Mettre des livres dans un conteneur n’est plus tout à fait une idée neuve : des Pays-Bas à Mayotte, en passant par Cologne ou Saint-Denis, ActuaLitté en a croisé quelques-uns depuis 15 ans. En Mongolie, Magic Box change toutefois d’échelle : 13 modules accueillent déjà les enfants, dont dix hors d’Oulan-Bator, avec l’ambition d’en installer dans tous les districts du pays.
Le conteneur a longtemps eu une vocation assez claire : transporter des choses d’un bout à l’autre de la planète. Puis quelqu’un s’est aperçu qu’une fois posé, il faisait aussi quatre murs et un toit. Le livre, qui n’est jamais très regardant quand il s’agit de trouver refuge, s’y est engouffré.
ActuaLitté en rencontrait déjà un spécimen en 2011 aux Pays-Bas. Le BiebBus, conçu pour desservir des villages de la région du Zaan, transformait un ancien conteneur en bibliothèque itinérante pour enfants : quelque 7000 ouvrages, quatre ordinateurs et une quarantaine de jeunes lecteurs pouvaient prendre place dans cet équipement transporté par camion. Quelques mois plus tard, à Cologne, la Minibib faisait encore plus ramassé : environ 1000 livres dans moins de 18 m², au milieu d’un jardin public, avec prêt gratuit et sans collecte de données personnelles.
La boîte métallique s’est depuis découverte d’autres métiers du livre. En 2020, Luc Pinto Barreto installait son Dealer de livres sur le parvis de la gare de Saint-Denis, avec quelque 650 ouvrages à l’ouverture. À Houston, fin 2025, Dreamers Books + Culture choisissait le même type d’abri pour donner une adresse permanente à une librairie jusque-là itinérante.
Et à Mayotte, le recyclage devait devenir presque parfait : après le cyclone Chido, un conteneur de 40 pieds chargé de 30.000 livres collectés auprès d’éditeurs francophones devait, une fois vidé de ses ouvrages, être réaménagé en bibliothèque mobile. Le contenant finissait par rejoindre le contenu.
La Mongolie n’a donc pas inventé la bibliothèque en boîte. Mais Magic Box tente autre chose : passer de l’objet singulier au réseau.
Mi-août, Publishing Perspectives recensait 13 Magic Box en activité : trois à Oulan-Bator et dix dans des zones rurales. Chacune prend place dans un ancien conteneur maritime d’environ 30 m2, isolé, doté du chauffage au sol et de la climatisation. Son aménagement coûterait autour de 20.000 $.
Le principe tient moins de l’architecture spectaculaire que de la duplication. Un terrain, une arrivée électrique, un module que l’on transporte et aménage : la structure peut alors recevoir livres, mobilier et outils numériques sans nécessiter la construction d’un bâtiment traditionnel.
Le site officiel de Magic Box mentionne notamment quatre tablettes, des rayonnages, du mobilier et des équipements pédagogiques. Il précise également qu’environ 25 enfants peuvent participer simultanément à une formation. Publishing Perspectives évoque, pour les usages plus larges — lire, travailler, étudier ou jouer — une fréquentation possible de 40 à 50 jeunes. Les deux chiffres décrivent donc des configurations différentes plutôt qu’une jauge unique.
Et l’organisation ne cache guère ses ambitions : son objectif affiché consiste à équiper, d’ici 2030, l’ensemble des soums, les districts administratifs mongols. Autrement dit, le conteneur n’est plus ici un sympathique bricolage culturel. Il devient unité de base d’un possible réseau national.
L’histoire remonte à 2019. Tsolmon « Tom » Bayaraa ouvre alors Nitro B, un café d’Oulan-Bator lui-même aménagé dans d’anciens conteneurs. Rapidement, des enfants s’y installent. Pas exactement pour comparer les mérites d’un espresso et d’un latte.
« Les enfants m’ont demandé s’ils pouvaient faire leurs devoirs dans le café et s’aider les uns les autres », raconte-t-il à la journaliste Olivia Snaije de Publishing Perspectives. Bayaraa dit alors constater que des élèves de neuf ou dix ans manquent tout simplement d’un endroit où travailler ou passer du temps après les cours.

Selon lui, plusieurs niveaux scolaires se succèdent dans les mêmes salles des établissements publics, les laissant occupées une grande partie de la journée. Et dans un pays où l’hiver ne favorise pas précisément la lecture sur un banc public, la question du lieu devient vite aussi importante que celle du livre.
