Livres retirés ou déplacés, événements annulés, financements menacés, conseils d'administration politisés, bibliothécaires harcelés voire licenciés : dans un nouveau rapport, PEN America estime que les bibliothèques publiques américaines font face à une menace qui ne porte plus seulement sur leurs collections, mais sur leur fonctionnement même. Une offensive qui s'est fortement structurée depuis 2021.
Le 03/09/2026 à 18:11 par Hocine Bouhadjera
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03/09/2026 à 18:11
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Avec les bibliothèques scolaires et universitaires, les bibliothèques publiques américaines sont devenues un terrain majeur des batailles culturelles qui traversent les États-Unis.
Dans son rapport Out of Circulation: Expanding Censorship in Public Libraries, publié le 1er septembre, PEN America décrit des institutions arrivées à un « point de rupture », confrontées simultanément à des demandes de retrait de livres, des pressions politiques, des coupes budgétaires et des attaques contre leur personnel.
Le constat dépasse largement les seuls « livres interdits ». Selon PEN America, les stratégies de restriction prennent désormais des formes multiples : déplacement d'un ouvrage jeunesse vers les rayons adultes, apposition d'avertissements, suppression de présentoirs thématiques, annulation de rencontres avec des auteurs ou de lectures publiques, modification de la gouvernance des établissements et utilisation des financements comme moyen de pression.
Les données de l'American Library Association (ALA) donnent la mesure du phénomène. En 2025, l'organisation a recensé 713 tentatives distinctes de censure visant des documents, programmes ou services de bibliothèques. Parmi les incidents dont la localisation est connue, 51 % concernaient des bibliothèques publiques, devant les bibliothèques scolaires.
L'ALA a par ailleurs recensé 4235 titres différents contestés en 2025, soit le deuxième total annuel le plus élevé jamais enregistré, à cinq titres seulement du record de 2023. Surtout, 92 % des contestations provenaient de groupes de pression, de responsables publics ou de décideurs influencés par eux, contre 72 % un an auparavant. Moins de 3 % étaient à l'initiative d'un parent agissant individuellement.
En 2025, l'ALA a par ailleurs comptabilisé 5668 cas de livres retirés des bibliothèques après une contestation, auxquels s'ajoutent 920 restrictions d'accès, par exemple sous la forme d'un déplacement vers une autre section ou d'une autorisation parentale. Il s'agit, selon l'organisation, du niveau de censure le plus élevé enregistré depuis le début de ses statistiques, en 1990.
Parmi les 4235 titres visés, 1671 mettent notamment en scène ou relatent l'expérience de personnes LGBTQIA+ et de personnes racisées. Et, parmi les 15 livres les plus contestés dans les seules bibliothèques publiques en 2025, PEN America relève que 14 abordent de manière importante l'orientation sexuelle ou l'identité de genre ; le quinzième, Our Skin: A First Conversation About Race, de Megan Madison et Jessica Ralli, illustré par Isabel Roxas, est consacré à la question raciale.
Le rapport insiste sur une évolution des méthodes. Un ouvrage n'a plus nécessairement besoin de disparaître totalement pour devenir moins accessible. Des responsables exigent par exemple que des albums destinés aux enfants soient transférés dans les rayons adolescents ou adultes en raison de leur contenu sur le genre, la sexualité ou le racisme.
À Rutherford County, dans le Tennessee, deux membres du conseil du réseau de bibliothèques ont ainsi demandé en mars 2026 le reclassement de 132 ouvrages jeunesse dans la section adulte, au motif qu'ils abordaient notamment le genre. Parmi eux figuraient des albums comme Bodies Are Cool, de Tyler Feder, ou My Rainbow, de DeShanna et Trinity Neal.
La bibliothécaire Luanne James a refusé d'appliquer cette décision, estimant qu'elle contrevenait au Premier amendement et à ses obligations professionnelles. Elle a ensuite été licenciée. Pour PEN America, ce type de reclassement constitue bien une restriction d'accès : un livre reste matériellement présent dans la bibliothèque, mais n'est plus placé à portée du public auquel auteurs et éditeurs l'avaient destiné.
