En octobre 2024, le vidéaste américain Jared Henderson publiait une vidéo au titre suffisamment définitif pour devenir virale : Why Everyone Stopped Reading (Pourquoi tout le monde a arrêté de lire). Des étudiants incapables de terminer un livre, une école qui aurait abandonné de bonnes méthodes d’apprentissage, le smartphone achevant le travail : en onze minutes, le récit avait la force des explications qui mettent plusieurs inquiétudes dans une seule boîte.
Le 04/09/2026 à 17:22 par Hocine Bouhadjera
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04/09/2026 à 17:22
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La vidéo a depuis cumulé près de quatre millions de vues. Deux ans plus tard, Jared Henderson a pourtant ajouté un commentaire sous celle-ci : après avoir continué à travailler sur le sujet, il reconnaît que certaines de ses affirmations étaient erronées ou trop catégoriques et annonce vouloir les corriger.
Le 9 août 2026, il a publié une longue mise au point dans laquelle il réexamine une douzaine d'affirmations formulées dans ses vidéos sur la « crise de la lecture ». Il revient notamment sur plusieurs chiffres très diffusés autour de la literacy américaine - terme qui désigne plus largement que notre « alphabétisation » la capacité à comprendre et utiliser l'écrit.
Cette mise au point peut être comparé à une enquête de Rose Horowitch publiée cet été dans The Atlantic sur l'entrée supposée des États-Unis dans une ère « post-littéraire ».
Le constat de Jared Henderson n'est pas que tout va bien, mais que plusieurs problèmes différents ont été regroupés sous une même « crise » : niveau de compréhension, apprentissage de la lecture, recul du livre et difficulté à maintenir son attention sur des textes longs.
Car les Américains lisent toujours : courriels, messages, réseaux sociaux, sous-titres ou résultats de recherche. Ce qui paraît reculer est plus précis : la lecture longue, volontaire et régulière, particulièrement celle des livres.
Premier chiffre corrigé par Henderson : 21 % des adultes américains seraient « illettrés ». La statistique vient d'une mauvaise lecture des données du NCES, le service statistique du ministère américain de l'Éducation. Elles indiquaient que 79 % des adultes atteignaient au moins le niveau 2 du PIAAC, grande enquête internationale de l'OCDE sur les compétences des adultes face à l'écrit, au calcul et à la résolution de problèmes.
Les 21 % restants n'étaient pas pour autant incapables de lire : ils regroupaient les niveaux les plus faibles, mais aussi des personnes qui n'avaient pas pu être évaluées, notamment pour des raisons linguistiques, cognitives ou physiques. Au niveau 1, un adulte peut déjà comprendre un texte court et retrouver une information explicite. Faible maîtrise de l'écrit ne signifie donc pas analphabétisme.
Les chiffres récents restent néanmoins préoccupants. Selon le PIAAC 2023, 28 % des adultes américains de 16 à 65 ans se situent au niveau 1 ou en dessous, contre 19 % en 2017, même si le NCES invite à la prudence dans la comparaison entre les deux enquêtes.
Autre formule souvent reprise : 54 % des adultes liraient « en dessous du niveau de sixième (sixth grade ». Là encore, le raccourci est trompeur. Le NCES précise que les niveaux du PIAAC ne peuvent pas être convertis en classes scolaires. Autrement dit, savoir lire, maîtriser correctement l'écrit et pouvoir suivre pendant plusieurs heures un roman complexe sont trois choses différentes.
Une fois ces exagérations écartées, la tendance demeure nette. Une étude publiée en 2025 dans iScience, fondée sur 236.270 personnes interrogées entre 2003 et 2023, montre que la lecture pour le plaisir apparaît de moins en moins souvent dans les journées des Américains. La part des personnes ayant déclaré avoir lu pour leur plaisir lors de la journée étudiée est passée d'environ 28 % en 2004 à 16 % en 2023.
La baisse n’est d’ailleurs pas uniforme : l’étude observe des écarts croissants selon le niveau d’études et le revenu, signe que la lecture de loisir se maintient davantage dans certains groupes sociaux que dans d’autres.
Les statistiques fédérales de 2025 prolongent ce constat : les Américains de 15 ans et plus consacrent en moyenne 16 minutes par jour à la lecture personnelle, contre 2h36 à la télévision. Chez les 15-24 ans, la lecture tombe à une dizaine de minutes quotidiennes.
