Douze tomes, 16.900 pages… Publié en intégralité par L’Âge d’Homme entre 1976 et 1994, le Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), aujourd’hui revendu fort cher sur le marché de l’occasion, demeure peu lu, du moins en intégralité. Agrégée, docteure ès lettres, Géraldine Sauquet a, en quelque sorte, débroussaillé l’épais maquis de ce texte total, récit intime de quatre décennies, histoire de la vie quelque peu terne d’un professeur genevois, extrêmement cultivé, séduisant physiquement, mais miné par une timidité et une aboulie pathologiques. Par Étienne Ruhaud.
Le 26/08/2026 à 18:22 par Auteur invité
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26/08/2026 à 18:22
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Paru chez Honoré Champion en février 2026, Le Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel. L’écriture de soi à l’épreuve du temps constitue une excellente, et très complète, approche du monstre littéraire que représente le fameux Journal.
ActuaLitté : Dans un premier temps, comment avez-vous croisé la route d’Henri-Frédéric Amiel ?
Géraldine Sauquet : C’est une rencontre favorisée par mon directeur de thèse, Michel Braud, auquel j’ai rendu visite à l’Université de Pau pour lui soumettre un projet de thèse sur les journaux de femmes de lettres, grandes voyageuses (Ella Maillart, Isabelle Eberhardt et Alexandra David-Néel), mais il était bien difficile d’apporter un nouvel éclairage, même comparatif, sur ces récits de voyage journaliers.
Ma déception a cependant vite fait place au plaisir de découvrir l’anthologie proposant des extraits de journaux intimes, De Madame de Staël à Pierre Loti (publiée en 2012 par ce même Michel Braud), et en particulier la vingtaine de pages extraites du journal intime d’Amiel (entrées de l’année 1866). La lecture m’a immédiatement confrontée à un homme, à un univers personnel, à un style d’écriture qui m’ont intéressée.
Par ailleurs, aucune thèse n’avait été écrite sur son journal intégralement publié (la dernière thèse, signée Léon Bopp, H. F. Amiel, essai sur sa pensée et son caractère, datait de 1926 et ne portait que sur une édition parcellaire du journal). C’est ce qui m’a décidée à lire les 16 900 pages que compte le Journal intime.
Professeur, Amiel espérait avant tout devenir écrivain célèbre. Or son œuvre littéraire à proprement parler, si l’on excepte le journal, est relativement mince. Comment expliquer cela ?
Géraldine Sauquet : Le rêve de devenir un écrivain célèbre hante Amiel sa vie durant : jeune étudiant brillant, cultivé, promis aux plus grandes espérances, il a très vite pris conscience de son inconstance, de son irrésolution, de sa nature velléitaire et intransigeante à la fois (l’exigence du « Tout ou rien ») ; dans son journal, il écrit avoir « l’appréhension de l’écrivain sans en avoir le talent », avoue se sentir inhibé par l’enjeu d’une œuvre destinée à être publiée…
Or, « la strangurie littéraire » dont il se disait souffrir est si complexe : de « l’ambition suprême » au défaut d’estime de soi, du peu de reconnaissance des œuvres poétiques publiées à la seule production d’un journal intime proliférant, d’un milieu académique genevois peu porteur aux émerveillements de lecture écrasants…
L’acte d’écrire une œuvre officiellement reconnue, inscrite dans l’histoire littéraire de son temps, est douloureusement suspendu et ne cesse de dériver vers l’écriture « en pointillé » du journal, dans lequel le diariste déplore sa « stérilité productive », recense des titres d’œuvres virtuelles, ou bien révèle qu’en écrivant De l’Allemagne, Madame de Staël a produit le texte dont il aurait aimé être l’auteur. « L’ambition suprême » fait ainsi place au sentiment d’être « une aspiration déçue et une vie manquée »…
Amiel fut également poète, et se voulait poète. Il a ainsi publié les recueils Grains de mil, en 1853, et La Part du rêve, en 1864. Par ailleurs, le journal contient plusieurs vers. Peut-on parler d’une œuvre littéraire à part entière ?
