Guéorgui Gospodinov est le lauréat du 32e Prix Jean Monnet de littérature européenne. Réuni à Paris, le jury a choisi l'écrivain bulgare pour Le jardinier et la mort, traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov et publié chez Gallimard en août 2025. La distinction salue également l'ensemble de son œuvre.
Le 04/09/2026 à 16:53 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
04/09/2026 à 16:53
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Après une première sélection de huit écrivains représentant autant de pays européens, le prix avait resserré sa liste autour de trois finalistes : Guéorgui Gospodinov, l'Irlandais Joseph O'Connor et l'Italien Andrea Bajani. Le Bulgare succède finalement à Pascal Quignard, récompensé en 2025 pour Trésor caché (Albin Michel).
Avec Le jardinier et la mort, Guéorgui Gospodinov revient à une matière beaucoup plus intime que dans Le Pays du passé. Le jardinier du titre est son père, un homme né à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a traversé le communisme bulgare puis son effondrement et qui, à la fin de sa vie, trouve dans son jardin une forme d'ordre, de patience et de permanence.
À mesure que la maladie progresse, le fils tente de retenir ce qui peut encore l'être : des gestes, des histoires, des silences, une façon de cultiver la terre et de regarder revenir les saisons. Le roman travaille ainsi la disparition sans quitter complètement la vie des yeux.
Le deuil y devient aussi une interrogation sur la transmission : que reste-t-il d'un père lorsque celui-ci n'est plus là, et comment raconter cet héritage sans le figer ? Gallimard présente le livre comme le portrait d'une relation père-fils où l'amour et le souvenir s'entrelacent à la manière des plantes qui renaissent chaque printemps.
Cette dimension a particulièrement retenu l'attention de Gérard de Cortanze, président du jury. Celui-ci décrit un récit où la mort sert paradoxalement à mieux faire entendre la vie, la résilience et la transmission. Il résume Le jardinier et la mort comme « un livre de lumière contre le trou noir de la mort ».
Dans un message transmis après l'annonce de son prix, Guéorgui Gospodinov replace cette récompense dans une perspective européenne. « Recevoir le prix Jean Monnet est un immense honneur et un véritable encouragement », écrit-il, avant d'expliquer que l'Europe et l'empathie occupent une place centrale dans ses livres.
Ce nouveau roman est, selon lui, très personnel mais raconte également une génération entière : celle de ses parents, nés autour de la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui ont traversé la guerre froide, vécu derrière le rideau de fer puis assisté à la chute du Mur et aux bouleversements de l'Europe contemporaine. À la grande Histoire, Gospodinov oppose une nouvelle fois les mémoires minuscules, les vies individuelles et, ici, les jardins laissés en héritage.
Né en 1968 en Bulgarie, Guéorgui Gospodinov est à la fois poète, nouvelliste, romancier et dramaturge. Après des études de lettres à l'Université Saint-Clément-d'Ohrid de Sofia, il travaille notamment pour l'hebdomadaire littéraire Literatouren vestnik. Il publie d'abord de la poésie, avec Lapidarium en 1992 puis Le Cerisier de la nation en 1996, avant de passer au roman.
Un roman naturel, publié en Bulgarie en 1999, impose rapidement son nom : l'ouvrage sera traduit dans plus d'une vingtaine de langues. Mais c'est surtout Physique de la mélancolie qui contribue à son rayonnement international. Ce roman-labyrinthe consacré à la mémoire individuelle et collective lui vaut notamment le Prix Jan Michalski de littérature en 2016.
Son œuvre franchit encore un palier avec Le Pays du passé - Time Shelter dans sa traduction anglaise -, roman dans lequel une clinique permet à ses patients de se réfugier dans des décennies reconstituées, avant que des sociétés entières ne commencent à vouloir revenir dans le passé. Le livre remporte le Prix Strega européen en 2021, puis l'International Booker Prize en 2023 dans la traduction anglaise d'Angela Rodel. Gospodinov devient alors le premier écrivain bulgare à remporter cette distinction.
La mémoire, le temps, les survivances du communisme et les usages politiques de la nostalgie traversaient déjà ce roman. Le jardinier et la mort déplace ces interrogations vers la cellule familiale : l'Histoire reste présente, mais elle passe cette fois par la vie d'un père, ses habitudes et ce qu'un fils peut sauver de lui par l'écriture.
Le parcours français de l'auteur est indissociable de Marie Vrinat-Nikolov, spécialiste de la littérature bulgare et traductrice de ses œuvres. Celle-ci a traduit en français une cinquantaine d'ouvrages bulgares, classiques et contemporains, et a notamment reçu en 2024 le Prix Mallarmé étranger de la traduction.
