Douze ans après son lancement, « Le 12 août, j’achète un livre québécois ! » continue de faire dérailler les courbes habituelles. En 2026, les ventes de fiction québécoise observées par Gaspard dans les librairies indépendantes ont atteint 14,5 fois le niveau d’un mercredi de référence. Littérature, jeunesse et BD s’envolent, tandis que l’effet profite aussi au fonds éditorial — et, plus discrètement, aux ouvrages étrangers.
Le 21/08/2026 à 08:30 par Nicolas Gary
2 Réactions | 158 Partages
Publié le :
21/08/2026 à 08:30
2
Commentaires
158
Partages
L’idée tenait presque de l’évidence : choisir une journée et inviter les lecteurs à acheter québécois. En 2014, les auteurs jeunesse Patrice Cazeault et Amélie Dubé lançaient sur le web « Le 12 août, j’achète un livre québécois ! », alors que l’industrie locale traversait une période morose. ActuaLitté suivait déjà la première édition et ses résultats. Si, si : relisez notre article de 2014
Douze ans plus tard, le rendez-vous n’a manifestement rien perdu de son efficacité commerciale. D’après le bilan 2026 de Gaspard, le système d’information sur les ventes de la Banque de titres de langue française (BTLF), les ventes de fiction québécoise enregistrées le mercredi 12 août ont été multipliées par 14,5, soit une hausse de 1345 % par rapport à la moyenne des quatre mercredis précédents.
Jamais, depuis le lancement de l’initiative en 2014, l’écart relatif mesuré par Gaspard n’avait été aussi élevé. Il atteignait +221 % cette première année, puis +483 % en 2015, +262 % en 2016, +390 % en 2017, +341 % en 2018, +621 % en 2019, +599 % en 2020, +672 % en 2021, +634 % en 2022 et +621 % en 2023. L’accélération devient particulièrement nette ensuite : +972 % en 2024, +1146 % en 2025 et désormais +1345 %.
Toutes les familles éditoriales ne profitent pas du mouvement avec la même intensité. Pour les livres québécois, la littérature affiche +1987 %, la bande dessinée +1019 %, la jeunesse +644 % et les autres catégories +230 %. La BTLF souligne que la fiction — roman adulte, jeunesse et BD — constitue le premier bénéficiaire de la journée.
Le passage en librairie bénéficie néanmoins aux ouvrages étrangers. Ceux-ci enregistrent +157 % en jeunesse, +81 % en littérature, +67 % en bande dessinée et +55 % dans les autres catégories. Toutes origines confondues, le 12 août se traduit donc par +932 % en littérature, +451 % en jeunesse, +322 % en BD et +190 % ailleurs.
L’opération reste ainsi très nettement favorable à la production québécoise, tout en s’accompagnant d’une augmentation des achats de livres étrangers dans le périmètre étudié.
En littérature, David Goudreault arrive en tête avec Traumathys (Stanké), publié le 5 août. Le roman replonge dans les motifs qui traversent son œuvre : itinérance, maladie mentale, surdoses et marginalité, autour de Mathys, pris notamment dans les manipulations d’un agent des services secrets canadiens.
Deuxième, C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien (Boréal), suit Jonas Dorléon, professeur d’histoire et de géographie contraint de quitter Port-au-Prince et d’entreprendre une traversée des Amériques dans l’espoir de rejoindre le Canada. Paru au Québec le 10 mars, ce premier roman a été publié en France par Grasset le 19 août 2026.
Christian Guay-Poliquin occupe la troisième place avec Le Mur (La Peuplade), précisément paru au Québec le 12 août. Dans une ville coupée par une frontière, Héléna, employée d’une agence de rénovation, découvre des tunneliers clandestins et envisage à son tour de traverser. L’éditeur présente le roman comme une exploration politique et existentielle de l’exil, du travail et de la frontière.