Géraldine Sauquet : Amiel est aujourd’hui connu pour son journal. La réception des cinq recueils publiés de son vivant à Genève est restée confidentielle et n’a donc pas eu le succès escompté par son auteur, qui considérait la poésie comme « l’art parfait et absolu ». Ses poésies-maximes ont été sévèrement jugées, ses poèmes lyriques et ses traductions de poètes également critiqués.
Le dernier opus, Jour à jour, poésies intimes, est le plus émouvant à mes yeux puisqu’il embrasse, en 111 pièces versifiées, les quatre saisons d’une année d’écriture, autre moyen d’expression destiné à tisser le temps. Mais c’est une lecture initiée par mon travail de recherche et je ne pense pas que la poésie d’Amiel soit lue de nos jours ; elle est trop morale ou conventionnelle.
A contrario, certaines pages du journal relèvent d’une véritable prose poétique, émouvante et singulière, en témoigne la description de certains paysages lacustres ou montagnards qu’un moment de contemplation et d’écriture saisit sur le vif.
De plus, H. F. Amiel aime associer l’écriture poétique à l’écriture des jours ; il cite ses propres vers, nourrit sa réflexion de vers empruntés aux poètes aimés (La Fontaine, Racine, Hugo, A. de Musset, Lamartine), illustre son goût pour les poésies-maximes en ouverture des cahiers, fait ses gammes poétiques en fin de cahier : la poésie est bien l’une des composantes de l’écriture protéiforme d’un journal parsemé d’éclats lyriques, nourri de poésie antique ou romantique, miroir d’un moi kaléidoscopique et d’une œuvre à vocation littéraire.
Amiel est d’abord un homme extrêmement cultivé, comme en témoigne le nombre de citations et de références présentes dans le Journal. Parmi ces mêmes références, nous pourrions évoquer Goethe, ou encore Jean-Jacques Rousseau, un compatriote, mais aussi Senancour. Peut-on qualifier Amiel d’écrivain romantique ?
Géraldine Sauquet : Amiel naît en 1821. Étudiant puis écrivain, il lit beaucoup la poésie romantique allemande et française. Il y retrouve sa sensibilité, sa mélancolie et son goût de la solitude, le besoin précoce de s’écrire pour mettre en mots sa vie la plus intime et exprimer ainsi ses tourments les plus intérieurs, ses rêveries prodigieuses et leurs échappées sur l’infini, sa nostalgie d’un monde ancien porteur d’un ordre religieux, moral et spirituel et son émotion face au caractère sublime des paysages suisses.
Tout le prédispose à partager les aspirations de la génération romantique, au point de ressentir intensément ce « Mal du siècle » qui conduit à « l’impasse de la désharmonie », au désenchantement ou aux aspirations déçues. Lecteur passionné de Byron, Amiel considère qu’« un paysage quelconque est un état d’âme » ; il est contraint d’abandonner la lecture d’Obermann de Pierre de Senancour, reconnaissant dans le héros un douloureux alter ego.
Il dépeint ainsi, dans ses carnets intimes, un monde dont l’évolution historique est bien peu charitable aux « sensitifs » comme aux rêveurs. Or, en écrivant son Journal intime sur quatre décennies déterminantes (1838-1881), Amiel témoigne aussi d’un nouveau sentiment de la personne, il fait advenir de nouvelles modalités d’exploration de l’identité individuelle, ce qui excède le seul héritage romantique dont il est également porteur.
N’oublions pas qu’il aime ciseler des aphorismes et maximes sous forme de poésie gnomique, qu’il condamne la France révolutionnaire et ses aspirations démocratiques au nom d’un conservatisme politique élitiste, qu’il analyse son époque en moraliste et possède un art consommé du portrait satirique. En somme, les discours hétérogènes présents dans son journal ouvrent son écriture à diverses sensibilités qui excèdent donc la seule dénomination d’écrivain romantique.
Parallèlement, Amiel enseignait la philosophie à Genève et fut disciple de Schopenhauer. Plusieurs réflexions métaphysiques apparaissent dans le Journal. Peut-on donc parler d’une œuvre philosophique ? Et, dans ce cas, pouvez-vous nous en dire davantage sur les conceptions propres à l’auteur ?
