Ma fille n’a pas encore 18 mois et voue désormais à Maman, les p’tits bateaux une fidélité nautique qui, dans d’autres circonstances, justifierait l’ouverture d’une enquête sur l’emprise. Dès les premières notes, elle se concentre, sourit, bat des mains... et agite les pattes. Pour un peu, je l'entendrais dire “ba-to”. Son père, lui, a commis l’erreur classique : écouter les paroles.
Le 05/09/2026 à 08:00 par Nicolas Gary
11 Réactions | 375 Partages
Publié le :
05/09/2026 à 08:00
11
Commentaires
375
Partages
Je croyais pourtant avoir déjà donné avec Il était un petit navire, où des adultes avaient transformé un défaut d’avitaillement en projet de cannibalisme sur mineur. Naïf que j’étais. Dans le cas présent, un enfant demande à sa mère si les petits bateaux « qui vont sur l’eau » ont des jambes. Question maladroite, mais parfaitement construite : il imagine que les bateaux « marchent » et cherche une explication.
La mère pourrait expliquer les voiles, les moteurs ou le courant : pourquoi choisir de mentir ? Et surtout avec une grossièreté transcendantale : « Mais oui, mon gros bêta/s’ils n’en avaient pas, ils ne marcheraient pas. » L’enfant qui avait pourtant posé une bonne question – je redoutais moi-même enfant de voir avancer vers moi une horloge familiale dont on m’avait assuré qu’elle marchait – est rabroué sans ménagement.
On objectera la licence poétique. Soit. Il existe bien un Nuage en pantalon et personne n’a exigé de Maïakovski un bulletin météo accompagné d’un certificat de tailleur. Un bateau peut donc avoir des jambes si le poète y tient.
Mais ici, l’enfant ne réclame pas un poème : il interroge la rationalité opérationnelle des navires. Et sa mère lui fournit une causalité : le bateau possède des jambes, faute de quoi il ne « marcherait » pas. Le verbe change discrètement de sens au milieu du raisonnement, puis le résultat est présenté comme une preuve anatomique.
Avec cette méthode, une montre qui marche devrait avoir des mollets. Un commerce qui tourne, un axe graissé. Une affaire qui roule, quatre pneus. Que la mère ignore tout des nœuds marins s’excuse : qu’elle ridiculise sa progéniture, façon argumentaire politique pour plateau télévisé, non. Trois fois non. Le plus remarquable reste d’ailleurs « mon gros bêta ».
L’injure revient trois fois. Trois questions, trois réponses, trois humiliations. Le dossier est limpide : l’enfant observe et questionne. L’adulte répond faux, ne démontre rien et discrédite celui qui vient de repérer le problème.
Celui qui raisonne correctement devient l’idiot officiel de la scène. Ma fille, pendant ce temps, applaudit. Elle vient d’assister à l’écrasement méthodique d’un lanceur d’alerte et trouve l’ambiance excellente.
J’entends déjà les bonnes volontés qui classeront l’affaire dans la série des habituels arrangements familiaux avec la vérité. Si la chanson s’arrêtait là, je m’inclinerais, mais la tempête se profile, à travers un couplet moins connu.
Allant droit devant eux,
Ils font le tour du monde.
Mais comme la terre est ronde,
Ils reviennent.
Voilà qui rassure. Le plan de navigation consiste manifestement à démontrer qu’une révolution ramène toujours à son point de départ. Sauf que la comptine devient plus belliqueuse
Va, quand tu seras grand
Tu feras le tour du monde
Pour lutter vaillamment
contre le vent et la mer.
Pardon ? Quelques secondes auparavant, l'enfant ignorait si un bateau possédait des jambes. Après une anatomie navale imaginaire, le voilà programmé pour affronter les éléments. Pas de natation, pas de météo, pas de navigation, pas de gilet. Le cursus tient en deux étapes : désinformation théorique, puis stage pratique en milieu hostile.
Cette famille a décidément un rapport particulier à la mer. Dans Il était un petit navire, un ravitaillement calamiteux finissait déjà par faire du mousse le menu envisagé. Ici, on explique d’abord à un enfant que les bateaux ont des jambes avant de le préparer à combattre l’océan.
La filière maritime de la chanson enfantine française semble donc avoir tiré les enseignements du précédent accident : désormais, on désinforme les mineurs avant l’embarquement. La mère paraît à ce stade difficile à défendre. Et pourtant, les archives viennent ruiner une accusation jusque-là très confortable.
En effet, l’édition Plon de 1884 change tout. Dans les Vieilles chansons pour les petits enfants, avec accompagnements de Charles-Marie Widor et illustrations de Maurice Boutet de Monvel, le texte dit : « Papa, les p’tits bateaux qui vont sur l’eau, ont-ils des jambes ? » Pas Maman, mais bien Papa. Et Papa répond déjà que oui, « petit bêta » : sans jambes, ils ne marcheraient pas. Le mensonge n’est donc pas une innovation maternelle. Le père exploitait le sophisme avant elle.
Jusqu’ici, chacun assumait son rôle : l’enfant posait une excellente question et le père racontait n’importe quoi. Mais quelque chose s’est produit ensuite. La chanson aujourd’hui familière appelle Maman. Impossible de dater proprement la mutation ou d’en désigner le responsable : plusieurs états ont circulé.
Quelque part dans la transmission populaire, sans communiqué, sans passation et sans qu’aucune commission d’enquête ne semble s’être saisie du dossier, Papa a quitté le service après-vente. Et Maman a récupéré le guichet. Et pas uniquement le bateau : le questionnement qui va avec.
