Il y avait Jane Eyre. Il y avait Jean Rhys. Lilia Hassaine choisit l’espace encore disponible entre les deux : non plus seulement l’enfance créole d’Antoinette Cosway ni la folle enfermée à Thornfield, mais le trajet amoureux qui transforme une femme en personnage raconté par les autres. Dès l’ouverture, une promesse : « Une histoire pas encore entendue. » Le livre la tient en faisant de l’écriture une chambre arrachée à la prison.
Antoinette parle depuis le grenier. L’enfermement lui offre paradoxalement ce qu’on lui refusait : « Il aura fallu qu’on m’enferme pour que je trouve le temps d’écrire, enfin. » De là, elle reprend les scènes, les lettres, les humiliations, les petites torsions du réel par lesquelles Rochester impose sa version. La violence la plus juste ne réside pas toujours dans les coups : elle tient au déplacement des mots et des identités. Un prénom suffit. « Ce n’est pas mon nom ».
La prose emprunte quelque chose de la sensualité victorienne sans renoncer à une netteté très contemporaine. Étoffes, chaleur, fleurs, corps et pièces closes épaississent l’atmosphère ; puis une phrase courte tranche. Antoinette comprend le piège : « Si elle se défend, on la dit violente ; si elle se tait, on la croit coupable. »
Autour de Rochester, le consentement des autres fait système : « Il faut toute une société pour créer ce genre d’entreprise. » Famille, domestiques, médecine, convenances, langage : la folie n’apparaît plus comme un état donné, mais comme un récit fabriqué puis administré.
C’est également là que Je devient parfois trop démonstratif. Rochester est si constamment manipulateur que l’ambiguïté se réduit ; certains mécanismes sont nommés après avoir déjà été très bien montrés. Le texte gagne en efficacité ce qu’il perd alors en trouble. Sa dépendance assumée à Brontë et Rhys produit une tension féconde, mais enferme aussi parfois Antoinette dans une nouvelle architecture intertextuelle.
Reste une montée remarquablement conduite vers ce que le lecteur sait déjà. Thornfield, l’incendie, la femme sur le toit : cette connaissance devient compte à rebours. Les phrases se dénudent : « Tout brûler. » Puis : « Tout détruire. »
Hassaine ne cherche pas tant à corriger Jane Eyre qu’à interroger la fabrication des versions. Qui parle ? Qui est cru ? Qui possède le dernier mot ? En rendant à Antoinette son « je », elle transforme une silhouette héritée en conscience qui reprend enfin possession de son histoire.
Publiée le
24/08/2026 à 10:55
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Paru le 20/08/2026
256 pages
Editions Gallimard
21,00 €
1 Commentaire
Sainte-Beuve
02/09/2026 à 22:26
Je suis impressionné par l’immense couverture médiatique sur Lilia Hassaine , quatre pages dans Match entre autres . Assurément ses romans se vendent bien ! Malheureusement l’autrice , partant d’une idée intéressante pour chacun de ses livres , ne développe pas ensuite tout le potentiel de cette idée et n’approfondit pas la psychologie des personnages ( dans Panorama en particulier ) , d’où une grande déception pour tout lecteur aguerri .