Géraldine Sauquet : L’érudition d’Amiel, « prodigieux liseur », est perceptible dans chacune des pages du journal. Il occupe la chaire de littérature et d’esthétique à l’Académie de Genève, mais il enseigne également l’histoire de la philosophie. Formé à l’idéalisme allemand et à la philosophie de Hegel, il ne cesse de lire les philosophes de l’Antiquité jusqu’à ceux de son siècle et il en relate la lecture dans les pages de ses carnets.
Il trouve son « frère » en découvrant l’œuvre du philosophe américain Emerson ou bien fait siennes les théories panenthéistes du philosophe allemand Karl Krause. Il s’ouvre également au mysticisme de Schleiermacher et, lorsqu’il décrit les rêveries « cosmiques et prodigieuses » qui le font évoluer, selon ses mots, en pleine phénoménologie, il traverse des états de conscience en lien avec cette tradition philosophique allemande.
Léon Bopp évoquait « les religions d’Amiel » pour suggérer les diverses influences qu’il mentionne dans son journal ; on pourrait en parallèle évoquer les multiples pensées philosophiques qui l’intéressent : il reprend à son compte certaines images traditionnelles de l’héraclitéisme pour figurer le passage du temps, mobilise le stoïcisme pour s’exhorter au devoir et à la maîtrise de soi (« Sustine et abstine ») ou bien, comme Arthur Schopenhauer, frère en pessimisme et autre référence de son panthéon philosophique, il s’intéresse au bouddhisme ; mais il lit encore Auguste Comte, s’intéresse au positivisme, au scientisme et affirme par ailleurs qu’il aimerait être Pierre-Joseph Proudhon !
Par son ampleur et la richesse de ses références, le Journal intime offre au lecteur une forme d’impressionnisme religieux et philosophique qui met en lumière le cheminement d’un homme confronté aux mutations historiques et civilisationnelles de son siècle et qui ne cesse de douter, de lire et d’interroger.
Le Journal intime est le creuset des lectures d’Amiel, il rend compte de sa grande culture philosophique comme de ses propres expériences phénoménologiques, mais il peut aussi se lire comme une œuvre philosophique à part entière si l’on considère qu’en déroulant le fuseau existentiel de son auteur, depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort, le dispositif d’écriture du journal donne une forme sensible au temps et à la conscience malheureuse de la finitude humaine.
On connaît aujourd’hui l’édition complète du Journal, publiée en intégralité, sur douze tomes, par Bernard Gagnebin chez L’Âge d’Homme, entre 1976 et 1994. Les volumes sont aujourd’hui épuisés et difficiles à trouver sur le marché, sauf d’occasion. Pensez-vous que le livre sera un jour réédité ? Ou le gouffre financier que cela représente est-il trop profond ?
Géraldine Sauquet : L’édition complète du Journal a été un projet considérable et les douze tomes, publiés en dix-huit ans, sont en effet bien difficiles à trouver à l’état neuf (j’ai consulté et lu le troisième tome en bibliothèque universitaire !). Je ne connais pas les projets de la maison d’édition L’Âge d’Homme, mais le fait d’avoir réalisé cette étude permettra peut-être de favoriser une nouvelle publication du journal intégral.
Cela semble paradoxal. Amiel voulait que son journal passe à la postérité, tout en le cachant. De fait, quelles étaient ses véritables intentions ? On sait l’homme pétri de contradictions.
Géraldine Sauquet : Amiel souhaitait ardemment échapper « à l’oubli et au néant » et, à ses yeux, seule une œuvre écrite et publiée peut permettre « de survivre quelque peu » dans la mémoire des hommes. Or, le « grand écrivain » qu’il désirait devenir, consacré par « un monument aere perenuius, un ouvrage indestructible », ne peut considérer sereinement l’édifice du Journal intime puisque sa forme d’écriture ne relève pas encore des genres littéraires admis.
Par ailleurs, son ampleur, sa nature éminemment intime le condamnent sans appel. Texte vulnérable, intransmissible en l’état, il n’en était pas moins le « livre de [s]a vie », une forme d’alter ego scripturaire qui avait recueilli durant trois décennies « le meilleur de son être ».
