Au XXe siècle, les écrivains français n’ont pas seulement lu Les Mille et Une Nuits : ils s’en sont emparés comme d’un modèle d’écriture. De la mémoire proustienne à l’ambition romanesque de Perec, en passant par le merveilleux surréaliste et la figure de Shéhérazade devenue symbole de résistance, ce recueil sans auteur ni fin a profondément travaillé l’imaginaire littéraire. Par Amel Aït-Hamouda.
Il n’est peut-être pas d’œuvre plus étrange que ce recueil né de la rencontre entre l’Inde, la Perse et le monde arabe, et parvenu jusqu’à nous sous le nom des Mille et Une Nuits. Il a tout de l’objet insaisissable : il n’a pas d’auteur, ou plutôt il en a une multitude ; il n’a pas de fin, sinon celle que chaque traducteur ou copiste lui donne ; il se dérobe sans cesse, comme ces palais enchantés qui, dans ses récits, disparaissent au matin.
Arrivé en France au début du XVIIIe siècle sous la plume d’Antoine Galland, dont la traduction fut publiée de 1704 à 1717 en douze volumes, le recueil n’a cessé, depuis plus de trois cents ans, de défier nos habitudes de lecture. Mais c’est au XXe siècle que son influence prend une tournure décisive : il cesse d’être un simple réservoir de tapis volants et de génies prisonniers des lampes pour devenir un véritable atelier d’écriture, un laboratoire où la modernité littéraire est venue forger certains de ses outils les plus précieux.
Pour comprendre cette fascination, il faut d’abord accepter une évidence : Les Mille et Une Nuits ne sont pas un livre au sens où nous l’entendons habituellement. Comme le rappelle Cyrille François dans sa thèse Les Mille et une nuits et la littérature moderne (1904-2011), il s’agit d’une « compilation de récits divers, du conte merveilleux au roman épique, en provenance de sources lettrées et populaires », mais d’une compilation sans limites précises, qui varie d’un manuscrit à l’autre.
Autrement dit, aucun texte original ne vient sceller le sens de l’ensemble. Ce que nous lisons n’est jamais qu’une version parmi d’autres, un instantané pris dans une tradition orale et écrite qui n’a cessé de s’enrichir, de se déformer et de se réinventer.
Cette instabilité, qui eût été un cauchemar pour les philologues du XIXe siècle, devint au contraire un trésor pour les écrivains du XXe. Ils y virent la preuve qu’une œuvre peut vivre hors de toute autorité, hors de toute clôture. L’Argentin Jorge Luis Borges, qui influença profondément la pensée et la littérature françaises, voyait dans les Nuits une œuvre faite d’une infinité de livres. Elles offrent le vertige d’un récit qui pourrait toujours recommencer, toujours s’enfoncer dans un autre récit.
Les traductions successives ont accompagné cette redécouverte. Après Galland au XVIIIe siècle vint, au tournant du XXe, celle, plus flamboyante et fantaisiste, de Joseph-Charles Mardrus, qui enchanta notamment les surréalistes. Puis, en 2005, l’édition de la Pléiade, établie par Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, offrit au public français une version savante et poétique, attentive à la complexité du texte arabe. À chaque fois, les Nuits se dévoilaient différemment, prouvant qu’elles étaient moins un monument figé qu’un matériau vivant.
C’est peut-être Marcel Proust qui, le premier, comprit toute la portée de cette architecture. Si le narrateur d’À la recherche du temps perdu se passionne pour Les Mille et Une Nuits au point d’en faire l’un de ses livres de référence, ce n’est pas par simple goût de l’exotisme. C’est parce qu’il y reconnaît un principe qui sera aussi le sien : l’art de suspendre le temps par le récit.
L’emboîtement des histoires, que les spécialistes rapprochent volontiers de la mise en abyme, est au cœur des contes orientaux. Shéhérazade raconte une histoire et, dans cette histoire, un personnage en raconte une autre, et ainsi de suite, potentiellement à l’infini.
Or que fait Proust, sinon plonger son lecteur dans une mémoire où les souvenirs s’enfoncent les uns dans les autres, comme des reflets dans des miroirs ? Le Temps retrouvé, ultime volume de son cycle, constitue une tentative magnifique de conjurer la mort par l’écriture, comme la conteuse des Nuits repousse chaque matin son exécution en promettant une suite.
