La magie noire avait déjà ses grimoires ; voici les grimoires à boîte noire. Une enquête d’Originality.ai, entreprise qui commercialise un détecteur de textes générés par intelligence artificielle, classe 78 % des ouvrages testés dans la catégorie « Wicca, Witchcraft & Paganism » d’Amazon comme « probablement écrits par IA ». Spectaculaire, certes. Mais probabiliste — et à manier sans baguette statistique.
Il fallait bien que cela arrive. Après les guides pratiques, le développement personnel ou la fiction, l’intelligence artificielle aurait trouvé une nouvelle vocation : l’alchimIA moderne. Cristaux, rituels, plantes médicinales, purification des « énergies négatives » et prompts composeraient désormais un fort joli grimoire 2.0. Avant de brûler les GPU pour sorcellerie, toutefois, une précaution : personne n’a démontré que 78 % des livres de magie vendus sur Amazon avaient effectivement été rédigés par une machine.
Ce chiffre provient de l’étude publiée le 19 août par Originality.ai, : l’entreprise a réuni 2034 livres brochés en anglais appartenant à quatorze sous-catégories de « Religion & Spirituality » sur Amazon.com. Les données portent principalement sur des nouveautés parues entre le 1er janvier et le 30 juin 2026, même si une petite partie du corpus déborde cette période. Pour entrer dans le chaudron, un titre devait être disponible en broché et afficher au moins quatre étoiles de moyenne.
Pour chaque référence, le dispositif a aspiré, lorsqu’ils existaient, trois ensembles de textes : description commerciale, biographie de l’auteur et extrait consultable. C’est ce dernier qui sert d’indicateur principal, puisqu’il correspond au contenu même de l’ouvrage. Les champs de moins de 100 mots sont écartés des calculs. Chaque passage reçoit ensuite une note de 0 à 100 : à partir de 50, le détecteur le range dans « Likely AI », en français « probablement IA ». Avec cette méthode, 1272 des 2034 titres, soit 63 %, ont franchi le seuil.
Le chaudron bout surtout dans « Wicca, Witchcraft & Paganism » : 78 % des 138 ouvrages examinés y sont classés « Likely AI ». Suivent l’hindouisme, à 76 %, puis le taoïsme, à 74 %. À l’autre bout arrivent le mormonisme (42 %), l’athéisme (40 %) et le satanisme (22 %).
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De quoi conclure que Satan résiste mieux à l’automatisation ? Même pas : le Diable se cache, comme souvent, dans les petits échantillons. Originality.ai prévient que les effectifs varient fortement d’une rubrique à l’autre. Mormonisme, athéisme et satanisme comptent chacun moins de 50 titres ; le sikhisme n’en réunit que 15. Comparer ces pourcentages comme les résultats d’un championnat interreligieux de la promptitude au prompt ferait dire aux données davantage qu’elles ne savent.
L’étude relève aussi une différence moins mystique, mais assez terrestre. Dans l’ensemble du corpus, les ouvrages classés comme probablement rédigés par IA comptent en moyenne 170 pages et coûtent 16,84 $, contre 208 pages et 18,96 $ pour ceux rangés du côté « Likely Human » [sans doute écrits par un humain, NdR]. La production supposément algorithmique serait donc, en moyenne, plus courte et deux dollars moins chère. Même l’alchimIA connaît ses économies d’échelle.
Le sujet cesse surtout d’être drôle lorsque l’on ouvre certains de ces grimoires. Les titres consacrés à la sorcellerie abordent cristaux de guérison, remèdes à base de plantes ou purification des « énergies négatives ». Michael Fraiman, auteur de l’enquête, décrit auprès de Decrypt des lecteurs susceptibles d’y chercher des moyens de se soigner, d’améliorer leur santé mentale ou de se « détoxifier », sans que les recommandations proposées soient nécessairement soumises à une validation scientifique.
Originality.ai a donc soumis les extraits à son propre système de vérification factuelle. Dans la catégorie sorcellerie, 53 % des affirmations que le programme considère comme vérifiables ont été signalées comme potentiellement fausses. Nuance capitale : le chiffre ne signifie pas qu’une expertise scientifique indépendante a réfuté plus d’une affirmation sur deux. L’entreprise précise elle-même que son fact-checker n’est « en aucun cas définitif ». Autrement dit, le détecteur établit ici le diagnostic et vend aussi le thermomètre.
C’est la principale réserve de l’exercice. Originality.ai commercialise précisément les deux produits mobilisés pour établir ses résultats : détection des textes générés par intelligence artificielle et vérification factuelle. La méthodologie est exposée en détail, mais la société n’observe pas le marché depuis une tour d’ivoire : elle y possède une boutique.
Michael Fraiman le reconnaît d’ailleurs auprès de Decrypt : « Nous ne prétendons pas savoir avec certitude si les livres sont définitivement écrits par IA. » Son modèle produit une probabilité, non un certificat de naissance littéraire. Les chercheurs disent également avoir procédé à des vérifications ponctuelles sur des ouvrages signalés par le système.
La prudence est d’autant moins facultative que les détecteurs automatiques excellent parfois dans la magie rétroactive. Decrypt rappelle qu’en octobre 2024, quatre services confrontés à la Déclaration d’indépendance américaine avaient produit des diagnostics spectaculairement divergents : ZeroGPT la jugeait générée par IA à 97,93 %, tandis que QuillBot la considérait entièrement humaine et GPTZero lui accordait 89 % de probabilité d’être humaine. Thomas Jefferson pourra donc conserver sa plume jusqu’à nouvel ordre.
Ce nouveau relevé n’arrive pas tout à fait seul. Nous évoquions déjà en octobre 2025 une précédente enquête d’Originality.ai : sur 558 ouvrages d’herboristerie examinés, son détecteur en classait 82 % comme probablement écrits par IA. Ce n’est évidemment pas un recoupement indépendant — même société, même famille d’outils — mais la répétition d’une méthode appliquée à des niches éditoriales où conseils pratiques, croyances, bien-être et santé peuvent joyeusement se télescoper.
Et le problème déborde désormais très largement les potions. Le 18 août, nous rapportions une recherche universitaire portant sur 14.419 ebooks de fiction de genre : 20 % dépassaient le seuil de 25 % de texte détecté comme issu d’une IA. La méthode et le corpus n’étaient pas ceux d’Originality.ai, mais le constat posait déjà la question de l’identification de ces contenus sur les plateformes.
Or, Amazon n’interdit pas leur publication : les règles de Kindle Direct Publishing demandent simplement aux auteurs et éditeurs d’informer la plateforme lorsqu’un texte, une image ou une traduction a été généré par intelligence artificielle, y compris si ce matériau a ensuite été largement remanié. L’emploi d’un système pour corriger, améliorer un contenu humain ou produire des idées relève en revanche de l’« IA assistée » et n’a pas à être déclaré.
Interrogé par Publishers Weekly, Amazon assure renforcer continuellement ses garde-fous et prendre des mesures pour prévenir, détecter et supprimer les contenus qui contreviennent à ses règles, qu’ils aient été engendrés par IA ou non. La déclaration exigée par KDP reste toutefois destinée à Amazon : la page publique ne prévoit pas sa transmission au client. Le marchand peut donc connaître la recette. Le lecteur, lui, achète encore son grimoire sans savoir qui — ou quoi — a tenu la plume.
Illustration : domaine public
Par Clément Solym
Contact : cs@actualitte.com
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