Écrivain, critique de cinéma, anarchiste joyeux et « entarteur » professionnel, Noël Godin est mort dimanche 23 août, à l'âge de 80 ans. Sous le nom de Georges Le Gloupier, le Belge avait transformé la tarte à la crème en arme de dérision contre les puissants et les « pompeux cornichons ». Derrière ces attentats pâtissiers se cachait pourtant un lecteur insatiable et l'auteur d'une œuvre résolument littéraire, dominée par son imposante Anthologie de la subversion carabinée, justement revenue en librairie au printemps chez Noir sur Blanc.
Le 24/08/2026 à 17:10 par Hocine Bouhadjera
197 Partages
Publié le :
24/08/2026 à 17:10
197
Partages
Le 9 avril dernier, les Éditions Noir sur Blanc remettaient en effet en circulation un monument de plus de mille pages. Première parution en 1988 à L'Âge d'Homme, plusieurs fois revue et augmentée depuis, la somme de Noël Godin revenait dans la collection « La Bibliothèque de Dimitri », une nouvelle fois enrichie par son auteur.
Quatre mois plus tard, son éditeur annonce sa disparition et salue l'« agitateur anarcho-humoristique belge », auteur de cette vaste entreprise consacrée à toutes les manières de malmener l'ordre établi. Sa compagne, Sylvie Broodthaers, a confirmé à l'agence Belga que Noël Godin était mort dimanche 23 août.
Le grand public retiendra naturellement les tartes. Il faudrait pourtant ouvrir ses livres pour comprendre ce qu'il mettait dedans.
Né le 13 septembre 1945 à Liège, Noël Godin grandit entre une mère très catholique et un père avocat. Élève dans des établissements religieux, il se passionne très tôt pour deux choses qui ne le quitteront plus : la littérature et le cinéma. Adolescent, il dévore les films et les revues spécialisées, notamment Positif. Cette cinéphilie lui ouvre bientôt les portes de la critique, mais Godin ne tarde pas à transformer l'exercice en terrain de jeu.
Pendant une quinzaine d'années, il collabore notamment à la très sérieuse et catholique revue Amis du film et de la télévision. Il y glisse de fausses informations, invente des cinéastes, fabrique des interviews apocryphes et rédige avec le plus grand sérieux des critiques de films qui n'existent pas. Il écrira ensuite dans Ciné Revue, Actuel, la Revue belge du cinéma, Grand Angle ou encore Visions.
Bien avant que les tartes ne volent, le principe est donc déjà là : introduire du désordre dans les formes les plus sérieuses, rendre le réel légèrement suspect et utiliser le canular comme une manière de mettre à l'épreuve ceux qui prétendent parler avec autorité.
Une partie de ces textes sera réunie bien plus tard dans Godin par Godin, publié en 2001 chez Yellow Now avec une préface de son complice Jean-Pierre Bouyxou. Le volume mêle ses mystifications les plus invraisemblables à de véritables textes de critique cinématographique, parfois très érudits.
Le passage de la plume à la pâtisserie se produit en 1969. Sa première victime célèbre sera une écrivaine : Marguerite Duras. À Louvain, où elle présente Détruire, dit-elle, Noël Godin lui envoie une tarte à la crème. Georges Le Gloupier est né.
Pendant plusieurs décennies, seul ou accompagné de ses « brigades pâtissières », il poursuit les personnalités qu'il juge trop puissantes, vaniteuses ou satisfaites d'elles-mêmes. Jean-Luc Godard, Patrick Bruel, Patrick Poivre d'Arvor, Nicolas Sarkozy ou Jean-Pierre Chevènement passent notamment par la crème fouettée.
Bernard-Henri Lévy devient sa cible emblématique, entartée à plusieurs reprises à partir de 1985. Mais l'opération qui donne au Gloupier une notoriété internationale survient en février 1998 : en visite à Bruxelles, Bill Gates reçoit à son tour plusieurs tartes à la crème. Godin considérera longtemps l'opération contre le fondateur de Microsoft comme l'un de ses plus beaux coups.Encore en septembre 2023, son Internationale pâtissière revendiquait l'entartage à Bruxelles de Michael O'Leary, le patron de Ryanair.
Noël Godin revendique le slapstick, le cinéma burlesque, Alphonse Allais, l'esprit libertaire et une forme de renversement symbolique : pendant quelques secondes, celui qui possède le pouvoir, le prestige ou la parole publique se retrouve couvert de crème.
C'est dans Anthologie de la subversion carabinée que cette philosophie trouve sa forme littéraire la plus ambitieuse.
Lorsque L'Âge d'Homme publie l'ouvrage en 1988, Noël Godin a passé une vingtaine d'années à accumuler textes, auteurs, provocations et exemples historiques. La première édition dépasse déjà les 800 pages et rassemble environ 150 auteurs. Dans Le Monde, le livre est alors décrit comme un vaste catalogue de la subversion des pouvoirs, faisant voisiner littérature, chanson, reportage, satire, essai et injure.
