Sous le vernis conventionnel d’un roman psychologique au temps de l’Occupation, La Gartempe (1957) dévoile un récit insolite de « nature writing » à la française. En invoquant le nom de cette rivière près de laquelle il est né, Jean Blanzat (1906-1977) nous attire pas à pas vers l’inquiétante étrangeté d’une nature immuable. Un style d’une beauté déroutante et envoûtante. Par Nicolas Acker.
Le 30/08/2026 à 09:00 par Les ensablés
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30/08/2026 à 09:00
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Septembre 1940. L’Exode a poussé Mathilde à se replier dans une ferme du Limousin. Quelque temps plus tard, son mari Henri la rejoint après son évasion du camp où son régiment est prisonnier. Très vite, Mathilde sent qu’Henri n’est plus le même homme, par son mutisme, par sa façon de dormir... jusque dans l’amour. Mis à part un lien de chair mécanique, la connivence amoureuse s’est rompue. « Leurs corps, ignorant l’histoire de leurs cœurs, se complaisaient ». Les paysans poursuivent leurs travaux dans les champs. La saison est splendide, la campagne indolente. Seul leur amour, ici, « ne retrouvait pas racine ».
Ludovic, un autre « replié » du Nord, s’est installé seul dans une auberge des environs. Il est comme happé par ces nouveaux paysages qui font barrage à l’actualité de la guerre. Il se met alors à arpenter le pays, à la recherche de « l’esprit des lieux », guidé par une sensation mystérieuse d’unité et d’harmonie. Tout aussi obsédante et insaisissable que cette jeune femme, Claire, rencontrée un jour, telle une apparition médiévale, au bord d’un étang.
« Le Limousin lui paraissait, avec ses vallons, ses collines, son peuple d’arbres, ses pierres et ses eaux vives, comme un pays frais et primitif où demeuraient la nudité, l’élémentaire simplicité des origines. »
L’Occupation s’installe, le séjour de ces citadins déboussolés aussi. Henri travaille maintenant aux champs. Mathilde aide Janine, une jeune fille de ferme, à préparer son brevet d’études. Un jour d’hiver, Ludovic rencontre Mathilde et Henri. Par la force des choses, les deux anciens soldats fraternisent froidement. Mathilde trouve l’homme sans charme, mais il l’intrigue. Ludovic, lui, a remarqué le malaise conjugal du couple. Il devine surtout en Mathilde une force et une beauté presque bestiales : « Toute la femme, son secret, l’obscur danger qu’elle suggérait semblaient résumés dans les tresses fauves, arrêtées bas sur la nuque ».
Dès lors, ce triangle amoureux en gestation prend l’habitude de passer l’après-midi ensemble, à flâner dans une nature de plus en plus captivante, au contact de laquelle, un jour, au fond d’une vallée, leur vie se met à basculer : « Tout changea lorsque, dans les jours plus longs de la nouvelle année, ils découvrirent la Gartempe ».
L’irruption de la Gartempe au beau milieu de ces personnages vient confirmer ce qui n’était pour eux qu’un pressentiment inquiet, « une songerie imprécise » : la réassignation de leur place dans le règne animal. Comme un dérèglement, ou au contraire comme un retour à un ordre millénaire, la nature, toute-puissante et indifférente à la fois, semble vouloir reprendre les rênes de ces bêtes humaines. Ne leur cédant, pour maigre privilège, qu’un cadeau empoisonné : la conscience aiguë de leur finitude et la possibilité de l’amour comme quête d’absolu, dans une merveilleuse et terrifiante solitude.
Les places doivent être redistribuées. Ils sont « comme ces insectes dont un cataclysme à leur échelle a détruit le refuge. Quelqu’un, au cours de l’été, avait retourné leur pierre ». La guerre, dans son insolente invisibilité, en est pourtant la raison première. Henri est un animal vaincu, châtré puis chassé par une bête nazie plus féroce que lui. Quoi de mieux que le mutisme pour traduire son humiliation et celle de ses compagnons d’armes de la débâcle de 1940 ? « Chaque homme, en France, était vaincu, déprécié, pitoyable, dangereux désormais comme tous ceux à qui il ne reste plus que la vengeance, l’attente, la ruse ». Pourtant, après « l’entrevue » de la Gartempe, Henri s’éloigne jusqu’à s’effacer du récit, laissant Mathilde et Ludovic dans une nouvelle solitude, une nouvelle chasse.
La rivière — et son influence mystérieuse — les oblige « à établir entre eux des rapports obscurs ». Mathilde est prise « d’une gloutonnerie sensuelle », jette son dévolu indifféremment sur Ludovic et Janine, l’adolescente. La Gartempe est devenue aussi bien une « entremetteuse » qu’un aimant. Si bien que Ludovic achète et occupe le vieux moulin découvert au bord de la rivière. Jusque dans son lit, le soir, la Gartempe vient troubler ses lectures de romans dans une curieuse mise en abyme. Quand Mathilde vient le rejoindre au moulin, elle apparaît désormais comme on aperçoit un félin sauvage au regard fixe, immobile sur la crête d’une montagne.