Victor Graham, dans son étude « Marcel Proust and the Mille et une nuits », parue dans la Canadian Review of Comparative Literature, souligne que la référence aux Nuits n’est pas chez Proust un simple ornement : elle constitue un modèle narratif, une matrice qui irrigue son œuvre.
Dans les années 1920, les surréalistes, en quête d’un merveilleux capable de surgir au cœur du réel, se tournèrent à leur tour vers le recueil. Louis Aragon, qui fut l’un des lecteurs les plus avides des Nuits, y puisa une énergie libératrice.
Dans Le Paysan de Paris, il évoque « les dormeurs éveillés des mille et une nuits », voyant dans ces contes une promesse d’évasion hors des sentiers battus de la raison. Le merveilleux oriental n’est pas pour lui un simple dépaysement : il devient une manière d’apprendre à voir autrement les rues de Paris, les affiches et les passages couverts.
Comme le relève un article de Diacritik consacré à Aragon, celui-ci était un véritable « spécialiste des Mille et Une Nuits », signe de l’attention particulière que les surréalistes portaient au recueil.
André Breton lui-même, bien que plus discret sur ce point, ne fut pas insensible à ce réservoir d’images. Les Nuits offraient aux surréalistes ce qu’ils cherchaient : un espace où la logique ordinaire se défait, où les objets peuvent se mettre à parler et où le rêve cesse d’être un simple reflet du jour. Le recueil devient ainsi une véritable structure d’accueil, un cadre assez souple pour contenir toutes les audaces de l’imaginaire.
Cette fascination pour la structure ouverte et l’infinité potentielle du récit ne s’éteignit pas avec le surréalisme. Elle trouva un prolongement inattendu chez Georges Perec qui, dans La Vie mode d’emploi (1978), revendiqua ouvertement l’héritage des Mille et Une Nuits, allant jusqu’à en faire l’un de ses « modèles ».
L’auteur oulipien confiait avoir eu, en écrivant son roman-fleuve, « l’impression d’écrire Les Mille et Une Nuits ». Cette filiation n’est pas anecdotique. Comme la conteuse orientale, Perec tisse une toile narrative dont les ramifications semblent inépuisables : chaque histoire en appelle une autre, chaque détail ouvre sur un nouveau récit.
L’universitaire Dominique Jullien, dans ses travaux sur l’intertexte des Nuits, souligne d’ailleurs que Perec fait écho à cette tradition en insérant dans son roman une citation du conte du « Dormeur éveillé ».
Mais Perec va plus loin : il adopte des contraintes formelles qui font écho à la logique combinatoire des Nuits. Le recueil oriental, par son infinité potentielle, semble ainsi préfigurer certaines expérimentations de l’Oulipo, ce groupe d’écrivains et de mathématiciens fondé par Raymond Queneau et François Le Lionnais, dont Perec fut l’un des membres les plus brillants.
Comme Les Mille et Une Nuits, qui se prêtent à une infinité de récits possibles, La Vie mode d’emploi est un livre ouvert, un roman dont les ramifications semblent défier toute tentative de résumé. Le critique Jean-Bernard Vray, dans son analyse de l’œuvre perecquienne, souligne que cette ambition d’épuisement du réel n’est pas sans rappeler la démesure des contes orientaux.
Jean Cocteau, figure protéiforme du XXe siècle, n’a pas échappé à l’attrait des Mille et Une Nuits. Dès ses débuts, en 1909, le poète publie un recueil inspiré des contes orientaux, témoignant d’une fascination précoce pour ce merveilleux qu’il ne cessera d’explorer tout au long de sa carrière.
En 1955, il rédige une préface intitulée Prestige des Mille et Une Nuits pour une édition du Club du livre du mois, où il célèbre la puissance évocatrice du recueil : « Longues furent les mille et une nuits pour Shéhérazade, courtes pour le Kalife… »
Cocteau, comme les surréalistes avec lesquels il partagea certaines aspirations, voyait dans les Nuits un réservoir d’images et de rêves, une machine à inventer des mondes. Son œuvre, traversée par le goût du merveilleux et de l’étrange, doit beaucoup à cet imaginaire oriental qui, chez lui, n’est jamais un simple exotisme, mais une invitation à repenser les frontières du réel.
