À rebours du plaidoyer attendu, Jean-Pierre Winter interroge ce qui, aujourd’hui, résiste encore à la psychanalyse. Silence de l’analyste, transfert, responsabilité, absence de garantie institutionnelle : Il n’est jamais trop tard pour choisir la psychanalyse défend moins une méthode qu’une expérience de la parole et du désir, volontairement rétive aux promesses de résultats immédiats.
Le 06/09/2026 à 14:07 par Jean-Charles Bettan
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Publié le :
06/09/2026 à 14:07
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À rebours du plaidoyer attendu, Jean-Pierre Winter interroge ce qui, aujourd’hui, résiste encore à la psychanalyse. Silence de l’analyste, transfert, responsabilité, absence de garantie institutionnelle : Il n’est jamais trop tard pour choisir la psychanalyse défend moins une méthode qu’une expérience de la parole et du désir, volontairement rétive aux promesses de résultats immédiats.
Dans son ouvrage Il n’est jamais trop tard pour choisir la psychanalyse Jean-Pierre Winter propose un texte tout à la fois polémique, pédagogique et profondément engagé. On pourrait croire, à lire le titre, que nous aurons droit à une apologie de la psychanalyse. Eh bien, c’est raté ! La question centrale de l’auteur est la suivante : qu’est-ce qui, dans notre époque, résiste à l’expérience analytique ? Tout au long de l’ouvrage, il s’attache à démonter les malentendus les plus courants entourant la psychanalyse, son dispositif, sa pratique et la position de celui qui s’y engage, analysant comme analyste.
Dès l’introduction, Jean-Pierre Winter frappe fort. Le voilà qui met en avant de « bonnes raisons de ne pas faire une psychanalyse ». Bigre ! Se serait-on trompé de Winter ? Non, car voilà une bonne façon d’inverser l’attente habituelle d’un discours justificatif ou défensif face aux critiques contemporaines de la psychanalyse. Winter ne veut surtout pas convaincre le lecteur. Il affirme que l’on n’entre en analyse que par choix et que toute tentative de persuasion est vouée à l’échec. Voilà, c’est dit, et c’est dit clairement. Autre affirmation : la psychanalyse ne se propose pas comme un remède universel, ni comme une technique de bien-être, ni même comme une méthode thérapeutique au sens médical du terme. Elle est une expérience qui engage le sujet dans son rapport à la parole, à la vérité et au désir, et c’est précisément pour cette raison qu’elle ne peut être prescrite.
L’un des fils directeurs du livre consiste à démonter l’idée selon laquelle certaines structures ou certaines pathologies seraient, par principe, « contre-indiquées » pour la psychanalyse. Winter reprend ici un argument cher à Ferenczi, selon lequel la résistance n’est pas d’abord du côté du patient, mais du côté de l’analyste. C’est un point essentiel, parce qu’il remet en question une vision médicale de la psychanalyse qui voudrait trier les patients entre sujets analysables et sujets non analysables selon des critères diagnostiques. Pour Winter, il n’y a pas de contre-indications à la psychanalyse ; il y a, en revanche, des analystes contre-indiqués pour certains sujets. Autrement dit, ce qui fait obstacle à l’analyse, ce n’est pas la structure du patient, c’est la rencontre elle-même, la façon dont le transfert se noue ou échoue à se nouer.
Cette conception conduit logiquement à une réflexion centrale sur la position de l’analyste. L’un des chapitres les plus importants du livre, intitulé De quel droit est-on psychanalyste ?, aborde frontalement la question de la légitimité. Winter y rappelle que la psychanalyse occupe une place singulière dans le champ social : elle n’est adossée ni à un diplôme universitaire qui ferait autorité, ni à une institution religieuse, ni à un corpus scientifique stabilisé au sens des sciences dures. Freud lui-même revendiquait cette position marginale en parlant de « pasteurs d’âmes séculiers », ni médecins ni prêtres. C’est cette absence de garantie extérieure qui fait à la fois la fragilité et la force de la psychanalyse.
