Artistes au Muséum, présentée du 23 septembre 2026 au 7 mars 2027 à la Grande Galerie de l’Évolution, fait aussi émerger une autre histoire : celle des récits, de l’illustration, de la bande dessinée et de la littérature comme moyens de regarder, comprendre et transmettre le vivant. Une dimension que prolongent un beau-livre, un prix littéraire, des rencontres et une Nuit de la lecture.
On peut entrer dans l'exposition par Delacroix, Giacometti ou Salvador Dalí. Par les ours aux volumes lisses de François Pompon, les photographies de Robert Doisneau, les vélins botaniques de Pierre-Joseph Redouté ou les représentations minutieuses d’espèces animales accumulées depuis des siècles.
Le parcours imaginé pour les 400 ans du Muséum national d’Histoire naturelle entend aussi raconter une histoire du récit. Comment décrire un animal que l’on vient de découvrir ? Comment restituer une expédition lointaine ? Comment transmettre une connaissance lorsque les mots ne suffisent pas ? Et, inversement, que devient la science lorsqu’elle rencontre la fiction, la poésie, l’imaginaire ou la bande dessinée ?
C’est tout l’intérêt d’une exposition qui rassemble plus de 300 œuvres et objets de plus de 120 artistes, sur 880 m², et entend moins juxtaposer art et science que montrer combien les deux domaines se sont construits ensemble. Dessiner, photographier, peindre, naturaliser ou filmer sont ici autant de façons de fabriquer et de diffuser du savoir.
Quand dessiner était une manière de faire de la science
Bien avant la photographie, le dessin constituait un outil de recherche à part entière. Au Muséum, savoir dessiner permet au scientifique de mettre en évidence les détails nécessaires à l’identification d’une espèce et d’aiguiser sa propre capacité d’observation. Une illustration peut même faire partie des éléments de référence utilisés pour décrire une espèce nouvelle et trouver ensuite sa place dans les publications scientifiques. La frontière entre auteur, chercheur et artiste devient plus poreuse.
Depuis le XVIIe siècle, dessinateurs et peintres accompagnent les explorateurs du Muséum pour représenter les territoires parcourus, les espèces rencontrées et la vie quotidienne des expéditions. Au début du XIXe siècle, Charles-Alexandre Lesueur et Nicolas-Martin Petit, tous deux aides-canonniers, embarquent ainsi dans l’expédition Baudin vers l’Australie en qualité de dessinateurs. Deux siècles plus tard, artistes et photographes continuent d’accompagner certaines missions scientifiques.
Le geste de l’illustrateur ne consiste pourtant jamais simplement à « copier » la nature. Le naturaliste indique ce qu’il faut voir, l’artiste sélectionne, hiérarchise et traduit visuellement l’information. Au XVIIIe siècle, par exemple, le botaniste Joseph Pitton de Tournefort voyage entre la Grèce et la Turquie avec le peintre Claude Aubriet, qui réalise ses esquisses sur place avant de les reprendre en atelier à partir des spécimens collectés.
Les vélins, une encyclopédie dessinée de la nature
Cette histoire trouve l’une de ses expressions les plus spectaculaires dans la collection des vélins du Muséum. Son origine remonte au XVIIe siècle. Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, demande au miniaturiste Nicolas Robert de représenter sur du vélin - un parchemin très fin issu d’une peau de veau -les plantes et oiseaux de son domaine. La collection passe ensuite à Louis XIV, avant d’être poursuivie par les savants du Jardin du roi puis transférée au Muséum lors de sa création en 1793.
Nicolas Robert aurait à lui seul produit près de 700 vélins. Plus tard, Madeleine Françoise Basseporte, seule femme à avoir occupé le poste de « Peintre du roi », en réalise des centaines : le Muséum en conserve 313 de sa main.
La collection en compte aujourd’hui quelque 7000. Plusieurs dizaines d’originaux seront montrés par rotation pendant les six mois d’exposition, en raison de leur fragilité. Et la série n’est pas considérée comme close : trois nouveaux vélins réalisés en 2026 doivent intégrer le fonds, consacrés respectivement à une reconstitution paléontologique, une nouvelle espèce végétale et un micro-organisme.
Delacroix, Moreau, Matisse : le Muséum comme école du regard
L’institution fut également un lieu d’apprentissage pour des artistes que l’histoire de l’art n’associe pas spontanément aux sciences naturelles. Eugène Delacroix et le sculpteur Antoine-Louis Barye se rendaient ainsi à la Ménagerie du Jardin des Plantes lorsqu’un lion mourait : les dissections, encore ouvertes au public au XIXe siècle, leur donnaient la possibilité d’étudier précisément l’anatomie du félin.
Gustave Moreau, de son côté, fréquente la bibliothèque du Muséum et observe ses collections de coraux lorsqu’il prépare Galatée, en 1880. Son sujet est mythologique, son univers volontairement onirique, mais la faune marine qui envahit la grotte et jusque la chevelure de la nymphe procède de recherches documentaires précises. La science alimente ici directement l’imaginaire.
Le Muséum dispose aussi d’une longue tradition d’enseignement du dessin naturaliste. Gérard van Spaendonck, Pierre-Joseph Redouté ou Emmanuel Fremiet y ont enseigné. Parmi les artistes qui passèrent par ces cours figurent Auguste Rodin, Henri Matisse et Marie Laurencin. Autrement dit, l’histoire du Muséum ne se déroule pas parallèlement à celle des arts.