Le livre est lui aussi touché. Selon le National Endowment for the Arts, 48,5 % des adultes avaient lu au moins un livre imprimé ou numérique en 2022, contre 54,6 % en 2012. Pour les romans et nouvelles, la proportion est passée de 45,2 % à 37,6 %.
Une enquête de Pew donne pourtant une image moins sombre : 75 % des adultes disent avoir lu ou écouté tout ou partie d'au moins un livre en 2025. Il n'y a pas contradiction : lire quelques pages ou écouter un livre une fois dans l'année n'est pas la même chose que faire de la lecture une pratique régulière.
L'un des chiffres les plus frappants concerne Bleak House de Charles Dickens, publié en français sous le titre La Maison d'Âpre-Vent. Une étude publiée en 2024 a demandé à 85 étudiants en littérature anglaise de deux universités du Kansas de lire et reformuler les sept premiers paragraphes du roman.
49 étudiants sur 85, soit 58 %, comprenaient trop peu le passage pour pouvoir, selon les chercheurs, poursuivre facilement seuls le roman. Seuls quatre, environ 5 %, en proposaient une compréhension détaillée.
Le résultat est saisissant, mais ses limites sont importantes : petit échantillon, deux établissements seulement, texte difficile du XIXe siècle. Surtout, l'expérience remonte à 2015. Elle ne permet donc pas d'attribuer cette difficulté à TikTok ou à ChatGPT.
Henderson distingue désormais deux phénomènes : certains étudiants ont réellement du mal à comprendre des textes complexes, d'autres en sont capables mais lisent peu de livres entiers et manquent d'entraînement à la lecture longue.
Dans une enquête de 2024, Rose Horowitch avait interrogé 33 professeurs de grandes universités américaines. Beaucoup décrivaient des étudiants moins habitués à terminer des livres et davantage dépassés par les volumes de lecture demandés.
À Columbia, Nicholas Dames racontait ainsi qu'une étudiante lui avait confié n'avoir jamais eu à lire un livre entier au lycée. Horowitch reconnaissait néanmoins qu'aucune étude nationale ne permet d'étendre ces témoignages à tous les étudiants américains.
Et la tendance est ancienne. Une étude publiée en 2000, portant sur 910 étudiants en psychologie suivis entre 1981 et 1997, constatait déjà un net recul des lectures obligatoires. Le smartphone peut donc renforcer le phénomène, mais il ne l'a pas créé.
Jared Henderson corrige également l'un des piliers de sa vidéo de 2024. Il expliquait alors que les écoles américaines avaient abandonné le phonics au profit du whole language, provoquant une chute du niveau de lecture.
Le phonics désigne l'enseignement explicite des correspondances entre lettres et sons, assez proche par certains aspects de notre méthode syllabique. Le whole language privilégie davantage le sens général, le contexte et l'entrée dans des textes entiers. Dans sa révision de 2026, il reconnaît que la chronologie ne permet pas d'attribuer directement l'évolution nationale des résultats à ce changement pédagogique.
Cela ne signifie pas que les méthodes se valent. Le National Reading Panel, commission scientifique créée à la demande du Congrès américain, avait conclu à l'efficacité d'un enseignement systématique des correspondances entre lettres et sons. Mais il rappelait également que décodage, vocabulaire, fluidité et compréhension doivent être travaillés ensemble.
Les résultats récents restent mauvais. Le NAEP, grande évaluation fédérale surnommée The Nation's Report Card, joue un rôle important dans un pays sans programme scolaire national unique. Selon les résultats de 2024, les scores en lecture ont baissé chez les élèves de 4th grade et de 8th grade - approximativement CM1 et quatrième - ainsi qu'en fin de lycée.
Les habitudes suivent la même pente : selon les données publiées en 2026, seuls 14 % des jeunes de 13 ans lisent pour leur plaisir presque tous les jours, contre 35 % en 1984.
La question dépasse donc le simple apprentissage : que fait-on ensuite de la capacité à lire ? Dans les écoles américaines, les textes courts, les documents informatifs et les exercices destinés aux évaluations standardisées ont progressivement pris davantage de place.
Le No Child Left Behind Act, loi fédérale adoptée en 2002, a fortement développé les tests standardisés. Le Common Core, lancé à partir de 2010 et adopté par de nombreux États, fixe quant à lui des standards communs en anglais et en mathématiques. Contrairement au système français, il ne s'agit pas d'un programme national imposé à toutes les écoles.
