À quelques jours du démarrage général des cours au Maroc, prévu le 7 septembre, les libraires alertent sur des manuels encore indisponibles, des marges jugées intenables et la vente informelle. Déjà touché par des pénuries en 2025-2026, le marché du livre scolaire est en pleine recomposition avec le déploiement des « écoles pionnières » et la reprise en main de la conception des manuels par l’État.
Le 01/09/2026 à 16:33 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
01/09/2026 à 16:33
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La rentrée scolaire 2026-2027 débute progressivement au Maroc à partir du 3 septembre selon les niveaux, avant le démarrage effectif et obligatoire des cours dans tous les cycles le lundi 7 septembre. C’est dans cette dernière ligne droite que les libraires multiplient les alertes sur l’approvisionnement en manuels scolaires.
Les difficultés concernent particulièrement les ouvrages destinés aux « écoles pionnières », un dispositif public lancé au Maroc pour expérimenter de nouvelles méthodes d’enseignement et de nouveaux supports pédagogiques avant leur généralisation progressive, mais les représentants des libraires font également état de tensions pour certains titres utilisés dans l’enseignement public traditionnel et dans le privé.
À la mi-août, Hassan Al-Moatassem, d’une organisation professionnelle de libraires - dont l’intitulé varie selon les sources -, estimait que seuls 70 à 80 % des ouvrages destinés aux écoles pionnières étaient disponibles, laissant plus de 20 % des titres encore absents du marché, rapporte Hespress Maroc. Il dénonçait également des retards sur des manuels déjà commercialisés les années précédentes. Ces chiffres proviennent de la profession et ne constituent donc pas un inventaire officiel de l’ensemble des stocks disponibles dans le Royaume.
La situation toucherait aussi le portefeuille des familles : selon les indications données par Hassan El Moatassim, certains manuels destinés aux écoles pionnières auraient augmenté d’environ 5 dirhams (0,46 €) pour le français et 9 dirhams (0,83 €) pour l’arabe par rapport à l’année précédente. Pour certains livres importés utilisés dans l’enseignement privé, les hausses avancées se situeraient entre 5 et 20 dirhams par matière (0,46 à 1,85 €).
La pénurie se double d’un conflit commercial. Le 14 août, les représentants de la profession se sont réunis en urgence et ont annoncé le maintien d’un boycott concernant certains manuels des écoles pionnières. Selon Le360 Maroc, trois entreprises étaient alors visés - l’imprimerie El Maârif, Sochepress et la Librairie des Écoles -, les libraires leur reprochant de ne pas maintenir la marge commerciale habituellement accordée aux détaillants. L’organisation annonçait en parallèle suspendre son dialogue avec le ministère de l’Éducation nationale.
Au cœur du bras de fer : la rémunération laissée aux librairies. Pour certains manuels, celle-ci ne dépasserait plus 10 %. Selon les organisations professionnelles de libraires, les marges proposées cette année se situent autour de 10 à 15 %, alors qu’elles auraient atteint 20 à 25 % lors des années précédentes.
Sur cette marge doivent notamment être absorbés le transport, la manutention, les salaires, le loyer et les autres frais de fonctionnement. Dans les villes éloignées des principaux centres de production et de distribution, les libraires estiment que la vente de certains ouvrages devient difficilement rentable.
À ces difficultés s’ajoute une autre revendication de la profession : à la fin du mois d’août, l’Alliance des libraires au Maroc a écrit au ministère de l’Intérieur afin de demander un renforcement des contrôles contre la vente informelle de livres et de fournitures scolaires.
Selon l’organisation, à chaque rentrée apparaissent des vendeurs qui commercialisent ces produits sur les trottoirs ou dans des locaux qui ne sont pas autorisés à exercer comme librairies. Les professionnels considèrent cette concurrence d’autant plus problématique qu’eux-mêmes supportent les charges fiscales, commerciales et administratives inhérentes à leur activité.
L’organisation réclame donc davantage de contrôles et l’application des dispositions existantes aux vendeurs opérant hors du cadre légal, comme le rapporte Le Matin.
Certains représentants de libraires vont plus loin et dénoncent l’existence d’un « marché noir » : des manuels seraient revendus au-dessus du prix imprimé ou leur achat serait parfois conditionné à celui d’autres fournitures. À ce stade, les sources disponibles permettent d’établir l’existence de ces accusations et des demandes de contrôle formulées par la profession, mais pas d’en mesurer précisément l’ampleur à l’échelle nationale.