D'autres établissements voient apparaître des étiquettes de « contrôle parental » ou des avertissements visant certains contenus. Le rapport relève aussi des campagnes contre des présentoirs thématiques installés à l'occasion du Pride Month, mois de juin consacré aux personnes et aux luttes LGBTQ+, du Black History Month, célébré en février aux États-Unis pour mettre en avant l'histoire et les contributions des Afro-Américains, ou encore de la Banned Books Week, semaine annuelle de mobilisation contre la censure des livres et pour la liberté de lire.
La pression s'exerce aussi sur la programmation culturelle. PEN America recense plusieurs lectures ou rencontres annulées sous l'effet de campagnes politiques, de protestations ou de menaces.
Les événements liés aux questions LGBTQ+ sont particulièrement exposés : des Drag Story Hours - des séances de lecture pour enfants animées par des artistes drag, organisées notamment dans des bibliothèques - ont dû être annulées après des manifestations, des alertes à la bombe et, dans un cas au Nevada, une agression contre une bibliothécaire.
Le rapport relève également plusieurs cas concernant des auteurs ou des voix palestiniennes et pro-palestiniennes. En décembre 2025, la Los Angeles Public Library a par exemple annulé une rencontre entre l'autrice palestinienne Jenan Matari et l'autrice juive américaine Nora Lester Murad à la suite d'une controverse liée aux publications de l'une d'elles sur les réseaux sociaux. Plus de 100 salariés de la bibliothèque avaient demandé le rétablissement de l'événement.
À New York, dès 2023, cinq ouvrages présentés à la Roosevelt Island Library dans le cadre de Read Palestine Week, une semaine de lectures et de mise en avant d'ouvrages palestiniens ou consacrés à la Palestine, avaient été empruntés par un couple affirmant vouloir les conserver indéfiniment afin d'empêcher leur consultation par des enfants.
Aux États-Unis, où le fonctionnement des bibliothèques dépend largement des collectivités locales et des États, plusieurs administrations ont par ailleurs commencé à conditionner leurs financements au respect de certaines politiques concernant les collections.
En Alabama, la Fairhope Public Library s'est ainsi vu retenir plus de 20.000 dollars de financement public en 2025 après avoir refusé de déplacer certains ouvrages. La pression s'est poursuivie en 2026 autour de dix titres que les autorités souhaitent faire passer des rayons adolescents aux rayons adultes. Parmi eux figure The Hate U Give d'Angie Thomas, roman pour adolescents consacré au racisme et aux violences policières, publié en France sous le titre La Haine qu'on donne, traduit de l'anglais par Nathalie Bru (Nathan, 2018, puis repris en poche chez Pocket Jeunesse).
En juillet 2026, dans le Missouri, le secrétaire d'État et le procureur général de l'État ont également menacé de réduire le financement d'une bibliothèque après une séance de lecture autour de Rainbowsaurus et Big Wig, deux albums jeunesse anglophones, le second mettant notamment en scène un enfant participant déguisé à un concours.
À l'échelle fédérale, l'Institute of Museum and Library Services (IMLS) a lui aussi été placé dans le viseur de l'administration Trump. Cette agence fédérale, sans véritable équivalent direct en France, distribue des financements et soutient les bibliothèques et les musées à travers le pays.
Des subventions avaient été suspendues en 2025 après un décret visant à démanteler l'agence, avant d'être finalement rétablies. La Maison-Blanche a de nouveau proposé de supprimer son financement dans son projet de budget 2027, même si le Congrès avait, au moment de la rédaction du rapport, maintenu des crédits.
Cette stratégie est pourtant très éloignée de l'opinion exprimée par la population : une enquête Knight Foundation/NORC citée par PEN America indique que 93 % des Américains considèrent qu'une réduction des services de leur bibliothèque publique aurait des conséquences sur leur communauté.
PEN America alerte également sur une transformation moins visible : la politisation de la gouvernance des bibliothèques.
Contrairement au modèle français, nombre de bibliothèques publiques américaines disposent, selon les États et les collectivités, de conseils locaux qui peuvent exercer un pouvoir important sur leur direction, leur budget ou leurs politiques documentaires. Plusieurs élus ont cherché à modifier leur composition ou leurs compétences afin d'intervenir plus directement sur les collections.