La photographie ne tue pas le dessin
L’arrivée de la photographie aurait pu bouleverser cet équilibre. Dès les années 1840, le Muséum se dote d’un appareil daguerréotype, à une époque où la nouvelle technique semble promettre une représentation plus « objective » que celle produite à la main. L’un des tout premiers ouvrages zoologiques illustrés par des photographies de spécimens y est réalisé.Mais la photographie ne remplace jamais complètement le dessin scientifique. Les deux outils offrent des informations différentes.
La question demeure d’ailleurs très actuelle : toute représentation scientifique implique des choix. Lorsque les chercheurs tentent de reconstituer un animal disparu, un squelette peut fournir une base relativement solide. La couleur des yeux, l’épaisseur du pelage ou bien d’autres caractéristiques restent cependant hypothétiques. Ces images portent d’ailleurs un nom révélateur : des « vues d’artiste ». Là où les données s’arrêtent commence nécessairement une part d’interprétation.
L’exposition rappelle également l’influence de la recherche scientifique sur l’histoire de la peinture. Les travaux du chimiste Michel-Eugène Chevreul sur la perception des couleurs et leurs interactions ont notamment nourri des réflexions reprises par le néo-impressionnisme.
Une bande dessinée née dans les collections du Muséum
C’est dans cette histoire longue du dialogue entre représentation et connaissance que prend place La Tête de mort venue de Suède, de Daria Schmitt. L’œuvre est issue de la rencontre de l’autrice avec deux chercheurs du Muséum, Ronan Allain et Guillaume Lecointre. La bande dessinée originale, mêlant science, philosophie et humour, figure dans la partie de l’exposition consacrée aux regards contemporains d’artistes ayant travaillé au contact des laboratoires et des collections.
Une illustration de l’ouvrage, datée de 2025, fait désormais partie des collections du Muséum après un don de l’artiste. La présence de la BD prolonge ici le questionnement historique de l’exposition : comment transformer un savoir scientifique en une représentation intelligible, sensible et narrative ?
Cette interrogation sera d’ailleurs reprise dans le cycle de conférences Un état du monde, qui entend parcourir les différentes manières de représenter et documenter le vivant, de l’illustration naturaliste à la photographie, en passant par la bande dessinée et la taxidermie.
Un prix littéraire très scientifique
Parmi les propositions annoncées figure également Herbier de mots, une performance littéraire réunissant l’écrivaine Ryoko Sekiguchi, le compositeur Laurent Durupt et le designer Maxime Matias. Surtout, le Muséum lancera le 23 septembre 2026 la quatrième édition de son Prix du Muséum littéraire – Effervescience, placée sous le titre 400 ans d’histoires.
Le concours, international, francophone et ouvert à tous, se nourrit directement de l’anniversaire de l’institution et des rapports entre artistes et scientifiques. Cinq formes ont été retenues : récit d’expédition, science-fiction, théâtre, chanson et pamphlet. L’ambition affichée est de faire surgir, par l’écriture, des histoires inspirées par quatre siècles d’exploration, de poésie et d’engagement.
La dimension éditoriale de l’exposition se prolonge avec le catalogue Artistes au Muséum. 400 ans d’art et de science, publié par le Muséum, à paraître le 18 septembre prochain. Les bibliothèques du Muséum jouent un rôle central dans ce projet : au-delà des livres et périodiques scientifiques, elles conservent dessins, peintures, sculptures, Vélins du Roi ou encore carnets de terrain, et leur direction assure le commissariat scientifique de l’exposition.
La littérature s’inscrit enfin dans la programmation, notamment avec la Nuit de la lecture, le 23 janvier 2027, à la Bibliothèque centrale. Rencontres, projections et ateliers d’illustration complètent ce programme, notamment à destination du jeune public, prolongeant le dialogue entre sciences, arts, livres et transmission des savoirs.
De Pompon à Chris Marker, une véritable galerie d’art
La troisième partie de l’exposition prend volontairement la forme d’une galerie d’art, avec des œuvres acquises ou commandées par le Muséum, ou inspirées par ses jardins, ses galeries, sa ménagerie et ses laboratoires. Le parcours rassemble notamment Sarah Moon, Salvador Dalí, Robert Doisneau, Alberto Giacometti, Ernest Pignon-Ernest et Chris Marker, avant de culminer avec un ensemble de sculptures animalières de François Pompon.
Dalí s’y met en scène face à un rhinocéros lors d’une séance de travail filmée au zoo de Vincennes en 1955. Des photographes documentent artistes et chercheurs au travail. Des cinéastes observent les collections. Des plasticiens contemporains investissent les laboratoires.
Depuis quelques années, plus d’une quarantaine d’artistes ont ainsi été accueillis dans les laboratoires et collections du Muséum. David Wahl y explore les dimensions poétiques de la recherche scientifique ; Joséphine de Vaujuas transforme les feuilles du Jardin des Plantes en herbier brodé. Sébastien Gaxie travaille à partir des sons de la forêt amazonienne avec le bioacousticien Jérôme Sueur. Vincent Fournier développe avec le paléontologue Jean-Sébastien Steyer des formes de biologie spéculative, à la frontière du documentaire et de la fiction.
L’un des derniers espaces s’attarde enfin sur des artistes qui travaillent autour de la crise écologique, de la pollution, du changement climatique et de la disparition des espèces : l’art rejoint ici directement les missions de sensibilisation du Muséum.
Quatre siècles de dialogue entre art et science, du vélin à la bande dessinée, pour mieux observer, comprendre et transmettre le vivant.
Crédits photo : Nicolas Maréchal, Lions, nés dans la Ménagerie le 19 Brumaire an 9, Panthera leo, 1800-1801, Collection des Vélins, MNHN
Commenter cet article