La mue du récit est déroutante, mais Jean Blanzat avait déjà semé ses petits cailloux comme autant de signes avant-coureurs. D’abord en contaminant sa langue précise par la répétition invasive de l’adjectif « fauve ». Puis en multipliant les mots du silence : les humains perdent la parole. Le vent, les pierres, le moindre bruissement de feuilles ont maintenant plus de choses à dire. En laissant s’épanouir une ambiguïté d’interprétation toujours plus envahissante, Blanzat métamorphose le récit et change l’échelle et l’épaisseur de ses figures humaines. Le premier rôle revient définitivement à la nature, avec la Gartempe pour titre.
Enfant du monde paysan, Jean Blanzat sera instituteur, éditeur, puis critique au Figaro littéraire pendant de longues années à Paris. Il publie son premier roman, « Enfance », à 23 ans, déjà dans un registre introspectif. Résistant, il sera l’un des membres fondateurs du Comité national des écrivains, tout en recevant en 1942 le Grand Prix de l’Académie française pour « L’Orage du matin ».
À l’ombre de ses amis J. Paulhan, F. Mauriac, J. Guéhenno, Blanzat est un lecteur attentif des autres et publie peu. Après-guerre, ses rares livres creuseront un sillon, avec « La Gartempe » comme point de départ, dans un style unique : une hybridation mystérieuse entre une intériorité toujours plus profonde et un surnaturel hanté par la mort, qui atteindra son point culminant avec « Le Faussaire », prix Femina 1964 (lire notre chronique ici).
Très marqué par la mort de son père puis de son fils, Blanzat défricha une dernière fois cette terre maudite avec « L’Iguane » (1966), recueil de nouvelles saisissantes dont son ami Raymond Queneau, dans sa préface, résume le ton si particulier de l’écrivain : « un fantastique parfaitement personnel », où « tout chez lui est inhabituel et bouleversant ».
La Gartempe, Gallimard, la Blanche, 1964.
Le Faussaire, Gallimard, L’Imaginaire, 1964.
L’Iguane, Gallimard, L’Imaginaire, 1966.
Par Les ensablés
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15/09/2026, 06:00
Aventurier, écrivain, résistant, ministre : André Malraux a multiplié les vies et largement contribué à construire sa propre légende. Avec Malraux, Jean-Yves Le Naour et Alain Grand proposent une biographie dessinée décalée, dans laquelle l’intéressé raconte lui-même son histoire… tandis que Clara, sa première épouse, intervient pour rétablir les faits.
15/09/2026, 06:00
Hilda Bustamante est morte depuis un an. Elle se réveille sans souvenir de son décès, sans savoir pourquoi elle se retrouve dans le cimetière. Pour célébrer cette nouvelle vie, elle va sonner les cloches de l’église à toute volée au point d’éclater toutes les vitres du village et regagne sa maison. Hilda Bustamante revient de Salomé Esper, traduction d’Hélène Serrano.
14/09/2026, 13:02
Dans DJ Bambi, Auður Ava Ólafsdóttir retrace le parcours de Logn, une femme de 61 ans qui revient sur les différentes étapes de son existence alors qu’elle attend l’opération qui doit lui donner le corps auquel elle aspire. Un roman sur l’identité, la famille et la transition, traduit de l’islandais par Éric Boury.
14/09/2026, 06:00
À la Strange Academy, la rentrée ne ressemble pas franchement à une rentrée. Ici, les élèves viennent d’Asgard, de Weirdworld ou de la Dimension Noire, un géant du givre partage les couloirs avec une fée et le fils de Dormammu tente de ne pas finir comme papa. Dans
13/09/2026, 14:53
Cette semaine, la Booksletter passe des partitions de Nino Rota aux archives du KGB, du spleen d’un tueur imaginé par Edgardo Scott aux patients qui réapprennent les gestes les plus simples après une lésion cérébrale. En chemin, Alexander Krauss rappelle combien les outils façonnent les découvertes scientifiques. Cinq livres, cinq manières d’explorer les zones où l’art, l’histoire, la médecine et la science déplacent notre regard sur notre monde.
12/09/2026, 11:30
Avec Oratorio, Cécile Wajsbrot revient sur les parcours de celles et ceux qui quittent leur pays par nécessité, traversent la Méditerranée ou empruntent les routes migratoires. À partir de données recueillies sur plusieurs décennies, la romancière compose un texte entre chœur, dialogue et récit, qui interroge notre rapport à l’exil et aux frontières.
12/09/2026, 07:00
Avec Été 1914, Victor Lepointe revient sur les premières semaines de la Première Guerre mondiale à travers deux jeunes hommes que tout semble opposer. Un récit en bande dessinée qui suit le basculement d’une génération, de l’enthousiasme patriotique d’août 1914 à la brutalité d’une guerre nouvelle.
12/09/2026, 06:30
Après Beauté fatale, Mona Chollet revient sur les normes esthétiques imposées aux femmes avec Soigner sa peau. Exploration d’une obsession. Sérums, K-Beauty, Botox ou chirurgie : l’autrice examine la place prise par la peau dans les pratiques contemporaines de beauté et les mécanismes d’une industrie qui transforme l’insatisfaction en moteur de consommation.
