Raphaël Gallien ouvre son enquête par une phrase-programme : « Il est des passés qui persistent dans les mémoires, alors même qu’ils semblent avoir déserté les récits de l’histoire. » À Anjanamasina, ancien asile d’aliénés de Madagascar, l’historien ne cherche ni une galerie de cas extraordinaires ni la démonstration mécanique d’une folie produite par la colonisation. Il lit des dossiers, des gestes, des photographies, des vêtements ; surtout, il demande ce que l’institution coloniale a su voir — et ce qu’elle a rendu invisible.
À en perdre la raison impressionne d’abord par sa prudence méthodique. Gallien restitue aux conduites diagnostiquées une épaisseur sociale. « Le lamba offre une opacité, maintient le corps dans un espace maîtrisé. » Dès lors, « À Anjanamasina, se couvrir, c’est encore agir. » Le vêtement cesse d’être un simple symptôme pour redevenir ressource, retrait, langage. Même déplacement avec Samuel R. : l’homme se présente comme « tailleur du roi, patron et chef d’une grande famille » ; le dossier conclut à un « délire de grandeur ». Entre les deux formulations s’ouvre tout l’espace critique du livre.
La force de l’ouvrage est de ne jamais transformer cet écart en preuve automatique. Gallien replace chaque archive dans son contexte, mesure les biais du regard psychiatrique et examine aussi les possibilités d’action des internés. Les photographies sont particulièrement bien lues : postures, décors, sourires, cadrages deviennent autant d’indices d’une présence qui déborde le dispositif médical. Cette attention produit une histoire incarnée sans romancer les vies lacunaires.
La contrepartie est une lecture exigeante. Les études de cas s’enchaînent, le vocabulaire historiographique se densifie et certains développements théoriques ralentissent la progression. Quelques pages reformulent davantage qu’elles ne déplacent l’analyse. Mais cette lenteur protège aussi le livre des conclusions faciles.
La formule décisive arrive tard : « Car le délire n’apparaît jamais hors de l’histoire. » Elle résume sans simplifier. Le travail de Gallien montre moins ce que la colonisation aurait fait à la folie qu’il n’observe comment domination, hiérarchies sociales, médecine, famille et subjectivité se déposent dans des existences singulières. C’est plus complexe qu’une thèse spectaculaire, et précisément pour cela beaucoup plus convaincant.
Publiée le
19/08/2026 à 20:12
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Paru le 20/08/2026
215 pages
La Découverte
20,50 €
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