Dans le comté de Sumner, au Tennessee, après que le conseil de la bibliothèque eut refusé à plusieurs reprises une politique excluant des rayons jeunesse les ouvrages associés à ce que ses promoteurs qualifient d'« idéologie transgenre », les autorités locales ont nommé en 2025 la militante conservatrice Riley Gaines au conseil. Au moins 55 autres livres ont ensuite été soumis à un examen en vue d'un éventuel retrait.
L'Idaho est allé plus loin en 2026 en adoptant une loi permettant aux conseils municipaux d'embaucher et de licencier directement les directeurs de bibliothèques, une prérogative qui appartenait auparavant aux conseils d'administration de ces établissements.
Derrière les livres se trouvent enfin les personnels : harcèlement téléphonique ou sur les réseaux sociaux, divulgation de données personnelles, interventions agressives pendant les réunions publiques, menaces et agressions physiques font désormais partie du quotidien de certains professionnels.
Une enquête de 2024 citée par PEN America a recensé plus de 8000 « incidents traumatiques » vécus par des personnels de bibliothèques américaines, notamment des agressions verbales et physiques. Les professionnels interrogés évoquent stress, anxiété, épuisement et peur des représailles lorsqu'ils s'opposent à une demande de censure.
Le risque peut désormais être judiciaire. Plusieurs États, dont le Mississippi, l'Iowa, l'Arkansas et la Virginie-Occidentale, ont adopté des dispositions susceptibles d'exposer des bibliothécaires à des poursuites pénales lorsqu'ils mettent à disposition de mineurs des documents considérés comme « obscènes » ou « nuisibles ».
Cette logique n'est d'ailleurs pas nouvelle : le Projet 2025 envisageait déjà des mesures particulièrement sévères contre les professionnels mettant à disposition des ouvrages qualifiés de « pornographiques ». Pour PEN America, la menace de poursuites suffit à encourager une forme d'autocensure.
Le rapport Out of Circulation ne constitue pas un recensement exhaustif de toutes les bibliothèques américaines, mais une synthèse des tendances observées depuis 2021, nourrie par les incidents rendus publics, les données de l'American Library Association (ALA), principale organisation professionnelle des bibliothèques aux États-Unis, et des témoignages de professionnels.
Son intérêt réside précisément dans la mise en relation de phénomènes souvent traités séparément : interdictions de livres, pressions budgétaires, changements de gouvernance et attaques contre les bibliothécaires.
Depuis 2021, PEN America a parallèlement recensé près de 23.000 cas d'interdiction de livres dans les écoles publiques américaines. ActuaLitté documente depuis plusieurs années la structuration de cette censure, portée par des groupes de pression, des élus et des décisions administratives. Comme le résume Kasey Meehan, directrice du programme Freedom to Read de PEN America, les bibliothèques publiques étaient traditionnellement des refuges pour la liberté de lire ; elles deviennent désormais des « champs de bataille de la censure ».
La situation n'est toutefois pas à sens unique. Le Guardian relève notamment qu'en Floride plusieurs candidats soutenus par Moms for Liberty - organisation conservatrice devenue un acteur important des campagnes contre certains livres dans les écoles et les bibliothèques - ont échoué lors des primaires de 2026. Le mouvement a également perdu sa majorité au conseil scolaire du comté de Sarasota.
En Californie, la mobilisation a également produit des résultats dans une bibliothèque publique : à Huntington Beach, des habitants ont contesté une politique de retrait de livres avant de parvenir, en 2026, à empêcher un projet de privatisation du réseau de bibliothèques de la ville.
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PEN America souligne de son côté les mobilisations de lecteurs, de bibliothécaires et d'associations pour défendre les collections et les financements. Pour l'organisation, la question engage désormais la définition même de la bibliothèque publique : un lieu où chacun peut accéder gratuitement à des œuvres, des informations et des idées sans que le pouvoir politique décide à sa place de celles qui sont acceptables.
Crédits photo : Des Moisnes, Iowa (CC0)
DOSSIER - Aux États-Unis, une inquiétante vague de censure de livres
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
Rose
04/09/2026 à 07:45
Pauvre pays, les USA s'autodétruisent de l'intérieur et de l'extérieur, leur débâcle tendance dictature rend leurs citoyens malheureux.