Après l’avis négatif rendu sur la demande de label Librairie indépendante de référence déposée en 2026 par La Griffe Noire, le Centre national du livre apporte de nouveaux éléments à ActuaLitté sur l’historique et l’instruction du dossier. En 2018, lors du dernier renouvellement du label, la commission avait ainsi jugé la politique d’animation de la librairie « tout juste suffisante » et demandé qu’elle soit renforcée.
Le 31/08/2026 à 18:12 par Hocine Bouhadjera
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31/08/2026 à 18:12
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Pour la nouvelle demande, le CNL indique que, « malgré [ses] relances », certaines réponses sont restées « parcellaires et incomplètes », notamment sur le nombre de titres proposés. Ces précisions complètent les éléments communiqués vendredi 28 août. La Griffe Noire ne bénéficie plus du label depuis 2022 et l’avis négatif rendu cette année n’a pas encore fait l’objet d’une notification définitive.
L’affaire avait éclaté le 26 août, lorsque Gérard Collard avait rendu public l’avis défavorable concernant la candidature de la librairie de Saint-Maur-des-Fossés. Fondée en 1987 avec Jean-Edgar Casel, La Griffe Noire est devenue en près de quarante ans l’une des enseignes les plus identifiées du paysage de la librairie française, notamment grâce aux prescriptions très personnelles de ses libraires et à la présence médiatique de son cofondateur.
La réaction avait été immédiate. Dès le lendemain, l’écrivain Jean-Christophe Portes lançait une pétition pour demander la reconnaissance de La Griffe Noire, bientôt relayée par plusieurs auteurs. Parmi les signataires figurent, entre autres, Virginie Despentes, Laurent Binet, Anne Berest, Nadine Monfils, Éric Fouassier, Éric Giacometti, Romain Slocombe, René Manzor, Jacques Saussey, Alix Girod de l’Ain, Patricia Tourancheau, Bertrand Puard, Laurent Genefort, Michèle Barrière, Isabelle Duquesnoy ou encore Zoé Brisby. Elle dépassait les 2000 signatures vendredi. Au moment de notre consultation ce lundi 31 août, elle en réunissait plus de 3300.
Franck Thilliez a lui aussi apporté publiquement son soutien à l’établissement. L’écrivain replace l’affaire dans un contexte plus large de fragilisation des librairies, entre hausse des charges, recul de la lecture et diminution de certaines aides au secteur. Il décrit La Griffe Noire comme « une institution qui, en presque 40 ans, n’a cessé de défendre le livre, les auteurs, la littérature » et estime la décision « purement incompréhensible ». Sa réaction illustre aussi une confusion entretenue par l’intitulé même du dispositif. « Si elle n’est pas une librairie indépendante, alors qu’est-elle ? », interroge l’auteur.
Le soutien est même venu d’Italie. Parrain de la dernière édition de Créteil en Poche, où l’Italie était pays invité d’honneur, Ugo Barbara estime que de nombreux auteurs, notamment italiens, doivent une partie de leur succès en France aux recommandations de La Griffe Noire et dit espérer que le CNL « reconsidérera sa décision ». « Je ne vois vraiment pas où, sinon à La Griffe Noire, on pourrait trouver avec autant d’évidence une ligne éditoriale autonome, un catalogue riche, des libraires professionnels et une activité culturelle constante », écrit-il.
Si le label « Librairie indépendante de référence » ne remet pas en cause l’indépendance d’un établissement, il constitue une reconnaissance administrative particulière, accordée pour trois ans selon des critères réglementaires précis.
Ce label administratif, accordé pour trois ans selon des critères précis, apporte néanmoins plusieurs avantages : une reconnaissance officielle de la qualité de la librairie, la possibilité d’une exonération fiscale décidée localement, parfois de meilleures conditions commerciales auprès de fournisseurs, et l’accès à une aide spécifique du CNL pour la mise en valeur des fonds et de la création éditoriale.
Son attribution repose notamment sur la part du chiffre d’affaires réalisée avec les livres neufs, l’indépendance de l’entreprise, l’importance et la diversité de l’assortiment, les moyens consacrés au personnel et la qualité de l’animation culturelle. Le label est délivré par le préfet de région après instruction du CNL et avis d’une commission réunissant représentants de l’État, collectivités, professionnels du livre et personnalités qualifiées. C’est cette commission qui a rendu un avis défavorable à la demande 2026 de La Griffe Noire.
Vendredi, le CNL avait déjà publiquement tenu à « rétablir plusieurs faits ». La librairie, indiquait-il, n’était plus labellisée depuis la fin de l’année 2021 et n’avait déposé aucune nouvelle demande dans les années suivantes. La procédure engagée en 2026 ne correspond donc pas au retrait ou au non-renouvellement immédiat d’un label existant, mais à l’examen d’une nouvelle candidature.
L’établissement public faisait également état d’informations complémentaires réclamées au cours de l’instruction, auxquelles La Griffe Noire aurait répondu de manière « parcellaire ». La réponse adressée directement ce lundi à ActuaLitté permet désormais de préciser ces différents points.