Le déplacement n’a rien d’anecdotique. Celui qu’un enfant interpelle lorsqu’il ne comprend pas le monde occupe un poste considérable : pourquoi le ciel est bleu, où va la Lune, pourquoi on meurt et, désormais, comment fonctionne un bateau. La version moderne a donc confié à Maman une compétence assez large : le réel. Orelsan avait résumé le protocole dans sa chanson La Quête :
J'ai sept ans, la vie est facile
Quand j'sais pas, j'demande à ma mère.
Un jour elle m'a dit "j'sais pas tout”
J’ai perdu foi en l'univers.
On comprend enfin la mère des P’tits bateaux. Elle n’est peut-être pas malhonnête. Elle gère une crise. Dire « je ne sais pas » peut manifestement provoquer chez le mineur l’effondrement instantané de la structure cosmologique. Il faut donc répondre. Vite. Même faux.
Les bateaux ont des jambes. Parfait. L’univers tient encore vingt-quatre heures. Le mensonge parental devient ainsi une mesure conservatoire destinée à préserver la stabilité métaphysique du foyer.
La plaisanterie rencontre un constat moins fantaisiste : l’INED relevait en 2026 qu’une charge mentale familiale élevée touchait davantage les femmes que les hommes, notamment parmi les personnes vivant avec des enfants. La comptine aura seulement ajouté l’hydrodynamique.
Reste une question. Que fait le père pendant que Maman explique les bateaux ? La chanson ne le dit pas. Exactement. Aucun naufrage n’est signalé. Rien n’indique qu’il lutte contre la mer et le vent ou qu’il ait été dévoré par les collègues du Petit Navire.
Il n’est tout simplement plus destinataire de la question. Voilà peut-être la réussite la plus spectaculaire de l’opération. Le père n’a pas eu besoin de refuser de répondre. Il a obtenu qu’on cesse de lui demander. On aurait tort d’y voir une démission : les archives attestent qu’il occupait autrefois le poste et qu’il y fournissait déjà des renseignements d’une qualité catastrophique.
Il s’agit donc plutôt d’une restructuration réussie. Le service a été transféré. Les compétences, beaucoup moins. Maman conserve le bêta, reprend les jambes du bateau et hérite de l’obligation de savoir pourquoi le monde fonctionne. Papa, lui, disparaît de l’organigramme avec une discrétion qui force le respect.
C’est ici que le propos devient inconfortable. Je l’avais ouverte contre une mère qui ment à son enfant, le rabaisse et, après l’avoir décérébré en matière de navigation, l’encourage à partir lutter contre l’océan.
Puis un livre ancien a rouvert le dossier. Autrefois, c’était à Papa qu’on demandait et il mentait déjà. Et papa a disparu. Me voici, près d’un siècle et demi plus tard, confortablement installé à observer ma fille écouter la version dans laquelle quelqu’un d’autre a récupéré la permanence des questions, tout en rédigeant un article sur les défaillances de cette personne.
Le conflit d’intérêts est désormais difficile à dissimuler. Maman, les p’tits bateaux n’est donc pas seulement une chanson où un adulte falsifie le dictionnaire pour convaincre un enfant qu’un navire possède des membres inférieurs.
Et ma fille rêve désormais de jambes de bateaux...
Crédits illustration : carte postale du grand bassin du Jardin des Tuileries à Paris - domaine public
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
11 Commentaires
Edco
05/09/2026 à 12:11
Excellent ....On en veut encore 👏👏 Il y a Patrick Chêne et Henri Dès, chanteurs pour les petits qui ont écrit de chouettes chansons pour les papas ...
https://youtu.be/4ukvlpO3hEg?feature=shared
https://youtu.be/PyFbgUbpuQ0?feature=shared
Et une autre pour Nicolas ...hihi
https://youtu.be/cib46ZMr6zQ?feature=shared
Edco
05/09/2026 à 12:28
J attends avec impatience l ' analyse érotique ...sisi ...de ..Au clair de la lune !!! en ces temps ...d ' éclipse...solaire ( et pas scolaire ..🫣🫣🫣)..
SNOOFIE
07/09/2026 à 17:14
Sans oublier Il pleut il pleut bergère.... comme les contes à la même époque, ce n'étaient pas là des paroles destinées aux enfants.
Edco
07/09/2026 à 18:44
Oui bien sûr 🙏..... piégeux.....👌😉
Edco
07/09/2026 à 00:05
https://youtu.be/HztDZCLuk1g?is=EO7gwDsN415qdEwB
Après les bateaux, faudra qu elle apprenne la maman des poissons vers 5 ans ....bon du coup , pas de papa !!!!mais Bobby c ' est le papa imaginaire ....
Marie
07/09/2026 à 08:04
Merci encore...La grande Anne -Sylvestre- a écrit tellement de "fabulettes" destinées aux petits...et environ trois mille pour les parents.
tiempos futuros
07/09/2026 à 15:19
Savoureux !
Mais dîtes-moi,
"Et ma fille rêve désormais de jambes de bateaux... " Oseriez-vous lui répondre par la négative ?
Edco
07/09/2026 à 18:38
Excellent hihi
En attendant ....plouf ! https://youtu.be/E9GX6hsL0mQ?feature=shared
Faut de dépêcher.....yaura plus d eau dans la rivière ...😱😭😰🫣
Marie
13/09/2026 à 08:03
cf "Si t'as été à Tahiti
T'as pas pu y aller à vélo"?
Marilyn G.
13/09/2026 à 16:22
Waouh ! Dire que tout devrait être dépecé comme ça 👏 Mais où veux-tu, "mon gros bêta", que papa et maman en trouvent le temps ? À moins d'être artiste...
Blandine
14/09/2026 à 15:21
Merci beaucoup Monsieur Gary, pour vos billets et critiques d'ouvrages.
C'est toujours un vrai plaisir de vous lire.
Oserais-je dire, si je puis me permettre, ENCORE !!!!