Le classement se poursuit avec Exploser tout bas, de Geneviève Jannelle (Québec Amérique), Les derniers mandarins, de Louise Penny et Mellissa Fung (Flammarion Québec), Haute saison : Textes inédits, qui réunit Marianne Brisebois, Marie-Christine Chartier, Valérie Chevalier, Sophie Laurin et Benoit Picard (Hurtubise), Spritz Club, d’Amélie Dubois (KO Éditions), Le murmure des bombes T.2, de Marthe Laverdière (Éditions de l’Homme), Parlez-moi d’amour, de Léa Clermont-Dion (Cardinal), puis Deuil et divertissement, d’Antoine Achard (VLB éditeur).
En jeunesse, Affreux anniversaire, publié par la courte échelle, s’installe au sommet. Le recueil marque les dix ans de la collection Noire : dix auteurs et autrices y proposent autant de nouvelles construites autour d’anniversaires qui tournent mal, du vœu malencontreux à l’apparition inquiétante.
Viennent ensuite Rap pour violoncelle seul, de Maryse Pagé (Leméac), puis le premier tome des Chroniques post-apocalyptiques, d’Annie Bacon (Bayard Canada). Le Prouteur rayé, d’Anne Leblanc et Marianne Paquet, illustré par Orbie (Les 400 coups), occupe la quatrième position. L’album était disponible au Québec depuis le 5 août et plusieurs animations avaient justement été organisées autour du livre pour la journée du 12 août.
Complètent le top 10 Ce qui disparaît, de Marie-Andrée Arsenault et Gabrielle St-Germain (Québec Amérique), Scélératatouille, de Dominique Demers et Jess Pauwels (Auzou Québec), Nous sommes tous faits de molécules, de Susin Nielsen (la courte échelle), La rentrée des 1000 enfants, de Valérie Fontaine (Québec Amérique), le deuxième tome des Chroniques post-apocalyptiques, d’Annie Bacon (Bayard Canada), et Les disparus, de Whitney St-Onge B. (Scarab).
Du côté de la bande dessinée, Michel Rabagliati décroche la première place avec Y a d’la joie (La Pastèque). Publié au Québec au printemps, le nouvel épisode consacré à Paul se déroule sur deux journées et avance par fragments du quotidien : promenade, piano, café, métro, souvenirs d’enfance et réflexions sur le passage du temps.
Opioïdes et organes, d’Arizona O’Neill (Alto), arrive deuxième, devant Toujours sur scène, de Jean-Sébastien Bérubé (La Pastèque). Suivent Les ananas de la colère, de Cathon (Pow Pow), La nouvelle T.2, de Cassandra Calin (Scholastic), Rose à l’île, autre ouvrage de Michel Rabagliati (La Pastèque), La bande à Charlot, d’Olivier Carpentier (Presses Aventure), La nouvelle T.1, de Cassandra Calin, Crue, de Jean-Paul Eid et Claude Paiement (La Pastèque), et Pointe-Obscure, de Geneviève Bigué (Front Froid).
À elle seule, La Pastèque place ainsi quatre ouvrages parmi les dix meilleures ventes de BD du 12 août.
Dans les autres catégories, Un dîner avec les Pierrafeu, de Tristan Demers (Hurtubise), prend la première place. Paru le 6 août, l’ouvrage revient sur l’histoire de l’adaptation et du doublage québécois des Pierrafeu, série dont la version locale a profondément marqué la culture populaire de la province.
Il devance Lévesque/Trudeau T.2, de Jean-François Lisée (Carte Blanche), et Folks & Forks T.3, de Frédérike Lachance-Brulotte (Pratico). Arrivent ensuite Se tenir debout !, de Françoise David (Écosociété), Les vertèbres de Joséphine, de Joséphine Bacon et Laure Morali (Mémoire d’encrier), Le courage et la joie, de Catherine Dorion (Lux), Les fascistes n’ont jamais compté les étoiles, de Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi (Mémoire d’encrier), Tout va bien, de Jonathan le Prof (Éditions de l’Homme), Rue Duplessis, de Jean-Philippe Pleau (Lux), puis le premier tome de Lévesque/Trudeau, de Jean-François Lisée (Carte Blanche).
Le palmarès ne raconte pourtant qu’une partie du phénomène. La BTLF s’est également intéressée au nombre de références différentes achetées et constate que le 12 août élargit fortement la variété des titres de fiction vendus.