Créé en 1995, le Prix Jean Monnet de littérature européenne distingue chaque année un auteur ou une autrice d'Europe pour un ouvrage écrit en français ou traduit en français au cours de l'année écoulée. La récompense est dotée de 5000 € par le Conseil départemental de la Charente et sa remise est soutenue par la maison Cognac Monnet.
La sélection est confiée à un jury réunissant écrivains, critiques littéraires et journalistes, sous la présidence de Gérard de Cortanze. Pour l'édition 2026 étaient réunis autour de lui Virginie Bloch-Lainé, Alexis Brocas, Françoise Dion, Fabio Gambaro, Patricia Martin, Gérard Meudal, Anne Michelet, Mazarine Pingeot et Lieven Taillie.
Ces dernières années, le palmarès a distingué Pascal Quignard pour Trésor caché en 2025, Ian McEwan pour Leçons en 2024, Amélie Nothomb pour Le Livre des sœurs en 2023, Jón Kalman Stefánsson pour Ton absence n'est que ténèbres en 2022 et Donal Ryan pour Par une mer basse et tranquille en 2021.
La première sélection 2026 avait la particularité de réunir huit auteurs et autrices de huit pays européens : Lea Ypi, Indignité, traduit de l'anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson (Calmann-Lévy) — Albanie ; Jenny Erpenbeck, Kairos, traduit de l'allemand par Rose Labourie (Gallimard) — Allemagne ; Lieve Joris, De chrysanthèmes en chrysanthèmes, traduit du néerlandais par Marie Hooghe (Actes Sud) — Belgique ; Guéorgui Gospodinov, Le jardinier et la mort, traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (Gallimard) — Bulgarie ; Javier Cercas, Le Fou de Dieu au bout du monde, traduit par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon (Actes Sud) — Espagne ; Noëlle Châtelet, À l'école des filles (Robert Laffont) — France ; Joseph O'Connor, Les Fantômes de Rome, traduit de l'anglais par Carine Chichereau (Rivages) — Irlande ; Andrea Bajani, L'Anniversaire, traduit de l'italien par Nathalie Bauer (Gallimard) — Italie.
En juin, le jury avait conservé trois ouvrages : Le jardinier et la mort, Les Fantômes de Rome et L'Anniversaire. Guéorgui Gospodinov s'impose donc devant Joseph O'Connor et Andrea Bajani.
Le prix lui sera officiellement remis à Cognac le samedi 21 novembre 2026 à 18h, en sa présence, dans le cadre du 39e Festival des Littératures Européennes Cognac, organisé du 19 au 22 novembre. La cérémonie sera suivie d'une discussion avec l'écrivain animée par Gérard Meudal, membre du jury.
Le lendemain, dimanche 22 novembre à 15h30, Guéorgui Gospodinov rencontrera Jérôme Ferrari. Les deux écrivains avaient une vingtaine d'années au moment de la chute du mur de Berlin : l'un est né à l'Est, l'autre à l'Ouest. La rencontre, animée par Patricia Martin, confrontera notamment leurs manières de faire entrer l'Histoire dans les trajectoires individuelles. Marie Vrinat-Nikolov sera également présente au festival.
L'édition 2026 du festival se déroulera du 19 au 22 novembre et placera cette année la Pologne à l'honneur. Pour Gospodinov, qui a fait de la mémoire européenne l'un des fils conducteurs de son œuvre, cette nouvelle récompense s'inscrit ainsi naturellement dans un parcours littéraire où l'intime et l'histoire du continent ne cessent de se répondre.
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Crédits photo : Guéorgui Gospodinov
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 28/08/2025
229 pages
Editions Gallimard
21,50 €
1 Commentaire
Rodolphe Bacquet
07/09/2026 à 11:24
C'est une excellente nouvelle, espérons que ce prix contribuera à mieux faire connaître en France cet écrivain exceptionnel. J'ai découvert Gospodinov il y a un an seulement et j'ai depuis lu toute son oeuvre en prose traduite par Marie Vrinat ; dès que j'ai eu Le Jardinier et la mort entre les mains, je n'ai plus pu la lâcher jusqu'à la fin de ma lecture, alors que je suis plutôt réfractaire aux récits familiaux et autobiographiques dont le marché contemporain, et en particulier français, est inondé. Mais force est de constater que Gospodinov transcende cet exercice, et il est réjouissant que ce prix souligne la prouesse.