La préface de 1955, véritable déclaration d’amour au recueil, témoigne de l’importance que les Nuits eurent pour un artiste qui, toute sa vie, chercha à mêler rêve et réalité.
Mais, dans ce foisonnement, une figure finit par tout dominer : Shéhérazade. Au XXe siècle, traversé par les guerres, les exils et les totalitarismes, la conteuse devient bien plus qu’une princesse orientale. Elle incarne la littérature elle-même, dans ce qu’elle a de plus vital : le pouvoir de dire non à la mort par la seule force de la parole.
Raconter, c’est survivre ; inventer, c’est repousser l’échéance. Ce parallèle entre l’écrivain et Shéhérazade a hanté les lettres du XXe siècle, de la Résistance aux questionnements postcoloniaux. Ainsi que l’a formulé Michel Butor : « Tout écrivain est Shéhérazade ».
Shéhérazade n’est donc plus seulement une héroïne de conte : elle devient un symbole universel du pouvoir de la narration.
Cette dimension existentielle du récit trouve un écho particulier chez les écrivains marqués par les traumatismes des guerres, de l’exil et de la colonisation. Des auteurs comme Tahar Ben Jelloun ou Assia Djebar se sont emparés à leur tour de Shéhérazade et de l’héritage des Nuits pour raconter autrement l’exil, la mémoire et les identités, loin des mirages de l’orientalisme.
Le mythe de la conteuse devient alors un outil permettant de penser la condition postcoloniale, de renouer avec une tradition tout en la réinventant.
Marguerite Yourcenar, dans ses nouvelles, use quant à elle de l’imaginaire des Nuits avec une certaine distance critique. Comme le relève un article du Bulletin de la SIET, l’Orient se retrouve chez elle « à la marge du récit » et peut servir à « satisfaire l’horizon d’attente d’un lecteur occidental moyen » nourri de représentations convenues.
Elle ne se contente donc pas de reproduire le mythe : elle interroge aussi la manière dont l’Occident regarde l’Orient. Cette lucidité constitue l’un des traits majeurs de la réception moderne des Nuits : il ne s’agit plus seulement de goûter le dépaysement, mais d’interroger le regard qui le produit.
À mesure que l’on avance dans cette traversée, une évidence s’impose : Les Mille et Une Nuits ne sont pas une relique du passé. Elles constituent une œuvre toujours en mouvement, un livre que chaque génération réécrit à sa manière. Leur absence d’origine unique, leur nature composite et leur goût pour l’infini du récit en font un territoire de liberté pour la création.
Si Shéhérazade nous enseigne quelque chose, c’est qu’une histoire n’est jamais vraiment finie tant qu’elle continue d’être racontée. Et si les écrivains du XXe siècle ont tant aimé ce recueil, c’est qu’ils y ont trouvé un écho à leurs propres tourments : dans un monde fracturé, où la vérité semblait vaciller et où le temps menaçait toujours de s’arrêter, les Nuits rappelaient que la parole peut être une arme, que l’imagination peut devenir une forme de résistance et que le geste de raconter, fût-ce pour conjurer l’angoisse, demeure l’un des plus profondément humains.
Elles restent ainsi pour nous un trésor inépuisable : non pas un trésor que l’on garde, mais un trésor que l’on transmet, que l’on transforme et que l’on raconte à son tour, pour que la nuit ne vienne jamais tout à fait.
Crédits photo : Edmund Dulac, illustration pour Stories from the Arabian Nights, texte adapté par Laurence Housman, Londres, Hodder & Stoughton, 1907 — National Library of New Zealand, domaine public.
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 12/10/2006
3368 pages
Editions Gallimard
203,00 €
Paru le 08/08/2024
2400 pages
Editions Gallimard
36,00 €
Paru le 07/12/2023
640 pages
Editions Gallimard
10,00 €
Paru le 26/10/2009
249 pages
Editions Gallimard
8,60 €
Paru le 31/03/1997
699 pages
Hachette
22,71 €
Commenter cet article