Amiel envisage alors de léguer son immense manuscrit à deux amis, à charge pour eux d’en extraire les entrées les plus remarquables afin d’élaborer le portrait d’un penseur et d’un esthète doté d’« une certaine unité morale et littéraire ». Ainsi, persuadé que ses pages d’écriture journalières avaient de la valeur pour des lecteurs posthumes, il souhaite leur laisser une « biographie psychologique », un « témoignage de [s]a vie cachée », le « portrait individuel » de l’homme qu’il était.
Pour ce faire, il envisage une publication anthologique de son journal, sans jamais concevoir de publier in extenso les milliers de pages rédigées, dont certaines relèvent strictement du domaine privé et sont donc jugées irrecevables ou intransmissibles, que ce soit dans l’espace familial, social et, à plus forte raison, dans le domaine public…
Ce journal, c’est aussi le récit d’une impuissance : impuissance à devenir un écrivain célèbre, à se marier, à se projeter. Peut-on parler d’un écrivain neurasthénique, miné par une névrose d’échec ? Par ailleurs, les blocages et la mélancolie d’Amiel ne viennent-ils pas d’un traumatisme d’enfance ? On sait qu’il fut la risée de ses camarades, que son père s’est suicidé…
Géraldine Sauquet : Amiel partage avec la plupart des diaristes un certain nombre de caractéristiques : un sentiment d’exclusion, une écriture de soi facilitée par le retrait, par la posture de l’observateur solitaire, timide et défiant. La mélancolie du diariste naît souvent d’un « déboîtement intérieur », ressenti depuis une enfance marquée par le deuil (perte de la mère, suicide du père), la maladie ou bien la solitude.
Amiel élabore ainsi un portrait intime à la fois diffracté par l’écriture des jours et unifié par son tempérament et sa psychologie, son rapport au monde déceptif, et de toute évidence, le Journal intime est l’espace où s’écrivent tous les aveux d’impuissance à s’accomplir, à vivre selon la norme et les valeurs d’un siècle dans lequel on ne se reconnaît pas, car l’époque est bien peu charitable aux « rêveurs et aux sensitifs », comme le constate amèrement le diariste.
Enfance mélancolique, statut d’orphelin à l’âge de treize ans, célibat, professorat humiliant, santé fragile, goût de la contemplation et de la rêverie, aspiration à l’idéal : tout semble prédisposer Amiel à l’écart, au décalage, au désaccord ou à la dysharmonie, aussi avoue-t-il dans ses pages les plus intimes n’être « en règle ni avec la nature, ni avec la société, ni avec soi-même, ni avec Dieu » et sentir intimement n’être « ni de son pays, ni de son temps, ni de son sexe »…
Neurasthénie ? Névrose d’échec ? Récit d’une impuissance ? Amiel peut sans conteste être lu comme un cas « clinique », à la lumière des concepts psychanalytiques contemporains. Sa timidité, sa mélancolie, son aboulie, son rapport aux femmes et à la sexualité, ses troubles de l’identité ont pu nourrir des études psychologiques et médicales, des essais critiques passionnants, mais il ne faut pas se limiter à leur approche pathologique et documentaire ; ils sont à mettre en perspective avec une écriture en acte, une confession de soi inédite dans ce siècle de l’intime où le rapport à soi, à l’opacité du moi, à l’histoire individuelle initie une nouvelle conception de la personne, une autre manière de se dire et de s’écrire.
C’est ce qui fait toute la richesse, la singularité et la modernité du journal d’Amiel, en témoignent des formules comme « Ma virilité s’évapore en sueur d’encre »…
On sait qu’Amiel a lui-même parlé d’« inconscient », et qu’il aurait même découvert le terme de « refoulement ». De fait, quel intérêt clinique présente le Journal ? Existe-t-il des études à ce propos ? Des psychocritiques, pour reprendre le terme de Charles Mauron ?