Ces réformes sont parfois accusées d'avoir favorisé les extraits au détriment des œuvres intégrales. Leur responsabilité reste débattue, mais la différence entre les deux pratiques est réelle : lire 400 pages exige de conserver une architecture narrative en mémoire, de supporter des passages moins immédiatement gratifiants et de maintenir son attention pendant plusieurs heures ou plusieurs jours. On peut donc parfaitement savoir lire et avoir perdu l'entraînement nécessaire au livre long.
Réseaux sociaux, vidéos courtes, notifications et défilement infini occupent désormais chaque moment disponible. Ils constituent une concurrence évidente pour un livre, qui demande précisément de rester avec le même objet sans stimulation permanente. Mais puisque le recul de certaines pratiques de lecture était déjà documenté dans les années 1980 et 1990, le smartphone apparaît davantage comme un accélérateur que comme une cause unique.
Rose Horowitch pousse cette réflexion plus loin dans The End of Reading Is Here. Elle évoque une société « post-littéraire » : non pas un monde sans écriture, mais un monde dans lequel le texte long ne serait plus le support dominant pour s'informer, réfléchir ou se divertir.
Nous continuons à absorber énormément de mots, mais sous forme de messages, commentaires, notifications ou résumés. Lire cette succession de fragments n'est pas exactement la même activité que suivre pendant trois cents pages une pensée ou un récit.
Si les Américains abandonnaient simplement le livre, le marché devrait s'effondrer. Or en 2025, les points de vente suivis par Circana BookScan ont écoulé 762,4 millions de livres imprimés, en légère hausse de 0,3 % sur un an. La fiction adulte continue notamment de profiter de la romance et de BookTok, la communauté de lecteurs et prescripteurs de livres sur TikTok.
Même paradoxe du côté des indépendants : l'American Booksellers Association affirme que ses adhésions ont augmenté de 19 % en 2025 et que 605 librairies physiques, mobiles ou éphémères ont ouvert cette année-là.
La lecture pourrait donc se polariser : moins présente dans la population générale, mais très intense chez un noyau de gros lecteurs. Pew relève ainsi que 14 % des adultes disent avoir lu plus de vingt livres en 2025, tandis qu'un quart n'en a lu aucun.
Il serait tentant d'en faire une particularité américaine. Les chiffres français invitent à la prudence. Selon le baromètre 2025 du CNL, 63 % des Français avaient lu au moins cinq livres au cours des douze mois précédents, soit six points de moins qu'en 2023. Plus révélateur encore pour l'attention : 27 % des lecteurs font autre chose en même temps qu'ils lisent. Chez les 15-24 ans, cette proportion atteint 53 %.
Selon l'étude 2026 du CNL, les 7-19 ans consacrent en moyenne 18 minutes par jour à la lecture de loisir, contre 3h01 aux écrans, hors livres numériques et audio. Chez les 16-19 ans, le temps d'écran dépasse cinq heures quotidiennes et 67 % déclarent faire autre chose pendant leur lecture. Le livre demeure, mais il doit conquérir un temps et une attention devenus extrêmement disputés.
La vraie question n’est donc pas de savoir si les Américains, et les Français, lisent encore - ils lisent toute la journée - mais quoi, pendant combien de temps et avec quelle attention. Et, dans une économie où cette attention est de plus en plus disputée, quelle place peut encore conserver le livre ?
Crédits photo : NWimagesbySabrinaE CC 0
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
Luna
06/09/2026 à 11:35
Oui, mais à livres achetés, qui achète ? Pour offrir, pour déculpabiliser : ce n'est pas un livre lu.
Lire est un art qui ne s'achète pas. Et avec 25 % d'Américains qui ne maîtrisent pas les compétences de base — à savoir lire, écrire, compter — soit un adulte sur dix en France, c'est un bug pour une administration tout connectée, pour un service public 100 % en ligne. Ce sont des personnes qui ne réalisent plus aucune démarche.
Le 8 septembre, c'est la Journée de l'illettrisme, où circule déjà le chiffre selon lequel 3 % des Bac+3 ne maîtrisent pas les compétences de base en France.
Alors, effet TikTok ou pas, face à de tels chiffres aussi désastreux : « Ce qui est un échec aux yeux de l'opinion correspond à un projet. » nous dit Jean-Paul Brighelli, indignons-nous !