La communication du CNL n’avait pas apaisé Gérard Collard. Dès vendredi soir, celui-ci dénonçait sur Facebook ce qu’il considère comme la lourdeur du fonctionnement du CNL et des DRAC. Il affirmait avoir reçu « un nombre incroyable de messages de libraires » lui racontant leurs difficultés avec les deux organismes, certains ayant, selon lui, « abandonné devant ces machines à gaz ».
Quelques heures plus tard, il appelait plus largement à « une réforme totale CNL et DRAC », estimant que les « nominations, qualifications, méthode de fonctionnement, transparence décision... tout est à revoir ! »
Le CNL rappelle que La Griffe Noire a obtenu le label LIR pour la première fois en 2009, puis à nouveau pour 2019-2021 après une demande déposée en 2018. Cet avis favorable était toutefois assorti d’une réserve : sa politique d’animation était jugée « tout juste suffisante » et devait être renforcée.
La remarque peut surprendre pour une librairie très identifiée aux rencontres, dédicaces et événements littéraires, notamment Saint-Maur en Poche, puis Créteil en Poche. Gérard Collard a aussi largement contribué à cette visibilité par ses interventions médiatiques.
Le CNL ne précise toutefois pas ce qui avait motivé cette réserve en 2018 et ne la présente pas comme la cause de l’avis négatif rendu en 2026. Elle montre simplement que le critère d’animation avait déjà fait l’objet d’une attention particulière lors du précédent examen.
La réponse de ce lundi donne surtout un premier exemple concret concernant l’instruction de la demande 2026. « Dans le cadre de l’instruction de cette demande, le CNL a sollicité des précisions complémentaires auprès de la librairie », explique l’établissement public. Et d’ajouter : « Malgré nos relances, les réponses apportées sont restées parcellaires et incomplètes notamment sur le nombre de titres proposés. » Le site du CNL précise par ailleurs que « seuls les dossiers complets et répondant aux critères d’éligibilité sont présentés en commission ».
Cette dernière donnée intervient directement dans l’un des critères du label. Pour une librairie générale, le nombre minimal de titres détenus en stock et proposés à la vente est fixé à 6000 lorsque le chiffre d’affaires annuel réalisé avec la vente de livres au détail est inférieur ou égal à 600.000 €, et à 10.000 au-delà. Des seuils spécifiques s’appliquent aux librairies spécialisées. La Griffe Noire est connue pour disposer d’un assortiment très largement supérieur à ces seuils
Le CNL ne précise pas si les informations manquantes sur le nombre de titres ont, à elles seules, motivé l’avis négatif, ni quels autres critères auraient éventuellement posé problème.
Le label LIR repose en effet sur plusieurs conditions. Une librairie doit notamment réaliser au moins 50 % de son chiffre d’affaires annuel avec la vente de livres neufs au détail et consacrer au moins 12,5 % du chiffre d’affaires réalisé avec les livres aux frais de personnel affecté à cette activité. L’importance et la diversité de l’assortiment, ainsi que la régularité et la qualité de l’animation culturelle, sont également prises en compte.
La réponse adressée à ActuaLitté permet aussi de préciser qu’aucun changement récent des règles n’est intervenu. Le CNL assure n’avoir « ni modifié les critères d’attribution du label, ni reçu pour instruction de diminuer le nombre de librairies bénéficiaires ». Il ajoute qu’« il n’existe par ailleurs aucun quota annuel de librairies pouvant être labellisées ».
Les critères sont fixés par les textes réglementaires, notamment l’article 1464 I du Code général des impôts et le décret du 23 août 2011. Chaque établissement est examiné individuellement, et le label n’est pas attribué à partir d’une enveloppe budgétaire limitée.
C’est précisément cette présentation très administrative que Gérard Collard conteste dans ses publications. Vendredi soir, il accusait le CNL et la DRAC de « se repasser la patate chaude dans un jargon administratif soporifique » et dénonçait « l’art de noyer le poisson ». Il reproche surtout aux institutions leur manque de transparence et réclame désormais des réponses nominatives sur les personnes et instances ayant participé à l’examen du dossier.
Le CNL rappelle enfin qu’« aucune décision définitive relative à la demande déposée par La Griffe Noire en 2026 n’a été formellement notifiée ». La commission a rendu un avis négatif, le rapport a été transmis à la DRAC, qui doit ensuite notifier officiellement la décision à la librairie. Le 31 août correspond à la date limite prévue pour la décision des préfets de région. Les notifications doivent intervenir en septembre.
En cas de décision défavorable, La Griffe Noire pourra notamment former un recours gracieux auprès du préfet de région, auteur de la décision, ou saisir directement le tribunal administratif compétent pour demander son annulation. En principe, le recours contentieux doit être introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision.
Un recours gracieux exercé dans ce délai interrompt le délai de recours contentieux, qui recommence à courir après la réponse de l’administration. Les voies et délais exacts devront en tout état de cause figurer dans la notification adressée à la librairie.