Pour les nouveautés québécoises, leur nombre passe d’une moyenne de 573 à 1200 références, soit +109 %. Mais l’écart devient plus spectaculaire encore pour les ouvrages publiés depuis plus d’un an : 1549 titres différents lors des journées de référence, contre 4860 le 12 août, soit +214 %.
L’effet existe également pour les publications étrangères, dans des proportions bien moindres : les nouveautés passent de 1510 à 2024 références (+34 %), tandis que les titres de plus d’un an progressent de 2355 à 3160, également +34 %.
Toutes origines réunies, 3224 nouveautés distinctes trouvent preneur le 12 août, contre 2083 en moyenne lors des quatre mercredis précédents (+55 %). Pour les ouvrages publiés depuis plus d’un an, le nombre passe de 3904 à 8020 : +105 %. Le rendez-vous bénéficie donc très largement au catalogue, et pas seulement aux ouvrages installés sur les tables de nouveautés.
L’élargissement se retrouve du côté des signatures. Le nombre d’auteurs québécois distincts dont au moins un ouvrage est vendu passe de 1454 lors d’un mercredi de référence à 3182 le 12 août, soit +119 %.
Pour les auteurs étrangers, Gaspard dénombre 3856 noms contre 3034 habituellement (+27 %). Toutes origines confondues, le nombre d’auteurs différents représentés dans les achats atteint 6933, contre 4454 lors des journées comparées, soit +56 %.
La géographie confirme enfin que le phénomène dépasse Montréal. Pour les ouvrages québécois, les ventes augmentent de 1449 % dans le Grand Montréal, de 1806 % dans le Grand Québec et de 1164 % dans les autres régions. Les titres étrangers gagnent respectivement 104 %, 113 % et 85 %. Toutes origines réunies, les hausses atteignent 733 %, 826 % et 610 %.
Une précaution demeure indispensable : ces pourcentages ne représentent pas l’ensemble du marché québécois du livre. Pour son étude 2026, Gaspard compare les ventes du mercredi 12 août à la moyenne cumulée de celles des quatre mercredis précédents — 15, 22 et 29 juillet, puis 5 août — et ne conserve que les ventes au détail transmises par les librairies indépendantes de son périmètre.
Le +1345 % ne signifie donc pas que les ventes de fiction québécoise ont augmenté de 1345 % par rapport au 12 août 2025. Il mesure l’écart entre cette journée particulière et un mercredi moyen immédiatement antérieur. En revanche, la série historique publiée par la BTLF montre bien que cet écart relatif atteint en 2026 son plus haut niveau depuis le lancement de l’opération.
La BTLF, qui se présente comme un organisme au service de la chaîne francophone du livre au Canada, exploite deux outils : Memento, destiné au référencement pour les librairies et bibliothèques, et Gaspard, consacré aux données de ventes. Elle indique référencer en moyenne 65.000 nouveautés par année. En 2025, 4455 nouveautés québécoises et canadiennes ont été enregistrées, 253.787 titres distincts ont connu au moins une vente dans Gaspard et Memento comptait 3,07 millions d’entrées.
Gaspard permet également la production d’analyses et de rapports spécifiques sur le marché québécois. Son développement bénéficie du Plan d’action sur le livre du ministère de la Culture et des Communications du Québec et du soutien du gouvernement canadien, par l’intermédiaire du Fonds du livre du Canada.
D’une initiative lancée presque spontanément sur le web en 2014, le 12 août est donc devenu un cas assez singulier d’observation du comportement d’achat en librairie : en 2026, l’écart ne se lit plus seulement dans les volumes écoulés, mais dans le nombre de titres et d’auteurs effectivement achetés. Et, pour la fiction québécoise, le multiplicateur atteint désormais 14,5.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER - Douze auteurs, douze romans de la rentrée littéraire 2020
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
2 Commentaires
Ezeh
22/08/2026 à 14:11
Avez vous des nouvelles pour l'édition française lancé cette année où vous aviez fait un article : https://actualitte.com/article/132620/librairie/inspiree-par-le-quebec-une-bamboche-pour-soutenir-les-librairies ?
Gilles LAPORTE
27/08/2026 à 12:07
Passionnant et édifiant ! MERCI. Fraternité.