’est perturbé que par l’arrivée bruyante des vagues.
Savez-vous qu’il existe dans le monde de petits morceaux de paradis, comme ces kiosques en bois plantés dans la verdure foisonnante, avec quelques vieilles tables aux pieds en fer rouillé ? Des milkshakes à la vanille, frappés avec le lait des vaches de l’île de Guernesey ; des pailles en papier rouge et blanc sortent de leur mousse généreuse.
À Paris on flâne, à Guernesey on rôde. » (Victor Hugo)
Nous marchons sur les traces des promenades de Victor Hugo, nous passons par l’endroit de ses baignades à Fermain Bay, par Moulin Huet, où il a organisé pour ses amis un pique-nique, préparé par un cuisinier français, avec de l’agneau, du bœuf froid, des vol-au-vent, de la tourte au pigeon et six bouteilles de champagne glacé. Les papillons papillonnent devant nous, virevoltent comme une pluie d’étincelles, se mêlent à nos pas sur les pierres et les racines des chemins poussiéreux.
Quelques centaines d’enfants sont assis sur la plage à l’abri du vent, protégés par les dunes, vêtus de T-shirts verts et jaunes, ayant le sable partout mais prenant soin d’en protéger leurs glaces et, sur cette plage dans la baie de Vauzon, des centaines de glaces jaunes comme des lampadaires illuminent la grisaille nuageuse.
Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ;
Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,
Comme un homme endormi.
… Non, tout est une voix et tout est un parfum ;
Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un (Les Contemplations, V. Hugo)
Pour ses promenades de deux heures, Victor Hugo partait souvent avec Juliette Drouet et emmenait aussi le chien Sénat ; par moments, il hélait le cocher « Arrêtez, Monsieur Pierre » pour pouvoir noter quelques mots, quelques idées.
Pour ses baignades, disait-il : « Il fallait choisir, dans une plage infréquentée, un rocher surplombant la mer, s’y dépouiller prestement de tous ses vêtements, après avoir assez couru pour être en sueur, plonger, faire deux ou trois brasses, revenir en nageant entre deux eaux, se hisser des mains et des pieds sur sa roche, se sécher au soleil comme on pouvait, et se rhabiller en un clin d’œil. Plus le bain était court et réduit à un plongeon rapide et complet, et plus le corps entrait chaud dans l’eau froide, plus aussi l’action du sel marin était tonique et salubre. On se baignait absolument nu (les hommes) et on se séchait avec son mouchoir de poche ».

Sur les buissons des Grandes Roques, les oiseaux se posent, les décorant pour des instants éphémères, pour repartir aussi vite, en direction de la mer. Et nous, vous, le passant accidentel, on a l’impression d’avoir seulement imaginé ce buisson de Noël décoré d’oiseaux. Lors de la descente du soleil, parmi les roseaux des dunes, un lapin surgit et après, là, quelque part entre les tiges des herbes, la lumière de ce soleil couchant traverse les oreilles roses du lapin.
Deux fillettes se baignent dans l’eau glacée, leur père les attend sur la rive, les bras grands ouverts, les serviettes déployées. Une dame âgée marche lentement sur les rochers, portant sous son bras des partitions avec le titre « It’s a piano thing. » Sur les bancs, à Guernesey, sont inscrits des messages, des dédicaces aux gens décédés de l’île. « You are the cream of my coffee ». Des petits points orange dans les vagues, parmi les rochers : la sortie du club des petits plongeurs. En marchant sur les falaises, on dirait qu’on trace avec nos pieds la bordure entre le continent et la mer, on dessine cette ligne du contour ; à chaque pas, on se balance au-dessus de la mer.
Les feuilles du citronnier se frayent un chemin à travers le toit percé de la serre, les citrons scintillent dans le brouillard en faisant un pied de nez aux nuages lourds suspendus dans le ciel. La couleur rouge des glaces au melon, avec une ligne verte de kiwi et une ligne blanche à la noix de coco, contraste joyeusement avec la couleur de la mer.
La gâche de Guernesey est une brioche aux raisins, l’oursin se prénomme la lanterne d’Aristote ou l’œuf de mer, les huîtres viennent de l’île d’Herm, les algues sont récoltées sur les plages de la côte ouest, les légumes sont vendus sur les murets des maisons, le hérisson blond vient de l’île d’Aurigny, les becs colorés des macareux, ces perroquets de mer, qu’en anglais on appelle les puffins, décorent les rochers. Peut-être aussi pour tout cela, Victor Hugo a surnommé Guernesey « rocher d’hospitalité et de liberté. »
« Où finit la nature ? quelle différence y a-t-il entre un évènement et une saison, entre un chagrin et une pluie, entre une vertu et une étoile ? » (Les Travailleurs de la mer, V. Hugo)
Crédits photo : Victor Hugo à Guernesey - Maria Danthine / ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Maria Danthine-Dopjerova
Contact : maria@danthine.com
1 Commentaire
Maria Hochelova
12/09/2026 à 09:03
Je me suis laissée emporter par le guide narratif de Maria dans le temps et l’espace. Une expérience sensorielle à la rencontre de Victor Hugo. L’article tresse les faits de la vie de l’écrivain, ses propres citations du maître de la langue française et la perception sensorielle contemporaine de l’auteur.
Merci pour cette expérience très agréable!