On a longtemps cru qu’un livre abandonné sur une table de librairie souffrait en silence. Erreur. Il regarde les autres partir. Le prix littéraire avec son lecteur pressé, la romance dans un tote bag, le polar sous le bras de quelqu’un qui assure « ne lire que du vrai ». Lui reste là, tranche vers le public, à feindre l’indifférence.
Le 29/08/2026 à 08:00 par Nicolas Gary
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29/08/2026 à 08:00
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La technologie devait forcément intervenir. Six romans ont ainsi créé Bookr, première application de rencontre destinée aux ouvrages qui refusent de terminer leur existence seuls sur une étagère de librairie, coincé entre deux nouveautés de septembre. Même principe que chez les humains : quelques informations avantageuses, une photographie flatteuse et un algorithme persuadé de connaître vos désirs mieux que vous.
436 pages, littérature étrangère, cherche lecteur sérieux pour relation longue durée. Petit roman de 160 pages, disponible immédiatement, accepte les créatures aquatiques. Thriller fraîchement séparé de son bandeau promotionnel, souhaite reconstruire quelque chose de sain.
Bookr calcule les affinités selon des critères scientifiques : traumatismes non résolus, nombre de morts, problèmes familiaux, aptitude à parler de ses sentiments et quantité de catastrophes nécessaires avant qu’un personnage comprenne enfin ce qu’il ressent.
Nous avons testé (évidemment...*)
160 pages — Dalva — cherche présence affective, espèce indifférente : critères anatomiques négociables
Une traductrice quinquagénaire, en panne de créativité, s’isole dans une résidence d’écriture. Lorsqu’on manque d’inspiration et de compagnie, les spécialistes recommandent généralement de sortir, voir du monde, éventuellement s’inscrire sur Bookr. Elle choisit une autre méthode.
Dans la rivière voisine, elle découvre une créature mi-cheval mi-poisson. Elle la baptise Monsieur, la recueille et l’installe chez elle. La chimère prend bientôt une place centrale dans son existence, tandis que cette rencontre improbable entraîne le récit du côté du désir, de la ménopause, du corps féminin et de la possibilité de se réinventer.
Le premier roman de Séverine Daucourt, paru chez Dalva le 9 avril 2026, présente donc l’avantage d’élargir le marché des rencontres bien au-delà de ce qu’avaient prévu Tinder, Meetic et probablement le Code civil.
Bio Bookr : traductrice, cinquantaine, créative par intermittence. Aime les promenades au bord de l’eau. « J’aime les animaux » demande ici quelques précisions.
432 pages — Saxus Romance — chanteurs irlandais acceptés, optimistes s’abstenir : cherche relation sérieuse, n’y croit absolument pas
Clementine possède l’une des qualités les plus recherchées sur les sites de rencontre : elle est convaincue que les histoires d’amour sont vouées à l’échec.
Sa mère lui a fourni suffisamment d’exemples et sa passion pour les comédies musicales n’a manifestement rien arrangé. Son objectif est ailleurs : monter sur scène. Entre deux services au restaurant, elle rêve d’une carrière artistique jusqu’au jour où sa meilleure amie lui permet de devenir choriste pendant la tournée de la vedette irlandaise Tom Halloran.
L’occasion est idéale : Clementine se rapproche de son rêve et l’argent gagné doit contribuer aux frais médicaux de sa mère. Seul défaut : Halloran se révèle plus difficile à ranger que prévu dans la catégorie « collègue de travail ».
Dans Sans son amour (trad. Emma Hamm), publié par Saxus Romance le 15 janvier 2026, Kate Golden enferme donc dans un bus de tournée une femme persuadée que l’amour finit mal et l’homme susceptible de lui démontrer le contraire.
Puis elle ferme les portes.
Bio Bookr : artiste, indépendante, méfiante. Recherche carrière professionnelle. Romance non sollicitée examinée au cas par cas.
448 pages — Aux Forges de Vulcain — cherche réponses, accepte radon et phénomènes inexpliqués : toujours bloqué sur son ex depuis trente ans
Henry aurait probablement dû supprimer son compte depuis longtemps. En 1968, Angela, son amour de jeunesse, disparaît pendant un voyage en Tchécoslovaquie consacré à ses origines familiales. Henry reste en Angleterre, incapable de surmonter la perte. Trente ans passent. À ce stade, même Bookr cesse d’envoyer « Vous avez de nouvelles personnes à découvrir près de chez vous ».
Il retourne finalement en Bohême pour comprendre ce qui s’est produit et tenter de se libérer du traumatisme. L’endroit ne simplifie rien : petite ville minière hantée par son passé totalitaire, hôtel thermal où l’on se baigne dans le radon, habitants peu loquaces et version officielle de la disparition d’Angela de moins en moins convaincante.
Dans Uranova (trad. Eurydice Antolin), paru aux Forges de Vulcain le 15 mai 2026, Lenka Elbe mélange enquête, fantastique, horreur, absurde, histoire politique et amour endeuillé. Beaucoup de cases pour un seul formulaire.
Bio Bookr : fidèle, extrêmement patient, aime les voyages. Dernière relation : statut indéterminé depuis 1968.
224 pages — Les Argonautes — cherche mortels, panthéon indisponible : dernier utilisateur connecté depuis l’Antiquité
Héphaïstos rencontre un problème que les développeurs de Bookr n’avaient pas anticipé : il est le dernier survivant des dieux de l’Olympe.
Dieu du feu et des forges, rejeté dès sa naissance en raison de sa difformité, il traverse désormais les siècles au milieu d’humains qui ne croient plus en lui. Celui qui fabriquait autrefois les armes des immortels affronte une difficulté plus sérieuse : survivre à tout son réseau social.