Winter insiste sur un point crucial : l’analyste ne peut tirer son autorisation que de lui-même. La formule célèbre de Lacan, « l’analyste ne s’autorise que de lui-même », est souvent mal comprise. Elle ne signifie en aucun cas une autoproclamation narcissique ou arbitraire. Elle engage, au contraire, quelque chose de radical : la responsabilité de l’analyste. Être analyste, ce n’est pas s’abriter derrière un savoir constitué ou une autorité institutionnelle, c’est accepter d’être seul. Seul face à son acte. Cette solitude de l’acte analytique suppose une formation exigeante, dont le cœur n’est ni l’accumulation de connaissances théoriques ni l’apprentissage de techniques, mais l’expérience de sa propre analyse.
Winter développe longuement cette idée : un analyste, c’est quelqu’un qui a éprouvé sur lui-même l’hypothèse de l’inconscient, certainement pas comme un concept intellectuel, mais comme une réalité agissante. Il l’a éprouvée à travers ses rêves, ses lapsus, ses symptômes, ses résistances. Sans cette expérience, il n’y a pas de position analytique possible. La théorie, les séminaires, les groupes de travail et les contrôles de cas sont indispensables, mais ils ne valent que s’ils s’articulent à cette expérience subjective première.
Un autre axe important du livre concerne le dispositif analytique lui-même, et en particulier le silence de l’analyste. Winter consacre un chapitre entier à ce qu’il appelle « un art de se taire ». Il y démonte l’idée largement répandue selon laquelle la psychanalyse serait une pratique froide, frustrante, voire sadique, parce que l’analyste ne répond pas, ne conseille pas, ne dialogue pas comme dans une psychothérapie. Ce silence, explique-t-il, est souvent vécu comme inquiétant parce qu’il convoque quelque chose de fondamental : la présence de l’autre et, avec elle, la dimension de la mort et du désir.
Or, le silence analytique n’est pas une absence, et encore moins une indifférence. C’est une modalité particulière de la présence, qui permet que la parole du patient ne soit pas immédiatement recouverte, corrigée ou orientée par celle de l’analyste. Le silence crée un espace où le sujet peut s’entendre dire autre chose que ce qu’il croyait dire. Winter insiste sur le fait que toute parole appelle une réponse, mais que cette réponse n’est pas nécessairement une parole manifeste. Le silence, dans ce cadre, fait réponse, à condition qu’il soit soutenu par le désir de l’analyste et non par une phobie de l’intervention ou un retrait défensif.
Cette réflexion sur le silence permet à Winter de mettre en avant l’un de ses grands principes et de critiquer certaines dérives contemporaines, notamment la confusion croissante entre psychanalyse et psychothérapie. Là où la psychothérapie vise souvent l’adaptation, le soulagement ou la normalisation, la psychanalyse ne promet ni bonheur ni guérison au sens médical, mais une transformation du rapport du sujet à sa vérité. Une transformation qui passe nécessairement par une traversée des résistances, y compris celles qui proviennent de l’entourage social, familial ou médical, souvent prompt à dissuader le sujet de s’engager dans une analyse.
Le livre aborde également la question du transfert, comme le moteur même de la cure et, en même temps, sa principale résistance. Le transfert, c’est ce qui donne corps à l’hypothèse de l’inconscient, mais c’est aussi ce qui menace constamment de la refermer, en figeant l’analyste dans une position imaginaire ou idéalisée. L’enjeu de la cure est alors de permettre que le transfert se déplace, se dénoue partiellement et ouvre à autre chose qu’à une énième répétition.
Enfin, l’un des mérites de l’ouvrage — et non des moindres — est de replacer la psychanalyse dans un contexte culturel et politique plus large. Winter montre comment notre époque, marquée par la domination de l’image, de l’évaluation, de la technicité et de l’urgence, est profondément hostile à ce que propose la psychanalyse, à savoir un temps long, une parole sans garantie, une écoute sans visibilité immédiate des résultats. Dans un tel contexte, choisir la psychanalyse est un acte à contre-courant, presque un acte subversif. Et comprenons bien la subversion, non comme une opposition frontale à l’ordre social, mais comme l’imposition d’une autre logique : celle d’un sujet qui n’est pas transparent à lui-même.
