Carrefour des civilisations, théâtre où se sont jouées les destinées de l'Orient et de l'Occident, Istanbul a fasciné des générations d'écrivains français qui, du XVIIe au XXe siècle, ont tenté de refléter dans leurs œuvres l'indicible beauté de cette cité millénaire. Par Amel Aït-Hamouda.
Le 04/09/2026 à 14:58 par Auteur invité
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04/09/2026 à 14:58
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Dès le XVIIe siècle, la mode des « turqueries » s'empare de l'Europe : Molière met en scène le Grand Turc dans Le Bourgeois gentilhomme, tandis que Racine puise dans l'univers ottoman pour écrire Bajazet. Mais c'est véritablement au XIXe siècle que la littérature turcophile connaît un essor considérable, portée par le développement des moyens de transport et les réformes de modernisation de l'Empire ottoman.
Trois noms se distinguent alors : Alphonse de Lamartine (1790-1869), Gérard de Nerval (1808-1855) et Théophile Gautier (1811-1872), auxquels s'ajoute, un peu plus tard, la figure emblématique de Pierre Loti (1850-1923).
Alphonse de Lamartine séjourne à Constantinople du 20 mai au mois de juillet 1833. Son Voyage en Orient, publié en 1835, témoigne d'un émerveillement presque mystique.
Dès son arrivée dans la capitale ottomane, il écrit : « C'est là que Dieu et l'homme, la nature et l'art, ont placé ou créé de concert le point de vue le plus merveilleux que le regard humain puisse contempler sur la terre. » Et d'ajouter, dans un élan lyrique : « Je jetai un cri involontaire, et j'oubliai le golfe de Naples et tous ses enchantements. Comparer quelque chose à ce magnifique et gracieux ensemble, c'est injurier la création. »
Le poète est fasciné par les paysages du Bosphore, qu'il parcourt en canot le long des rives du sérail, contemplant « les dômes dorés » du palais du sultan « à travers les cimes gigantesques des platanes et des cyprès ». Rentrant un soir en bateau, il confie : « Je viens de longer la côte d'Asie en rentrant ce soir à Constantinople, et je la trouve mille fois plus belle encore que la côte d'Europe. »
Pourtant, le regard de Lamartine reste celui d'un Européen étonné et ébloui, mais distant. Il observe les figures qui peuplent la ville — soldats turcs couchés auprès des fontaines, chiens errants, rameurs de caïques, passants — sans véritablement pénétrer l'intimité des Stambouliotes. Il décrit davantage les décors qu'il ne rencontre les hommes. Malgré son admiration évidente, il conserve une certaine distance et livre parfois une représentation réductrice de la ville.
Sa conclusion au moment de quitter Constantinople constitue néanmoins une remarquable profession de foi humaniste, souvent citée comme un symbole de sa tolérance : « Toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur cœur par la main de Dieu. »
Lamartine donne ainsi de la ville une image largement apaisée, à rebours de certains regards orientalistes plus réducteurs portés sur l'Orient.
Gérard de Nerval arrive à Constantinople en 1843, après un long périple qui l'a d'abord mené en Égypte puis au Liban. Ce voyage, entrepris au lendemain de la mort de son amante Jenny Colon, est pour le poète une tentative de résurrection symbolique : il s'agit moins d'une exploration géographique que d'une quête mystique et intérieure, où le mythe vient souvent se superposer à la réalité quotidienne.
Son Voyage en Orient, publié en 1851, s'ouvre sur une phrase qui a valeur de manifeste : « Ville étrange que Constantinople ! Splendeurs et misères, larmes et joies ; l'arbitraire plus qu'ailleurs, et aussi plus de liberté. » Nerval est frappé par la coexistence des peuples dans cette cité impériale : « Quatre peuples différents qui vivent ensemble sans trop se haïr : Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, enfants du même sol, et se supportant beaucoup mieux les uns les autres que ne le font, chez nous, les gens de diverses provinces ou de divers partis. »
Constantinople devient sous sa plume l'emblème d'une tolérance religieuse que l'Europe, en proie aux divisions, semble avoir perdue.
Nerval traverse la ville en passant d'un monde à l'autre : « Nous étions partis de Péra, la ville franque, pour nous rendre aux bazars de Stamboul, la ville turque. » Il décrit avec une précision presque ethnographique les rues tortueuses bordées de cabarets, de pâtisseries, de barbiers et de cafés « dont les tables sont chargées de journaux grecs et arméniens ». Il s'étonne de la vitalité de cette presse multilingue : « Il s'en publie cinq ou six à Constantinople seulement », et s'arrête dans un café franc pour y déguster un « gloria sucré, chose inconnue chez les cafetiers turcs ».
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Pour Nerval, Constantinople n'est pas un simple décor exotique : elle est le théâtre d'une quête intérieure autant que d'une découverte géographique. La ville étrange devient le miroir d'une âme en quête de réconciliation entre l'Orient et l'Occident, entre le rêve et la réalité.