Géraldine Sauquet : Il semble en effet paradoxal qu’une étude psychocritique ne soit pas spécifiquement associée aux troubles de l’identité révélés par le Journal intime, qui aborde les notions de « conscience diurne » et « nocturne » (ce qu’il nomme aussi terra incognita), mobilise le terme de « refoulement », tout en offrant quelques analyses de rêves saisissantes, toujours en lien avec la sexualité ou la mort : « on le sait, Amiel est tout entier dans son journal »…
Or, « cette force obscure de tout dire », comme le formule Edmond Jaloux, le conduit à explorer de nouvelles modalités de connaissance de soi. Il annonce sans conteste la révolution de la psychanalyse, car il s’agit bien pour Amiel de se comprendre, de remonter à l’origine des troubles et inhibitions qui entravent la réalisation de son être et il écrit la prescience d’une enfance déterminante pour expliquer « la défiance précoce », « l’anxiété », « les aspirations refoulées », « la timidité », « le froissement ».
Certains articles, quelques analyses abordent cette perspective du journal, mais la plupart du temps en lien avec une étude historique d’ensemble sur l’écriture de soi et l’identité personnelle. En ce qui concerne Amiel, on s’est davantage intéressé aux états de conscience (Georges Poulet) qu’à la dimension proprement psychanalytique de ses carnets intimes. Il reste donc beaucoup à faire !
Dans Mars ou la guerre jugée, le professeur Fritz Zorn (1944-1976) évoque l’ambiance étouffante régnant en Suisse, le conformisme qui, selon lui, aurait miné sa santé et l’aurait empêché de vivre. On a un peu le même sentiment touchant Amiel. Le journal est-il indissociable de la Suisse ? Qu’y a-t-il de spécifiquement helvétique chez Amiel ?
Géraldine Sauquet : Le Journal intime est le produit d’une vie vécue à Genève, d’une histoire familiale et d’une éducation porteuses des valeurs religieuses, morales et culturelles de la Suisse. Le calvinisme et son évolution vers un protestantisme puritain imprègnent la vision du monde, la culture personnelle et le rapport au corps, aux femmes et à la sexualité d’H. F. Amiel, conscient d’être l’héritier de ce moralisme parfois étouffant.
Le sens du devoir, le culte de la famille, le sérieux du milieu académique genevois sont ainsi sources de contraintes et de mal-être : Ubi male, ibi patria est une antienne du journal… Mais Amiel est avant tout suisse. Il aime les paysages de son pays, fait de nombreuses références à ses lieux de villégiature favoris autour du lac Léman, assiste aux sermons puis commente l’éloquence des pasteurs, écrit une étude universitaire sur Le Mouvement littéraire de la Suisse romane, reste fidèle à ses admirations de peintres et écrivains suisses.
Il écrit un essai remarqué sur Jean-Jacques Rousseau à l’occasion du centenaire de sa naissance, participe à un ouvrage collectif relatif aux Biographies nationales, ne quitte qu’épisodiquement sa ville de naissance où il mourra.
Enfin, Luc Boltanski ne s’y est pas trompé : le sens de l’épargne, le rapport comptable au temps (héritage d’une lignée de négociants), les notions de « culpabilité », la pratique de la « confession », le sens du « devoir » ou la « conscience morale » sont essentiels pour comprendre qui était Henri-Frédéric Amiel, auteur par ailleurs d’un chant patriotique reconnu : « Roulez, tambours ! ».
Très critique envers lui-même, se dépréciant volontiers, Amiel est également sceptique à l’égard de son journal, qu’il perçoit comme une forme de pis-aller littéraire. Pour autant, il semble également réévaluer sa propre écriture en considérant qu’elle délivre une vérité, ce qui ne serait pas possible sous le truchement de la fiction. Pensez-vous, justement, que le Journal soit un texte vrai, car non pollué par le désir de faire œuvre au sens strict ?
Géraldine Sauquet : Sans surplomb éditorial défini, le Journal intime fait-il advenir un texte vrai ? Amiel accorde à son journal une diversité de fonctions, dont celle de confident intime, substitut idéal à toute autre forme de relations amicales, sentimentales ou sociales.
L’attachement exclusif à son « soliloque » journalier en fait un espace où tout peut se dire, où tout doit s’écrire car c’est là, précisément, qu’il faut être vrai ! « Être vrai, c’est être fort », déclare Amiel, et cet interlocuteur privilégié qu’est son carnet est conçu pour accueillir l’expression d’une vérité, favoriser celle des aveux les plus difficiles puisqu’il est destiné à suivre « les méandres de la vie intérieure ».
