Les élèves ont repris le chemin de l’école ce 1er septembre 2026. Pour certains enseignants, la rentrée pourrait tourner court. Expérience autoritaire, lancer d’élèves, fascination fasciste, bacchanale et cours particulier achevé au couteau : les dossiers ont ébranlé les services de l'Inspection. Pour l'Éducation nationale, une question : peut-on vraiment les laisser poursuivre ?
Le 05/09/2026 à 06:00 par Nicolas Gary
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Publié le :
05/09/2026 à 06:00
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Six dossiers ont été déposés avant même que le café n'ait fini de couler. Objet : « Méthodes pédagogiques nécessitant quelques éclaircissements ». Ces personnalités du corps enseignant répondront de leur approche et ActuaLitté a consulté les dossiers, parfois désarmants.
Dossier : Matilda, Roald Dahl (trad. Henri Robillot), Gallimard Jeunesse
Miss Trunchbull — Mlle Legourdin dans la traduction française — dirige l’école. Il faut donc trouver quelqu’un disposé à lui expliquer que la violence physique ne constitue pas une méthode d’évaluation continue.
Amanda Thripp se présente avec des nattes : l’ancienne lanceuse de marteau en fait aussitôt du matériel sportif. Bruce Bogtrotter, coupable d’avoir mangé une part de gâteau, doit en engloutir un entier devant l’école. Hortensia connaît déjà l’Étouffoir, le réduit hérissé de pointes réservé aux élèves récalcitrants.
Décision provisoire : suspension immédiate et confiscation de tout matériel rappelant une épreuve olympique. La mutation « dans l’intérêt du service » n’est pas envisagée : ce dernier a déjà beaucoup donné.
Dossier : La Vague, Todd Strasser (trad. Aude Carlier), Pocket Jeunesse
Ben Ross part d’une vraie question : comment une population peut-elle se soumettre à un régime totalitaire ? Pour l’expliquer, le professeur d’histoire décide de ne plus seulement raconter. Il va faire vivre.
Discipline. Communauté. Action. Des règles apparaissent, puis un salut, une identité collective et cette Vague qui devait servir de démonstration avant de comprendre qu’elle pouvait très bien se passer de son démonstrateur. Les élèves adhèrent, recrutent, surveillent. L’expérience gagne l’établissement.
Publié en 1981, le roman est la novélisation d’un téléfilm inspiré de la « Third Wave », expérience menée en 1967 par le professeur Ron Jones à Palo Alto.
Décision provisoire : « innovation pédagogique : suspendue dans l’attente de l’enquête administrative ». Brassards, saluts collectifs et embryons de parti politique devront désormais faire l’objet d’une fiche projet plus détaillée.
Dossier : Les Belles Années de Mademoiselle Brodie, Muriel Spark (trad. Léo Dilé), Le Serpent à plumes/Éditions du Rocher, coll. Motifs
À Édimbourg, dans les années 1930, Jean Brodie fait de quelques élèves son cercle privilégié. Art, voyages, amour, politique : tout passe par elle. Sa personnalité devient matière scolaire, sa vision du monde méthode d’enseignement. Le problème n’est bientôt plus qu’elle déborde du programme.
Elle le remplace. Le dossier prend une autre tournure avec son admiration pour Mussolini et Franco. Joyce Emily souhaite partir en Espagne ; Mademoiselle Brodie l’encourage à rejoindre le camp nationaliste. La jeune fille s’enfuit et meurt lorsque son train est attaqué. On était parti d’une pédagogie « non conventionnelle ». L’expression vient de rendre son badge visiteur.
Décision provisoire : retrait des fonctions. Il est rappelé que l’orientation scolaire peut mener vers l’université ou une école d’art ; beaucoup moins vers une guerre civile étrangère.
Dossier : Le Maître des illusions, Donna Tartt (trad. Pierre Alien), Plon
À Hampden College, Julian Morrow sélectionne une poignée d’étudiants et leur réserve une formation aussi prestigieuse qu’hermétique. Grec ancien, beauté, vérité, dépassement de soi : le programme est magnifique. L’emploi du temps, beaucoup moins rassurant.
Quatre étudiants poussent leur fascination pour l’extase dionysiaque jusqu’à tenter une bacchanale. Un homme meurt. Bunny Corcoran découvre leur secret ; le groupe le précipite dans un ravin.
Précision essentielle : Julian Morrow ne commet aucun de ces crimes. Son dossier concerne plutôt l’ascendant d’un professeur charismatique sur des étudiants coupés du reste du campus, convaincus d’appartenir à une élite soumise à des règles particulières. Quand la réalité de leurs actes lui apparaît, Julian quitte Hampden.
Décision provisoire : suspension du séminaire et audit de tout enseignement comportant simultanément les mots « extase », « transcendance » et « Dionysos ». Les humanités classiques ont suffisamment souffert comme cela.
Dossier : Disgrâce, J. M. Coetzee (trad. Catherine Lauga du Plessis), Points
Avec David Lurie, l’administration gagne du temps : une procédure disciplinaire existe déjà dans le roman. Cet universitaire du Cap entretient des rapports sexuels avec Melanie Isaacs, une étudiante qui suit son enseignement. Elle dépose plainte. Une commission examine notamment une accusation de harcèlement sexuel et des irrégularités dans son dossier universitaire.