Contactés par ActuaLitté au sujet des nouvelles précisions du CNL - notamment la réserve formulée en 2018 sur la politique d’animation, les réponses jugées « parcellaires et incomplètes » en 2026 et l’absence de demande entre 2021 et 2025 - La Griffe Noire et Gérard Collard n’avaient pas répondu à nos sollicitations au moment de la publication.
À LIRE - La Griffe Noire : “Tout ça ne fait donc pas de vous un libraire indépendant ?”
La mobilisation se poursuit néanmoins autour de la librairie, avec plus de 3300 signatures recueillies par la pétition lancée le 27 août. La notification officielle de la décision et, le cas échéant, la réponse de La Griffe Noire doivent encore préciser la suite de l’affaire.
Crédits photo : Leeloo The First (Pexels)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
4 Commentaires
Alfred
31/08/2026 à 23:35
Vous n’indiquez pas dans votre article le fait que dans l’une de ses communications sur les réseaux Gerard Collard cite nommément une personne du CNL en indiquant son téléphone et son mail, ce qui pourrait apparaître comme une incitation au harcèlement sur les réseaux sociaux dont on sait qu’ils sont fréquents et peuvent être violents.
Cette omission est d’autant plus surprenante que c’est un point important de la réponse du CNL.
Zannier
01/09/2026 à 00:33
Le cnl, on se demande à quoi il sert, le label a également été refusé à ma librairie alors que toutes les conditions étaient réunis : 6000 ref mini, que du neuf, énormément de rencontres. Bref je n ai jamais compris pourquoi. C'est magouille et compagnie comme à peu près tous en France.
christophe aubert
02/09/2026 à 15:06
La Griffe Noire, librairie indépendante existant depuis 38 ans, n'aurait pas droit à l'appellation et au label "Librairie Indépendante" ?? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ??
On peut aimer, ou pas, les deux libraires qui ont créé jadis cette librairie à Saint-Maur-des-Fossés. Gérard Collard, le plus connu des deux, a souvent eu des avis tranchés. Mais au fond c'est ce l'on demande d'un libraire justement, et c'est ce qui le différencie, et lui permet d'être, son avis.
Mais qu'une administration où les gens n'ont jamais vendu un livre de leur vie, puisse refuser cette appellation sur des critères abscons, à quelqu'un si évidement engagé dans la lecture depuis toujours, relève de la folie...
Cela me rappelle ces cas, très rares heureusement, où une administration, décide que vous êtes mort, et où le vivant puisqu'il ne l'est pas, doit prouver qu'il est en vie, le fait qu'il le soit n'étant pas suffisant en soi...
Pour ma part j'ai croisé les deux créateurs de la Griffe Noire, avant qu'ils créent cette belle librairie, ils étaient alors quelque chose comme premiers libraires (à la FNAC de l'époque on aurait qualifié ces libraires de VQ2), chez un grand libraire de l'époque, la librairie Berthet à Nogent.
Leur patron, ce Monsieur Berthet ne rigolait pas avec ce qu'était être un libraire. Ainsi quand arrivait un nouveau représentant sur le secteur, et je l'étais pour Vent D'ouest Diffusion, de la BD, Monsieur Berthet demandait votre numéro de téléphone, pour vous appeler au premier problème.
En 1987 les téléphones étaient fixes et reliés par un fil au réseau.
Il m'a appelé chez mois, un dimanche matin, à 8 ou 9h00, je ne me souviens plus du problème, mais sa voit n'était pas contente... Bref je n'en menais pas large.
Monsieur Berthet avait décidé de moderniser et d'agrandir, cette année là, sa librairie de Nogent, il avait décidé que ses deux premiers libraires, Gérard Collard et son associé, seraient ses successeurs, Monsieur Berthet n'était plus tout jeune.
Mais Gérard Collard et son camarade n'étaient pas de cet avis, ils étaient réellement trop indépendants, pour rester toute leur vie, les employés même préférés de Monsieur Berthet, et en 1988 si mes souvenirs sont bons, ils avaient créé "La Griffe Noire", reprenant pour leur librairie, le titre d'un des Alix les plus mémorables...
Une fois ouverte leur librairie, je me rappelle de centaines de livres en pile, et des centaines d'avis sur des petits cartons accrochaient aux couvertures, qui intriguaient l'oeil.
Je me souviens d'y avoir acheté plusieurs fois des livres sur le conseil de Gérard Collar, alors que je n'en manquais déjà pas, et que j'étais surtout venu pour lui en vendre, puisque ce fut toute ma vie, mon métier, vendre des livres aux libraires.
Mais Gérard Collard est un excellent vendeur, un libraire rappelons le nous étant quelqu'un qui vend des livres.
J'ai entre autres, acheté sur son conseil, la série des Wilt de Tom Sharpe, des romans d'humour noir qui se moquaient de l'apartheid à l'époque où il existait pleinement en Afrique du Sud... Et oui, j'ai ri grâce à ces livres, d'une situation impossible et cruelle...
Je ne sais pas si en librairie Tom Sharpe existe encore ?
Mais c'est ça être un libraire (indépendant), être quelqu'un qui vous fait découvrir un livre, et un auteur, dont on se souvient encore quarante ans après...
christophe Aubert
02/09/2026 à 15:19
Sa voix