Furia

Thomas Roy

Charles VIII naît parmi les morts et se promet déjà : « Je serai furieux. » Autour de lui, sœurs, ducs, régentes, prêtres et conspirateurs savent qu’un royaume se gouverne moins par révélation que par dossiers, alliances, impôts et patience. Thomas Roy construit son premier livre sur cette collision : d’un côté, le pouvoir comme exaltation ; de l’autre, le pouvoir comme travail. Entre les deux, l’Histoire trébuche. Louis XI peut même mourir sur un très peu royal : « Et merde. »

Furia est d’abord une affaire de voix et de scène. Charles parle par poussées presque versifiées, répétitives, messianiques ; ailleurs, le narrateur prend le lecteur à témoin, comme si le XVe siècle se jouait devant lui. Anne de Beaujeu, elle, travaille.  

Elle compte, négocie, lit les rapports, surveille les caisses. Le contraste produit une énergie comique constante, notamment lorsque les grands desseins reposent sur une bévue : « Tout le projet de l’expédition repose sur cette lettre. » Face aux emballements, Anne coupe : « Laisse parler les adultes, s’il te plaît. »

L’anachronisme est revendiqué jusque dans le vocabulaire. On parle parfois comme aujourd’hui, on raisonne comme dans un cabinet ministériel contemporain, et pourtant les mécanismes féodaux restent lisibles. C’est l’une des réussites majeures du texte : rendre immédiatement sensibles alliances, droits, caisses vides et campagne d’Italie sans transformer l’ensemble en cours d’histoire. Sous la farce affleure une réflexion bien plus sombre sur la croyance politique. Anne le formule brutalement : « Tout perdra contre le fanatisme. »

Cette virtuosité devient parfois procédé. Le retour des adresses au lecteur, les ruptures de registre et les saillies contemporaines finissent par s’annoncer avant de surprendre. La densité des noms et des conflits exige également une attention soutenue ; lorsque la mécanique historique accélère, certaines figures restent des silhouettes.

Mais la forme retrouve tout son tranchant dès qu’elle oppose l’abstraction sacrée aux conséquences matérielles. « La beauté c’est concret. » rappelle Anne face à la famine et aux comptes de guerre. Et lorsqu’Anne de Bretagne refuse que Charles spiritualise le deuil de leurs enfants, la phrase tombe : « Tu ne me prendras pas la réalité de leur mort. » Furia rit fort, parfois très fort. Puis le rire s’arrête devant les corps, l’argent, la faim. C’est précisément là que cette farce historique, poétique et théâtrale devient pleinement politique.

 
 
 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
24/08/2026 à 10:53

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Furia

Thomas Roy

Paru le 26/08/2026

246 pages

Les Léonides

20,00 €