Lurie reconnaît les faits reprochés, mais refuse la confession morale attendue. Il quitte l’université et rejoint sa fille Lucy, ouvrant la partie la plus ample de Disgrâce, dans une Afrique du Sud post-apartheid travaillée par la violence, le pouvoir et la culpabilité.
L'Inspection s’en tient au dossier professionnel : lorsqu’un enseignant mêle désir, autorité et évaluation avec une étudiante dont il a la charge, la frontière entre vie privée et responsabilité commence sérieusement à manquer d’espace.
Décision provisoire : départ confirmé. Pour une fois, les services découvrent avec émotion qu’un établissement de fiction avait commencé le travail avant eux.
Dossier : La Leçon, Eugène Ionesco, Gallimard, Folio Théâtre
Une jeune élève se présente chez un professeur. Elle veut apprendre. Il veut enseigner. Rien qui intéresse normalement une inspection académique. Puis viennent l’arithmétique, la linguistique, la philologie et l’emballement d’une parole professorale qui prend toute la place. Le maître devient autoritaire, l’élève s’épuise, se plaint. Il continue.
Le savoir ne circule plus : il écrase. Et le professeur finit par tuer son élève à coups de couteau. La Bonne intervient. Elle connaît le protocole : il s’agit de la quarantième victime de la journée. Une nouvelle élève sonne bientôt à la porte. Le dispositif peut recommencer.
Décision provisoire : fermeture immédiate et transmission aux autorités compétentes. L’inspection renonce à proposer une formation sur la gestion de classe : certains écarts professionnels se corrigent mal avec six heures de formation continue.
Bien entendu, la littérature compte évidemment quantité d’enseignants merveilleux. Et si un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, un grand savoir n'en contraint pas moins celui ou celle qui le détient. Ces convocations ont évidemment suscité quelques sueurs froides chez des confrères. Contacté par nos soins, le professeur Mégot — prof de gym du Petit Spirou — en a avalé sa cigarette et recraché sa bière.
Connu pour ses humiliations, ses sarcasmes, son favoritisme envers Serpentard et une cruauté répétée à l’encontre de certains élèves, Severus Rogue n’a pas souhaité s’exprimer. Monsieur Latouche, l’instituteur de Ducobu, aurait simplement demandé si la convocation était notée sur dix, avant d’envoyer l’Inspection au coin. Gladys, la prof d’anglais des Profs, a répondu dans une langue que les services académiques n’ont pas réussi à identifier avec certitude.
Pour une fois, mieux vaut ne pas demander aux élèves de rester après la sonnerie.
NdR : Si les ouvrages sont bien réels, les décisions provisoires et la convocation des enseignants restent bien entendu imaginaires.
Crédits illustration : RosZie CC 0
DOSSIER - Listes en folie : des bibliothèques de lectures, à la renverse
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 16/06/2016
253 pages
Editions Gallimard
8,95 €
Paru le 19/02/2009
228 pages
6,80 €
Paru le 14/09/2006
238 pages
Editions du Rocher
6,10 €
Paru le 09/01/2014
523 pages
Plon
23,00 €
Paru le 07/01/2021
272 pages
Points
8,40 €
Paru le 15/03/1994
131 pages
Editions Gallimard
7,60 €
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Michel Blaise
05/09/2026 à 07:16
Voilà donc la littérature sommée de passer devant l’Inspection. Mlle Legourdin suspendue, Ben Ross sous enquête administrative, Mademoiselle Brodie privée de ses fonctions… À ce rythme, il faudra bientôt joindre au dépôt légal d’un roman une évaluation des risques psychosociaux de ses personnages et le formulaire réglementaire autorisant l’auteur à mal se comporter.
La plaisanterie d’ActuaLitté est amusante précisément parce qu’elle touche quelque chose de très contemporain : notre étrange tentation de juger les œuvres d’hier — et parfois celles d’aujourd’hui — avec le règlement intérieur, les catégories morales et les précautions administratives du présent.
Or la littérature n’est ni un établissement modèle ni un manuel de bonnes pratiques. Ses professeurs peuvent être tyranniques, ses élèves cruels, ses héros infréquentables et ses situations parfaitement inadmissibles. C’est même souvent à cette condition qu’elle devient intéressante.
Rassurons-nous donc : Mlle Legourdin est suspendue. La littérature, pour l’instant, court toujours.
Edco
05/09/2026 à 12:15
Magnifique... Quelle imagination..prolixe ....!!!
Il y a aussi , Begaudeau , Pennac , etc ....
Marie
07/09/2026 à 08:13
...Et le prof de Ionesco : "couteau, couteau, couteau".
L' inspection est une machine à "broyer" plutôt qu' à aider et promouvoir...Je sais de quoi j'écris...Sans compter l'inspecteur honnête, ayant eu accès à son poste par promotion, qui demande au prof:" sur quoi dois-je me prononcer, j'étais auparavant comptable..."