C’est ainsi qu’« Amiel peut librement se donner et s’abandonner au seul souci de la vérité parce que la parole du Journal est une parole où il ne se garde et ne se regarde pas, où il ne se tient pas en garde et sur ses gardes » (J.-L. Chrétien).
Il faut bien avouer qu’une telle confession est inédite, elle expose avec franchise et sincérité les fragilités, les faiblesses, les contradictions et les hontes les plus secrètes ; elle aborde la question du corps, de la sexualité, des fantasmes et des angoisses, relate les expériences les plus humiliantes ou les plus blessantes pour l’homme qu’il était.
La forme du journal personnel offre un dispositif idéal au discours de l’intime, il fait affleurer ce « qui est le plus en dedans », et contient par conséquent ce qui est « incommunicable à autrui » (Michel Braud). Mais quel est le sens du mot « vérité » appliqué au sujet qui est son propre objet d’étude ?
Amiel appose l’indication « Journal intime » sur chacun de ses cahiers, il affirme ainsi l’authenticité de ce qui s’écrit en une sorte de pacte d’écriture pris envers lui-même, mais il écrit également l’impossibilité de faire advenir une vérité définitive sur le « moi », par nature labile, opaque, incompréhensible : « Qui suis-je ? », « Que suis-je ? », ne cesse-t-il de s’interroger.
Par ailleurs, l’écriture des jours mobilise une rhétorique de l’intime qui permet aussi d’élaborer un « récit de soi », selon l’expression de Paul Ricœur ; la vérité prétendument intime relève en effet d’une construction narrative de l’identité au moyen de milliers de pages d’écriture journalière.
Enfin, Amiel n’écrit plus sous le sceau du secret préservé comme le firent les premiers intimistes ; il envisage une publication d’extraits choisis de ses carnets et lit les journaux intimes, qui se publient de plus en plus fréquemment dans la seconde moitié du siècle. L’horizon éditorial fait ainsi sensiblement évoluer les modalités de l’écriture de soi au cours du XIXe siècle.
Si certains critiques ont favorablement accueilli les Fragments d’un journal intime publiés en 1883-1884, d’autres se sont montrés extrêmement négatifs, à l’instar de Ferdinand Brunetière ou de Paul Bourget, dans La Revue des Deux Mondes notamment. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le nom d’Amiel semble faire l’unanimité. Vous suggérez également le fait qu’Amiel ait codifié le genre du journal intime. Y a-t-il un avant et un après Amiel, justement ?
Géraldine Sauquet : Les premières publications anthologiques du Journal intime d’Amiel suscitent d’emblée de vives polémiques. Déplorant l’avènement de « la littérature personnelle », les critiques, comme Paul Bourget, Ferdinand Brunetière ou Ernest Renan, condamnent les auteurs de journaux intimes qui prétendent faire œuvre au moyen d’un genre qui n’a pas encore sa place dans le champ de la littérature en cette fin de siècle.
Amiel incarne, à leurs yeux, une maladie de l’ego, une sorte de décadence, à savoir « le développement maladif et monstrueux du Moi », selon l’expression de F. Brunetière. Ce syndrome d’un nouveau mal, propre à l’époque, affadirait et dévoyerait la création littéraire vers l’insignifiance, le prosaïsme, la complaisance narcissique. « Aucune valeur, ni psychologique, ni morale, ni esthétique » (Michel Braud, La Forme des jours) n’est alors concédée aux pages publiées du Journal intime…
Or, le retentissement éditorial des premières parutions est indéniable et la reconnaissance d’une œuvre jugée singulière en raison de sa franchise de ton, d’un projet inédit par son ampleur et son ambition, et sans doute de « symptômes » partagés par un lectorat avide de confidences, ont fait d’Amiel le parangon du diarisme et de son Journal intime le paradigme d’une forme d’écriture qui acquiert le statut de genre littéraire à part entière au cours du XXe siècle.