L’algorithme tente malgré tout de remplir sa fiche : « Depuis combien de temps êtes-vous célibataire ? » Quelques millénaires. « Souhaitez-vous rencontrer des personnes ayant les mêmes centres d’intérêt ? » Elles ont disparu.
Dans Chroniques d’un dieu boiteux (trad. Juliette Lemerle), publié par Les Argonautes le 6 février 2026, Joan-Lluís Lluís confie à Héphaïstos le soin d’observer l’humanité au fil des siècles, entre ironie, mélancolie et solitude divine.
Bio Bookr : artisan, immortel, situation professionnelle stable. Recherche relation longue durée. Très longue.
496 pages — Fleuve éditions — cherche quartier calme, références exigées : voisins toxiques s’abstenir
Maple Street présente toutes les garanties immobilières habituelles : belles maisons, pelouses impeccables, voisins souriants. Autrement dit, méfiance.
Lorsque la famille Wilde, un couple excentrique et ses deux enfants, s’installe dans cette banlieue apparemment parfaite, elle détonne. Puis vient un été caniculaire. Un gouffre s’ouvre dans le parc, une jeune fille disparaît et les soupçons se tournent rapidement vers les nouveaux arrivants.
Les rumeurs s’emballent, la communauté se fracture et la peur organise bientôt les relations de voisinage avec davantage d’efficacité qu’un syndic de copropriété.
Dans Les Derniers jours de Maple Street (trad. Janique Jouin-de Laurens), paru dans la collection Styx de Fleuve éditions le 12 février 2026, Sarah Langan transforme la banlieue résidentielle en laboratoire de paranoïa collective. Les monstres n’ont pas forcément besoin de surgir du gouffre : ils disposent déjà d’une adresse postale. Bookr a immédiatement désactivé la fonction « personnes situées à moins de cinq kilomètres ».
Bio Bookr : famille cherche environnement bienveillant. Refuse groupes WhatsApp de quartier, dénonciations anonymes et barbecues tournant à la chasse aux sorcières.
368 pages — Juno Publishing — cherche conversation différée depuis plusieurs années : excellente affinité, aucun message envoyé
Louis et Julien étaient amis d’enfance. Ensemble, ils rêvaient d’étudier à Mizzou, à Columbia, dans le Missouri. Ils y sont parvenus.
Ils ont alors trouvé la seule façon véritablement romanesque de célébrer cette réussite : cesser de se parler.
Louis vit ouvertement son homosexualité et s’investit dans l’association LGBT du campus. Julien, devenu lineman vedette de l’équipe de football américain, n’a pas fait son coming-out. Les années passent donc avec une remarquable efficacité : chacun mène sa vie, les sentiments restent soigneusement rangés là où personne ne risque de les examiner et la communication demeure au point mort.
Puis Ana organise un faux couple entre Louis et Roman, étudiant populaire et ouvertement gay, dans l’espoir de faire élire un couple queer au bal de promotion. Ce « fake dating » possède évidemment l’inconvénient de réveiller tout ce que Louis et Julien avaient consacré beaucoup d’énergie à ne pas régler.
From campus, with love, paru chez Juno Publishing le 30 mars 2026, mêle ainsi friends-to-lovers, fake dating, rivalités étudiantes, masculinité et identité pour résoudre un problème qui, au départ, aurait éventuellement pu tenir dans un SMS.
Bio Bookr : ami d’enfance perdu de vue sans avoir véritablement été perdu de vue. Distance : 300 mètres. Dernier message envoyé : jamais.
Au terme du test, le bilan s’avère encourageant : une traductrice recueille une chimère, une choriste ne croit pas à l’amour, un homme cherche depuis trente ans ce qui est arrivé à la femme qu’il aimait, un dieu a survécu à tous les autres, une famille découvre que ses voisins sont beaucoup trop présents et deux anciens amis réussissent l’exploit de fréquenter le même campus sans parvenir à se parler.
Taux d’affinité : 96 %.
Le chiffre paraît remarquable jusqu’à ce que l’on comprenne le fonctionnement du logiciel. Bookr ne rapproche pas les personnages susceptibles d’être heureux. Il rapproche ceux qui ont les mêmes problèmes.
Ce qui, à bien y regarder, en fait une application de rencontre parfaitement crédible. Avec toutefois un avantage décisif : quand quelqu’un disparaît sans répondre, il suffit généralement de continuer la lecture pour savoir pourquoi.
* NdR : Ce texte est une fiction dans son approche narrative, mais la présentation des ouvrages est bien réelle. L'idée est avant tout de proposer des contextualisations différentes de livres, plutôt que des listes sans trop de thème ni d'entrain. Et l'auteur de ce sujet est navré d'imposer cette explication aux lecteurs qui l'avaient déjà compris depuis plusieurs précédentes chroniques de ce type.
Crédits photo : SvetlozarHristov CC 0
DOSSIER - Listes en folie : des bibliothèques de lectures, à la renverse
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 05/02/2026
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Paru le 15/01/2026
432 pages
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Paru le 15/05/2026
445 pages
Aux Forges de Vulcain
23,00 €
Paru le 06/02/2026
208 pages
Les Argonautes éditeur
20,00 €
Paru le 12/02/2026
496 pages
Fleuve Noir
22,95 €
Paru le 30/03/2026
368 pages
Juno publishing
22,00 €
2 Commentaires
Edco
29/08/2026 à 19:21
Excellent .....
Toutes ces listes , c est très Pérec..kien .
Donc il faudrait que Nicolas Gary ...reprogramme l ' Oulipo ( voir autre article... "Après Perec, Queneau et Calvino : l’Oulipo peut-il encore surprendre ?")
Elena
03/09/2026 à 10:08
Excellent!
Bravo!
J’adore.
(Et c’est bien écrit)