Théophile Gautier quitte Paris pour Constantinople le 9 juin 1852, envoyé par le journal La Presse. Il s'embarque à Marseille sur le Léonidas et atteint la capitale ottomane au début de l'été. Il y demeure un peu plus de deux mois, arpentant inlassablement la ville « en course du matin au soir », écrit-il à son ami Louis de Cormenin le 5 juillet, « dans cette grande ville de Constantinople, où il faut faire des lieues pour le moindre minaret ». Il quitte la ville le 28 août.
De ce séjour naît Constantinople, récit publié en 1853 et issu des feuilletons que Gautier adresse à La Presse : dix articles sur la ville et cinq sur le Bosphore. L'ouvrage constitue l'un des grands textes de l'esthétique orientaliste, avec une prose d'une précision presque picturale.
Devant la vue de Constantinople, il s'exclame : « Cette vue est si étrangement belle, que l'on doute de sa réalité. On croirait avoir devant soi une de ces toiles d'opéra. » Il détaille alors le palais de Seraï-Bournou, Sainte-Sophie, les mosquées, le tout « formant un tableau qui semble plutôt appartenir aux mirages de la fata Morgana qu'à la prosaïque réalité ».
Gautier explore les méandres du Bosphore, les bazars bourdonnants et le luxe des palais impériaux. À travers son regard de poète, la cité devient un spectacle vivant où se mêlent l'histoire millénaire et la vie quotidienne. Il saisit avec une acuité remarquable les couleurs, les lumières et les contrastes de cette Byzance en pleine mutation, regrettant parfois la modernisation qui efface peu à peu les fastes d'antan.
Le poète, qui « rêve d'être turc avant de connaître la Turquie », rapporte de son séjour une véritable fascination pour la civilisation qui a façonné la cité aux sept collines. Constantinople offre ainsi une immersion sensorielle singulière, où la plume se fait pinceau pour capturer l'essence mélancolique et majestueuse d'une ville suspendue entre deux mondes.
Mais aucun écrivain français n'a été aussi intimement lié à Istanbul que Pierre Loti. Officier de marine, de son vrai nom Louis-Marie-Julien Viaud, il arrive pour la première fois à Constantinople le 1er août 1876, à l'âge de vingt-six ans, et y demeure jusqu'au 17 mars 1877. Il reviendra à plusieurs reprises dans la capitale ottomane jusqu'au début du XXe siècle, tissant avec la ville une relation exceptionnelle.
Son œuvre, largement autobiographique, s'est nourrie de ces séjours. Loti conserve toute sa vie une attirance très forte pour la Turquie, dont la sensualité, les paysages et les modes de vie le fascinent. Il l'illustre notamment dans Aziyadé, publié en 1879, puis dans Fantôme d'Orient, paru en 1892. Ces deux œuvres forment un diptyque mélancolique autour du souvenir de son amour interdit pour une jeune femme turque, Hatice, devenue Aziyadé sous sa plume.
Mais son engagement dépasse la simple fascination esthétique : il prend farouchement la défense des Turcs lors des guerres successives qui ébranlent l'Empire ottoman. Son attachement devient si profond qu'il envisage un temps de se faire turc. « Puisqu'il m'est impossible de retourner en Turquie comme officier français, je me ferais turc », confie-t-il dans Turquie agonisante, ajoutant : « Je regarde finir l'été, finir l'Orient, finir ma vie ; c'est le déclin de tout… »
Ces mots disent mieux que tout discours l'identification charnelle et spirituelle de Loti à la terre ottomane. Il incarne ainsi une turcophilie radicale, presque mystique, qui marquera durablement l'image d'Istanbul dans les lettres françaises.
D'autres écrivains français ont également posé leur regard sur Constantinople. Gustave Flaubert, que l'on associe davantage à l'Égypte, séjourne dans la capitale ottomane à l'automne 1850, du 14 novembre au 20 décembre. Il y découvre une « fourmilière humaine » et prédit que la ville deviendra « la capitale du monde ». À son ami Louis Bouilhet, il confie : « Nous avons passé cinq semaines à Constantinople ; il y faudrait passer six mois. »
André Gide, qui séjourne à Istanbul au début du XXe siècle, consigne ses observations dans son Journal. À son arrivée le 28 avril 1914, il note : « Constantinople justifie toutes mes préventions et rejoint dans l'enfer de mon cœur Venise. »
Jean Cocteau, en 1949, lors d'une tournée théâtrale de trois mois, tient le journal Maalesh, écrit « en avion, dans un couloir ». C'est dans ces pages qu'il lance cette formule devenue célèbre : « Toute cette ville, où l'on s'embrouille délicieusement, empêche d'écrire. » Un paradoxe éloquent pour une cité qui n'a cessé d'inspirer les lettres françaises.