André Gide, François Mauriac, Albert Thibaudet, Georges Poulet saluent la grandeur d’un journal animé par la quête d’une « conscience de soi » et d’une connaissance de soi approfondie. Quelques philosophes, à l’image de J.-P. Sartre, ont cependant fait d’Amiel le contre-modèle de leur conception du sujet transcendantal qu’il faut détourner des « caresses et [d]es dorlotements de [l]’intimité, puisque finalement tout est dehors, tout, jusqu’à nous-mêmes : dehors, dans le monde, parmi les autres ».
Mais pour toutes celles et ceux qui sont fascinés par l’art de s’écrire, comme par la rencontre intime que de telles lectures occasionnent, le journal d’Amiel offre une expérience de lecture des plus précieuses.
Par son ampleur, comme par le degré d’intimité qu’il révèle, le Journal intime d’Amiel se présente comme un modèle du genre qu’il élève à la fois au rang d’œuvre littéraire et à celui de confession intime inégalée, caractéristiques que les journaux publiés antérieurement (Maine de Biran, Maurice et Eugénie de Guérin, Alfred de Vigny) ne présentaient pas de la sorte.
Il a ainsi codifié un genre, établi les fondements d’une poétique du journal intime en faisant de l’écriture des jours une écriture de soi qui interroge le statut de l’œuvre littéraire et annonce son évolution au XXe siècle.
Crédits photo : portrait photographique d’Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), philosophe moraliste, poète et critique suisse. Jean-François Artus — Bibliothèque de Genève / Domaine public
DOSSIER - Douze auteurs, douze romans de la rentrée littéraire 2020
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 27/01/2026
544 pages
Honoré Champion
85,00 €
4 Commentaires
Boris Okoff
27/08/2026 à 09:31
Passionnante interview, merci de mettre en lumière le génie d'Amiel et la complexité de son personnage !
Alice Plane
31/08/2026 à 11:54
Formidable!
Merci de partager avec nous et de rendre accessible cet immense pavé littéraire!
J'ai découvert à la lecture de votre article le concept de "strangurie littéraire" (pour un diariste, c'est surprenant) et cette idee que "là ou est le mal (ou mal-etre?), là est ma patrie".
Bravo au professeur Sauquet et bravo à vous de l'avoir invitée à nous raconter cet étrange personnage qu'était Henri-Frédéric Amiel.
Merci.
Laurence Piquin
02/09/2026 à 11:20
Nous associons souvent thèse et lecture inaccessible , fastidieuse , réservée à de rares initiés spécialistes du sujet traité . Rien de tel avec la thèse de Mme Géraldine Sauquet sur le Journal d’Henri-Frederic Amiel .
Cette interview remarquable est à l’image de la remarquable thèse de cette dernière .
Somme précise mais jamais rébarbative de ce journal- fleuve de 12 tomes - 16 900 pages- l'ouvrage de Mme Géraldine Sauquet nous en dévoile l’époque , le contexte culturel et genevois , nous introduit dans l’intimité tourmentée d’un personnage infiniment érudit , nous le fait comprendre et même aimer , lui qui ne s’aimait guère.
L'abondance de citations variées puisées dans tous les domaines qui intéressaient H-F. Amiel : histoire , littérature, religion, philosophie , psychanalyse ajouterait-on aujourd'hui ... non seulement nous apporte le plaisir des découvertes ou des redécouvertes mais nous laisse l'impression de nous être familiarisés avec l'œuvre en ses aspects majeurs , d’en avoir lu cette anthologie dont rêvait parfois son auteur et dont des " Fragments" ont pu exister dans l'histoire éditoriale du Journal .
Ainsi Madame Sauquet rend-elle hommage à son personnage en montrant comment H-F. Amiel , désireux de devenir un écrivain célèbre mais persuadé qu'il ne pourrait accéder à cette gloire avec un journal intime , s'est imposé précisément comme un monument incontournable de la littérature grâce à ce nouveau genre qu'il a contribué à codifier.
Vincent Renault
02/09/2026 à 23:15
Passionnant entretien. Merci beaucoup à Géraldine Sauquet. On a presque envie de dire qu’Amiel a de la chance d’avoir été lu, étudié, scruté par une chercheuse à la fois si sensible, si éloquente et si intelligente.