Il ne cherche pas à écrire une histoire académique des révoltes. Son anthologie préfère l'indiscipline : libelles, poèmes satiriques, tracts, lettres d'insultes, dessins pamphlétaires, appels à l'insurrection, canulars et autres « tours pendables » y côtoient les grandes signatures.
Alphonse Allais et Charles Fourier y rencontrent Max Stirner, Oscar Wilde, Georges Darien, Jonathan Swift ou Gaston Leroux. Et Noël Godin prend un malin plaisir à enrôler dans son armée des fauteurs de troubles plus inattendus, de Balzac à Mérimée en passant par Claudel. Le livre se veut moins une anthologie de l'anarchisme qu'une histoire parallèle de l'humanité racontée par ceux qui refusent de marcher au pas, en somme.
Réédité et augmenté à plusieurs reprises par L'Âge d'Homme, notamment en 2008 et 2012, le volume a donc connu une nouvelle vie en avril 2026 chez Noir sur Blanc. Cette dernière mouture approche les 1100 pages. Sa seule bibliographie compte près de 150 pages et l'index fait défiler quelque 1500 noms : à l'approche de ses 81 ans, Noël Godin continuait encore d'ajouter des complices à son grand répertoire de l'insubordination.
En 1989, il participe avec Cécile Romane à De l'horrible danger de la lecture. Aide-mémoire à l'usage des intolérants, publié chez Balland, florilège consacré notamment aux textes blasphématoires, anticléricaux et aux réactions qu'ils provoquèrent.
En 1994 paraît Zig zig boum boum au Veilleur, avant Crème et châtiment : Mémoires d'un entarteur, publié chez Albin Michel en 1995 à partir d'entretiens avec Marc Cohen. Le titre dit assez bien le projet : chez Godin, raconter sa vie revient nécessairement à raconter les moyens employés pour la rendre moins raisonnable.
Avec Grabuge ! Dix réjouissantes façons de planter le système, publié chez Flammarion en 2002 avec Aimable Jr, Benoît Delépine et Matthias Sanderson, le mode d'emploi de la désobéissance prend une tournure collective. Il s'essaie même à la fiction en 2003 avec Armons-nous les uns les autres, toujours chez Flammarion, un « anti-polar » qui transporte dans le roman son goût pour la bande, la contestation et la catastrophe joyeuse.
Puis, en 2005, Entartons, entartons les pompeux cornichons ! revient sur trente années de guérilla pâtissière. Marguerite Duras, Jean-Luc Godard, Bernard-Henri Lévy, Nicolas Sarkozy, Bill Gates et les autres deviennent les personnages d'une autobiographie où le happening politique rencontre le récit d'aventures.
Pris ensemble, ces livres racontent une œuvre cohérente : Noël Godin cherche le point faible du sérieux, le moment où une institution, une célébrité ou une convention peuvent basculer dans le ridicule.
Cette activité d'écrivain s'est accompagnée d'une présence régulière dans la presse satirique et libertaire. Au lancement de Siné Hebdo, en 2008, Noël Godin tient une rubrique au titre parfaitement choisi : « L'Entarteur littéraire ». Il poursuivra ensuite ses chroniques dans Siné Mensuel, mais aussi dans Psikopat, La Mèche, Zélium, CQFD ou la revue en ligne Vents contraires.
Son terrain reste le même : livres, films, politique, figures oubliées de la contre-culture et défense obstinée de ceux qui mettent du désordre dans les catégories.
Le cinéma demeure parallèlement une autre manière de prolonger la plaisanterie. Il réalise plusieurs courts métrages aux titres qui ne trompent personne — Prout prout tralala, Grève et pets, Si j'avais dix trous du cul ou encore Prenons nos cliques prenons nos claques, boutons le feu à la baraque ! — et apparaît dans de nombreux films de la contre-culture belge, notamment auprès de Jan Bucquoy.
Son goût de l'humour noir lui vaut plusieurs distinctions : le Grand Prix de l'Humour noir en 1995, le prix de la Dent dure l'année suivante, puis le prix Humour et Résistance en 2013. Lors de la remise du premier, il s'entarte lui-même.
Crédits photo : Noël Godin (Noir sur Blanc)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 09/04/2026
1085 pages
Les Editions Noir sur Blanc
34,00 €
Paru le 21/05/2001
153 pages
Yellow now
12,20 €
Paru le 01/01/1989
Editions André Balland
14,94 €
Paru le 01/05/1995
Albin Michel
13,80 €
Paru le 15/01/2002
250 pages
Flammarion
16,30 €
Paru le 17/10/2003
303 pages
Flammarion
18,30 €
Paru le 10/11/2005
361 pages
Flammarion
18,30 €
Commenter cet article