Pour comprendre le conflit, il faut revenir à la réforme éducative actuellement déployée au Maroc. Les « écoles pionnières » sont un programme lancé dans le cadre de la feuille de route éducative 2022-2026. Expérimenté à partir de l’année scolaire 2023-2024, le dispositif entend notamment renforcer les apprentissages fondamentaux, développer l’enseignement explicite, accompagner les élèves en difficulté et modifier les méthodes d’évaluation.
Le programme est progressivement étendu : le ministère prévoit environ 2000 écoles primaires supplémentaires chaque année, avec l’objectif d’une couverture générale à l’horizon 2027-2028. Une expérimentation est parallèlement engagée dans les collèges.
Or cette réforme pédagogique s’accompagne d’une réforme économique du manuel scolaire. Dans le système qui prévalait jusqu’alors, les maisons d’édition constituaient des équipes d’auteurs, de pédagogues et de spécialistes chargées de concevoir les ouvrages. Les éditeurs assuraient ensuite leur fabrication et leur commercialisation dans un cadre où les prix des manuels officiels étaient fortement réglementés.
Avec les écoles pionnières, le ministère reprend directement la conception des nouveaux contenus. Les éditeurs interviennent essentiellement à travers des appels d’offres pour l’impression et la distribution. Ils ne détiennent donc plus la même place dans la création éditoriale ni la même structure de revenus.
Cette réforme vise à réduire le prix des manuels, mais elle comprime fortement les marges de toute la chaîne. Selon Médias24, les manuels de français du primaire sont proposés autour de 9 dirhams (0,83 €), tandis que ceux du collège se situent entre 15 et 17 dirhams (1,39 à 1,57 €). Un manuel d’arabe de troisième année du collège doit ainsi être vendu 14,98 dirhams (1,38 €), prix qui doit déjà couvrir impression, emballage, transport, distribution et marges commerciales.
Dans l’ancien modèle, le Conseil de la concurrence estimait qu’environ 35 % du prix d’un manuel revenait à l’impression, 27 % à l’éditeur, près de 30 % à la distribution et aux libraires, et 8 à 10 % aux auteurs. Avec les écoles pionnières, l’État reprend la conception des contenus et les éditeurs interviennent davantage comme imprimeurs et distributeurs. Les professionnels dénoncent donc un modèle qui réduit à la fois leur rôle éditorial et leurs marges, alors que les revenus du scolaire contribuaient aussi, selon certaines maisons, à financer des publications moins rentables.
Les pénuries ne s’expliquent pas seulement par le conflit sur les marges. Les nouveaux manuels des écoles pionnières sont notamment imprimés au format 21 × 29,7 cm, contre 21 × 27 cm pour une grande partie des anciens ouvrages. Tous les imprimeurs marocains ne disposent pas des équipements adaptés, ce qui limite les capacités de production à grande échelle.
Autre frein : les contenus peuvent évoluer d’une année sur l’autre en fonction des expérimentations pédagogiques. Constituer des stocks importants devient donc plus risqué, puisque des invendus peuvent rapidement devenir obsolètes. Ces contraintes avaient déjà provoqué des ruptures lors de la rentrée 2025-2026 : les tensions de 2026 s’inscrivent ainsi dans une transition industrielle plus large.
Face aux alertes, les autorités ne restent pas totalement à l’écart. Depuis le 28 août, le ministère de l’Éducation nationale demande aux services provinciaux et régionaux de vérifier directement la disponibilité des manuels dans les librairies et les différents points de vente.
Des cellules de suivi doivent effectuer des visites sur le terrain, identifier les pénuries et les retards de distribution et transmettre les informations à l’administration. Les directeurs provinciaux sont également invités à organiser au moins deux réunions par semaine pour analyser les problèmes constatés et rechercher des mesures correctives. Le dispositif prévoit aussi une coordination avec les autorités locales et les associations de parents d’élèves.
Le problème n’est d’ailleurs pas nouveau. Lors de la rentrée 2025-2026, ActuaLitté avait déjà documenté d’importantes ruptures de manuels, notamment dans les écoles pionnières, ainsi que des difficultés de distribution et de fortes tensions sur certains ouvrages importés. Un an plus tard, la persistance des pénuries montre que la transition vers le nouveau modèle du livre scolaire reste loin d’être stabilisée.
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À quelques jours de la rentrée, la crise dépasse donc la seule question des stocks : elle révèle les tensions d’un nouveau modèle du manuel scolaire, moins coûteux pour les familles mais plus contraignant pour éditeurs, imprimeurs et libraires. Reste à voir si la réforme pourra sécuriser l’approvisionnement sans fragiliser durablement ceux qui assurent la production et la diffusion des ouvrages.
Crédits photo : une librairie du quartier des Habous à Casablanca (Anouk Cohen)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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