Plus tard cette même année, Bayaraa participe en Chine à une conférence régionale de l’International Board on Books for Young People. Il y entend le récit d’initiatives mises en place pour les enfants après le bombardement atomique d’Hiroshima : nourriture, eau potable, mais également ouvrages. Il en conserve une idée qu’il résume ainsi : « Les livres sont aussi importants que la nourriture. »
De retour à Oulan-Bator, il contacte un ami engagé dans une ONG. L’équipe collecte des fonds, isole une structure maritime et achète tablettes, ordinateurs et ouvrages. L’idée Magic Box était née, mais son déploiement effectif débuta en 2021, sur une base bénévole : genèse en 2019, donc, mise en œuvre deux ans plus tard.
Reste à savoir où poser la première. L’équipe choisit alors une méthode légèrement renversée : plutôt que d’attendre qu’une administration lance un appel d’offres, elle demande aux collectivités intéressées de se manifester.
Condition posée par Magic Box : l’autorité locale devra assurer la vie quotidienne du lieu, notamment l’électricité, la présence d’un bibliothécaire et son entretien. Selon Tsolmon Bayaraa, 72 candidatures arrivent.
La première installation prend finalement la route vers une province reculée située à environ 1.400 kilomètres de la capitale, près de la frontière chinoise, dans une zone où vivent quelque 700 enfants. Pour y parvenir, l’équipe traverse le désert de Gobi, des rivières et des pistes accidentées. Sur place, internet est absent et l’électricité fournie par des générateurs.
Bayaraa raconte avoir douté de l’intérêt des enfants pour les ouvrages. À l’arrivée du camion, ils courent pourtant derrière le véhicule et entourent l’équipe pendant l’installation. Selon son témoignage, les livres trouvent immédiatement leurs lecteurs.
Le projet prend tout son sens dans un paradoxe mongol. En septembre 2025, l’UNESCO qualifiait de remarquable le taux d’alphabétisation du pays, établi autour de 99 %. La difficulté n’est donc pas d’abord celle de l’acquisition de la lecture, mais notamment celle de l’accès aux ressources, aux équipements et aux lieux où cette pratique peut se poursuivre.

La question n’est d’ailleurs pas récente. Entre 2007 et 2013, la Banque mondiale avait déjà équipé 3560 classes dans les 383 écoles primaires rurales du pays en petites bibliothèques, touchant environ 130.000 élèves. L’ampleur du dispositif disait déjà la difficulté d’apporter physiquement les ouvrages dans un territoire immense et faiblement peuplé.
Magic Box déplace légèrement la réponse : plutôt que de placer uniquement les collections dans l’école, le programme crée un espace intermédiaire où les enfants peuvent rester, lire, réviser ensemble ou participer à des activités. Son propre site insiste précisément sur cette fonction : offrir un environnement sûr aux jeunes qui, faute de solution, pourraient attendre seuls pendant plusieurs heures après la classe.
L’initiative ne naît pas non plus à distance de l’industrie du livre. Tsolmon Bayaraa dirige Nepko Kids, structure jeunesse fondée par son épouse Oyunchimeg « Oyunaa » Bayarsaikhan, qui en assure le travail éditorial après avoir été responsable des droits chez Nepko. Publishing Perspectives présente ce dernier comme le plus grand éditeur de Mongolie.
Le lien est autrement plus intéressant qu’un simple détail biographique : les fondateurs connaissent à la fois la production éditoriale jeunesse et la difficulté d’amener effectivement les livres jusqu’à leurs lecteurs. Magic Box agit précisément sur ce second bout de la chaîne.
L’écosystème mongol du livre destiné à l’enfance connaît par ailleurs d’autres initiatives. En 2024, The Asia Foundation organisait notamment les premiers Mongolian Children’s Book Awards, dans le cadre de son programme Let’s Read Mongolia, afin de soutenir auteurs, illustrateurs, éditeurs et développement d’une offre de qualité en langue mongole.
Reste à payer les boîtes. Magic Box a sollicité des entreprises mongoles et commercialisé certains espaces publicitaires sur les structures. Bayaraa cite notamment des accords avec Pizza Hut ou DHL ainsi que des contributions de Mercedes, Pizza Hut et KFC. Une évolution du droit fiscal facilite désormais ce type de financement : un amendement à la loi sur l’impôt sur les sociétés, adopté le 30 août 2024, a introduit un crédit d’impôt pour certains investissements, soutiens financiers ou dons consacrés à des projets de responsabilité sociale.
Bayaraa ne souhaite surtout pas conserver jalousement la recette. Son horizon serait qu’un enfant puisse trouver une bibliothèque à dix minutes de marche. Et contrairement à beaucoup de concepts présentés comme révolutionnaires, celui-ci accepte volontiers le plagiat : « N’importe qui peut le faire. Je veux que les gens me copient et les appellent simplement Magic Box. »
Crédits photos : Magic Box
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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