12/09/2026, 06:00
Oklahoma, 1935. L’Amérique mord la poussière : une ville s’enfonce dans le Dust Bowl tandis qu’un tueur profite du chaos. Avec Dust to Dust, Phil Bram et J.G. Jones construisent un polar historique lent, suffocant et visuellement saisissant, dont la résolution convainc moins que l’atmosphère. Delcourt publie en français ce récit complet, traduit par Laurent Queyssi.
11/09/2026, 12:16
Le casse du siècle, de Sarah Knafo, entre directement à la première place des ventes de livres en France avec 60.584 exemplaires écoulés du 31 août au 6 septembre 2026. Et en ferait oublier que la semaine passée encore, Freida McFadden culminait en tête des meilleures ventes. De quoi faire regretter l'Américaine, sa femme de ménage et toute la clique...
11/09/2026, 11:50
Le gentleman cambrioleur revient dans une nouvelle adaptation en bande dessinée de l’un des grands classiques de Maurice Leblanc. Dans Arsène Lupin – Le Bouchon de cristal, Jérôme Félix et Alain Janolle revisitent cette célèbre aventure sur fond de corruption politique, de scandale et de secret d’État.
11/09/2026, 06:00
Avec Retour à Grey Gardens, Claire Béchec revient sur le destin hors norme de Little Edie Beale, figure méconnue en France mais devenue un véritable mythe aux États-Unis. Son récit retrace l’histoire d’une femme et d’une demeure devenues indissociables, entre aristocratie déchue, isolement et liberté de ton.
11/09/2026, 06:00
Au jour le jour : écrire le quotidien des classes populaires en France (XIXe-XXIe siècle) entend regarder l'histoire par un autre bout de la lorgnette : celui de la vie ordinaire. Sous la direction d'Anaïs Albert, Fanny Gallot, Anne Jusseaume, Eve Meuret-Campfort, Clyde Plumauzille et Mathilde Rossigneux-Méheust, cet ouvrage collectif plonge dans le quotidien des femmes et des hommes des classes populaires, du XIXe au XXIe siècle.
11/09/2026, 06:00
La rentrée littéraire c'est aussi la rentrée des classes avec, au programme, cette leçon d'Histoires sur la guerre d'indépendance des États-Unis et la toute première expédition du très jeune La Fayette outre-Atlantique.
10/09/2026, 09:00
Avec Déclaration de perte, Catherine Benhamou poursuit son travail autour des récits de femmes et de leurs trajectoires intimes. Publié aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, ce nouveau texte fait dialoguer deux destins marqués par la perte d’un enfant et par un silence difficile à briser.
10/09/2026, 06:00
Avec L’Enclos des esclaves, Najwa Bin Shatwan revient sur une réalité historique largement méconnue : celle de milliers d’Africains subsahariens réduits en esclavage en Libye sous la domination ottomane. Traduit de l’arabe par Souad Labbize, ce roman propose une fresque de la société libyenne à travers le destin d’une femme en quête de ses origines.
10/09/2026, 06:00
Destiné aux lecteurs à partir de 9 ans, Ensemble contre l’antisémitisme propose 50 questions-réponses pour mieux comprendre l’histoire et les mécanismes de l’antisémitisme, en France comme dans le monde. L’ouvrage paraîtra le 8 octobre 2026 aux éditions Privat.
10/09/2026, 06:00
Et si le monde était régi par un code informatique que seuls quelques-uns pouvaient lire ? Avec La Marche du Monde, Lou Lubie signe une nouvelle série de fantasy destinée aux lecteurs de 14 ans et plus. Dans ce premier tome, intitulé Nord, une adolescente mise à l’écart découvre que ses mystérieuses syncopes lui permettent en réalité de lire le code qui régit le monde.
10/09/2026, 06:00
Que reste-t-il de nos « au revoir » ? Dans son nouvel ouvrage, Gilles Marchand s’intéresse à ces mots familiers qui accompagnent les départs, les ruptures, les deuils, mais aussi l’espoir de se retrouver. Un texte intime et universel, à paraître aux éditions Rivages le 7 octobre.
09/09/2026, 07:30
Avec Sous la neige des sentinelles, Mip Ruberto Sanquer entraîne les lecteurs de 14 ans et plus dans une uchronie steampunk située en Haute-Savoie, en décembre 1901. Entre complot, enquête, capacités augmentées et animaux doués de parole, le roman mêle aventure et fantastique dans le décor d’un Noël en haute montagne.
09/09/2026, 06:00
Prière de retirer ses chaussures avant d’entrer dans les sujets sérieux. Cécile Crassous, elle, garde les chaussettes. Et c’est là que son roman trouve son équilibre : dans ce mélange de pudeur et d’impudeur, de farce et de chagrin, où la féminité cesse d’être un concept pour redevenir une affaire de chair, de désir, de rides, de sang, de deuil et, parfois, de très mauvaises idées. Rendez-vous le 24 septembre.
08/09/2026, 10:44
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