En choisissant de lire cet ouvrage, ne vous attendez donc ni à un manuel, ni à un plaidoyer, ni à un texte de vulgarisation ou d’incitation. C’est un livre qui engage une position éthique. Il s’adresse aussi bien aux futurs analysants qu’aux analystes eux-mêmes, en leur rappelant que la psychanalyse ne vaut que par l’exigence qu’elle impose à ceux qui la pratiquent et à ceux qui s’y risquent. S’il n’est jamais trop tard pour choisir la psychanalyse, c’est précisément parce que ce choix n’est jamais évident, jamais confortable et qu’il suppose de renoncer à l’illusion d’un savoir ou d’un Autre qui saurait à notre place.
Crédits photo : canapé divan de Freud au Freud Museum London
Par Jean-Charles Bettan
Contact : jcbettan@pm.me
3 Commentaires
Chams, psychanalyste
07/09/2026 à 17:43
Je suis absolument d'accord avec les arguments de Winter présentés dans cet article. Merci à lui pour cet éclairage sans faille....
Edco
07/09/2026 à 18:27
Je ne connais pas ce livre cité.. ! Il y avait aussi son livre : choisir la psychanalyse...et bien d ' autres bien sûr !
Oui Winter , belle personne , éclairante, plein de richesses ....Il nous manque .... Quoique a été beaucoup controversé.....( polémique sur homo parentalité, rapport au père, judaïté.....sous-jacente .....je pense !!!)
Après avoir fréquenté le divan pendant 14 ans et le fauteuil pendant 8 ans , oui , je fais partie des ....aficionados.... heureux .se....d avoir connu cette époque.... branchée... de la méridienne...!
Mais on a changé d ' époque.....C est presque devenu un gros mot ( maux..)....Les moins de 50 ans ....croient que c est une secte ! ( d' ailleurs , quand vous écrivez....- entrer en thérapie...., pour certains , c ' est ..rentrer dans les ordres ...!!!) Avec paiement en liquide....Les plus connectés préfèrent l ' IA conversationnelle qui brosse dans le sens du poil ( qui gratte pas ...) . Les sceptiques cherchent les solutions...dans les feelgood books ou movies.....Et ....d ' autres sont hostiles , virulents .....trouvent que .....c est pas remboursé... donc à fuir ....!
Et puis il y a eu les antilacans qui ont considéré qu on était de pauvres .... crédules fanatisés.....
Et puis il y a eu le livre noir d ' Onfray qui a beaucoup....repoussé...les déjà.... mitigés....., et il y a eu ....l affaire ...non réglée....G.Miller .....qui a connoté... les chanalystes en profiteurs pervers....
Bref .....autre époque.....Ah , il y a eu pourtant gros succès avec ..." En thérapie" sur les écrans, mais suis pas sûre.....que le nombre de ....." pratiquants " a augmenté !!!??? en tout cas ...orthodoxalement....!
Oui longue vie à la psychanalyse....mais ....comme on dit ...." C' était mieux avant !??"
Ci-dessous, quand le service public....nous chérissait sur ce sujet .... justement !!!!
"Jean-Pierre Winter : podcasts et actualités | Radio France" https://www.radiofrance.fr/personnes/jean-pierre-winter
"Mort de Jean-Pierre Winter, l'un des psychanalystes du podcast "L'Inconscient" : une sélection des meilleurs podcasts à écouter | France Inter" https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/serie-mort-de-jean-pierre-winter-l-un-des-psychanalystes-du-podcast-l-inconscient
"L'Inconscient : un podcast psychanalyse à écouter sur France Inter" https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-inconscient
Quand on aime ......🤭
Brisson elisabeth
10/09/2026 à 16:26
Tout à fait d’accord avec cette présentation de cet ouvrage très stimulant.