Henri de Régnier, poète symboliste, effectue deux croisières en Méditerranée, en 1904 et 1906. Lors de la première, il rencontre Pierre Loti, alors commandant du navire Le Vautour, stationné au large d'Istanbul. Il écrit « Devant Stamboul », méditant sur une ville devenue « un magnifique décor qu'il faut animer par l'imagination ou par le souvenir ».
Paul Morand, jeune diplomate, traverse quant à lui Constantinople à bord de l'Orient-Express, chargé de porter la valise diplomatique. Enfin, Michel Butor consacre une section du Génie du lieu, publié en 1958, à Istanbul, interrogeant le mystère de cet espace unique.
Ainsi, de Flaubert à Butor, la littérature française n'a cessé d'arpenter les rives du Bosphore, offrant à Constantinople puis Istanbul une galerie de regards aussi divers que complémentaires.
L'influence de ces écrivains voyageurs français ne s'est pas éteinte avec le XIXe siècle. Elle a traversé les époques et les frontières pour nourrir notamment l'imaginaire de l'écrivain turc Orhan Pamuk, né en 1952 et lauréat du Prix Nobel de littérature en 2006.
Dans Istanbul. Souvenirs d'une ville, Pamuk dialogue avec ces voix françaises d'un autre siècle, leur empruntant bien plus qu'un simple décor. Il explique que la lecture des récits des voyageurs français ayant séjourné à Constantinople lui a permis de prendre conscience du caractère profondément multiculturel de sa ville natale.
Pamuk accorde une place singulière à Gustave Flaubert, qu'il considère comme l'un des écrivains les plus importants ayant visité Istanbul. Flaubert, qui séjourna dans la capitale ottomane un peu plus d'un siècle avant la naissance de Pamuk, fut frappé par la variété de la vie dans ses rues grouillantes et prédit, dans l'une de ses lettres, que la ville deviendrait un jour la capitale du monde.
De Théophile Gautier, Pamuk retient moins la splendeur des palais que les promenades mélancoliques dans les quartiers éloignés et délaissés de la ville. Il consacre un chapitre entier d'Istanbul au « périple mélancolique de Gautier dans les faubourgs ». Il écrit : « L'aspect le plus fort de ces fatigantes et éprouvantes promenades et de tout le livre de Gautier, ce sont toutes les émotions ressenties par l'auteur tandis qu'il cheminait dans ces quartiers lointains et désolés de la ville à travers les vestiges des murs datant de Byzance. »
Gérard de Nerval, enfin, apparaît chez Pamuk comme un véritable compagnon de route. Ses promenades dans Beyoğlu et ses descriptions des quartiers cosmopolites de Péra offrent à l'écrivain turc un regard à la fois familier et étranger sur sa propre ville.
Loin d'avoir méconnu la capitale ottomane, Nerval, Gautier et Flaubert deviennent ainsi, chez Pamuk, les dépositaires d'une mémoire partagée. Il les convoque pour penser sa ville, en saisir l'essence insaisissable et dire cette instabilité identitaire qui est peut-être le propre de tout Istanbulite.
Pamuk ne se contente pas de citer ces écrivains : il s'identifie à eux. En 2009, recevant un doctorat honoris causa de l'Université de Rouen, il prononce une conférence intitulée « Monsieur Flaubert, c'est moi ! ». Cette appropriation n'est pas une simple coquetterie d'écrivain : elle témoigne d'une conviction profonde. Les regards français sur Constantinople, loin de rester exclusivement étrangers, appartiennent désormais à la mémoire littéraire de la ville.
Des éblouissements romantiques aux crépuscules lotiens, des songes nervaliens aux formules coctaliennes, les écrivains français ont tissé avec Constantinople puis Istanbul une chaîne invisible de regards et de mots, faite d'émerveillement et de distance, de fascination et de critique.
Ils ont cherché à dire l'indicible, à décrire l'indescriptible, à saisir dans les filets de la prose cette ville insaisissable qui regarde à la fois l'Europe et l'Asie. Leurs récits ont contribué à façonner l'imaginaire occidental de l'Orient, tout en offrant aux écrivains turcs eux-mêmes un miroir avec lequel dialoguer.
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Istanbul demeure ainsi, pour les lettres françaises, une source inépuisable d'inspiration : une ville-rêve, une ville-mémoire, une ville où l'Histoire et la poésie ne cessent de se rencontrer, sur les rives du Bosphore, entre deux mondes.
Crédits photo : une rue de Stamboul, à Constantinople, avec le complexe de Koca Sinan Pacha, comprenant un sebil — fontaine publique — et le tombeau de l’architecte ottoman Sinan, vers 1890-1900 (Photochrom Print Collection / Library of Congress, domaine public)
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1 Commentaire
Marie
05/09/2026 à 09:12
Que voila de la bonne et vraie littérature liée à la Turquie, et de vrais écrivains, à lire et relire sans fin!