Camarade Maman

Yan Pradeau

« J’AI PERDU MA VIRGINITÉ ET MA MÈRE LE MÊME JOUR. » Eugène Hofmann ouvre son récit comme on poserait une donnée de problème. Le même jour, Joanna meurt et sa vie sentimentale bascule. Voilà donc deux événements, une inconnue, beaucoup de conséquences. Mathématicien surdoué, normalien, fils d’une concierge communiste du VIe arrondissement, Eugène avait cru jusque-là que le monde pouvait se ranger. La mort ouvre la boîte noire familiale.

Yan Pradeau trouve immédiatement une voix : sèche, logique, drôle jusque dans le deuil. Pour Eugène, « Ma révolution à moi était d’ordre mathématique ». Quand tout se défait, « Mon pays, c’était les mathématiques. » Les comparaisons géométriques, les raisonnements causaux et les conclusions absurdes donnent au texte son allure singulière. Ils empêchent surtout l’émotion de virer au pathos. Dans la loge vidée de Joanna, il entend seulement « le son de l’absence. »

Puis le système se dérègle. Joanna, communiste intransigeante, mère autoritaire, militante venue de RDA, ne correspond plus à l’image que son fils avait figée. Heidi, la demi-sœur, les souvenirs berlinois, les archives et les services de renseignement déplacent sans cesse la vérité. La belle idée consiste à faire de l’identité une équation dont certaines données ont été volontairement supprimées. Eugène pousse la logique jusqu’à cette formule : « J’ai tendance à considérer que la mathématique est ma langue paternelle. » Faute de père raconté, il s’en était fabriqué une dans l’abstraction.

Le livre avance vite, souvent très vite. C’est une qualité et une faiblesse. Les révélations s’enchaînent avec le plaisir d’un récit d’espionnage familial, mais l’accumulation de secrets, d’organisations et de coïncidences finit parfois par donner l’impression d’un mécanisme trop bien huilé. Certains personnages deviennent momentanément des agents d’exposition historique ; quelques bons mots arrivent avec une régularité qui les rend prévisibles. Le passage de la farce politique au traumatisme peut également se montrer brusque.

Pradeau garde pourtant un fil plus intime : ce que le secret fait aux enfants. Heidi sait que « Les mots pourrissaient quand ils ne sortaient pas ». Eugène comprend peu à peu que résoudre n’est pas réparer. Autour de 1986, les croyances vacillent, la RDA craque et une perspective se rapproche : « Que le Mur tombe pardi! »

Mais les murs familiaux résistent autrement. Camarade Maman est un premier roman très construit, drôle et mélancolique, parfois un peu chargé, dont le meilleur paradoxe tient là : un homme qui croit aux preuves découvre qu’une vie ne se démontre pas.

 

 
 

Une michronique de
Lucy L.

Publiée le
24/08/2026 à 09:44

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Camarade Maman

Yan Pradeau

Paru le 19/08/2026

298 pages

La Tribu

21,00 €