Si Flaubert, Chateaubriand ou Nerval ont construit l’Orient rêvé du XIXe siècle, des écrivaines-voyageuses en ont, elles, franchi les portes closes. De Lady Montagu à Isabelle Eberhardt, elles ont observé l’intimité des harems et la vie des tribus. Mais ce regard « de l’intérieur » les a-t-il vraiment affranchies des clichés orientalistes ? Récit d’une émancipation littéraire aux mille contradictions. Par Amel Aït-Hamouda.
Le XIXe siècle fut, en France comme en Europe, le grand siècle de l’Orient. Les écrivains, des hommes pour l’essentiel, s’embarquaient pour Constantinople, Le Caire ou Alger et en rapportaient des récits qui peuplaient l’imaginaire occidental. Chateaubriand, Lamartine, Nerval, Flaubert, Gautier : leurs noms dessinent le panthéon de l’orientalisme littéraire et leurs œuvres composent le théâtre où se jouent clichés et mirages, une altérité souvent rêvée, mais rarement rencontrée.
Dans l’ombre de ces grands voyageurs, une autre présence se faisait sentir, plus discrète, plus audacieuse peut-être : celle des écrivaines-voyageuses. Elles furent nombreuses à parcourir ces mêmes territoires, à franchir les mêmes mers et à observer les mêmes scènes, avec un regard que la condition féminine rendait à la fois plus libre et plus contraint.
C’est par une Anglaise que tout commence. Lady Mary Wortley Montagu (1689-1762) accompagne son époux, ambassadeur de Grande-Bretagne auprès de la Sublime Porte, à Constantinople, entre 1716 et 1718. De ce séjour, elle laisse les Lettres de l’ambassade de Turquie, publiées à titre posthume en 1763, qui constituent, selon les historiens, « le tout premier exemple d’une œuvre laïque écrite par une femme sur l’Orient musulman ».
Ce qui saisit d’emblée dans ces lettres, c’est une liberté de ton et de regard que les voyageurs masculins de l’époque ne possèdent pas. Là où les récits d’hommes se bornent bien souvent à une vision extérieure, Lady Montagu franchit résolument les portes des espaces interdits — harems, bains publics et sérails — et en rapporte un témoignage venu de l’intérieur même de l’intimité orientale. Elle y découvre des femmes libres, cultivées, puissantes et déconstruit d’une plume alerte les clichés masculins sur la polygamie et l’enfermement des Orientales.
Son regard « anticipe l’orientalisme qui deviendra prédominant au XIXe siècle », tout en le subvertissant par l’épaisseur d’une expérience directement vécue.
Si Lady Montagu ouvre la voie, c’est au XIXe siècle que la tradition s’affirme, en particulier dans l’espace francophone. La comtesse de La Ferté Meun (1759-1838), qui séjourne en Asie Mineure en 1821 en accompagnant son gendre ; la baronne Wolfradine de Minutoli (1794-1864), d’origine allemande, qui publie en 1826 Mes souvenirs d’Égypte après un voyage effectué avec son époux archéologue ; et Ida Saint-Elme (1778-1845), aventurière et courtisane néerlandaise surnommée « la Contemporaine », qui parcourt l’Égypte puis Alger en novembre 1830, à peine quatre mois après le débarquement français. Ces trois femmes comptent parmi les premières d’expression française à publier leurs récits de voyage en Orient.
Leurs textes, aujourd’hui souvent méconnus, posent d’emblée des questions qui traverseront tout le siècle : le regard féminin diffère-t-il de celui des hommes ? L’accès aux espaces réservés aux femmes confère-t-il une expérience particulière, inaccessible aux voyageurs masculins ? Peut-on parler d’une forme de solidarité de genre entre ces visiteuses occidentales et les Orientales qu’elles rencontrent ?
Car ces textes précoces, antérieurs à la codification des grands récits orientalistes, offrent un terrain d’observation privilégié pour comprendre comment le genre, la classe et l’appartenance culturelle se mêlent dans la construction du regard sur l’Orient.
Parmi ces voyageuses, Suzanne Voilquin (1801-1875) occupe une place à part. Fille du peuple parisienne, elle aurait pu naître sous la plume de Victor Hugo, dans l’univers grouillant des Misérables. Journaliste et écrivaine, elle est surtout membre de la communauté saint-simonienne, ce mouvement utopique et féministe qui, après avoir été condamné par la justice française, envoie une mission en Égypte pour y construire une société nouvelle.
Voilquin part pour Le Caire en 1834, y séjourne jusqu’en 1836 et y exerce le métier de sage-femme qu’elle a appris à Paris avant son départ. Elle publie le récit de cette expérience en 1865 sous le titre Souvenirs d’une fille du peuple ou la Saint-Simonienne en Égypte.
Sa perception des Orientales est profondément ambivalente. Elle critique leur « vie molle et inactive » et se dit choquée par le grand manteau qui les enveloppe entièrement, symbole à ses yeux d’un enfermement qu’elle réprouve. Mais elle est aussi sensible à leur participation active à la vie sociale et économique et s’émeut de leur sort.
Ce qui distingue avant tout Voilquin de ses contemporains, c’est son origine modeste. Contrairement à la plupart des voyageurs orientalistes, issus de l’aristocratie ou de la bourgeoisie, elle appartient aux classes populaires. Cette position singulière donne à son regard une acuité particulière : son récit vient bousculer, par sa voix et par sa condition, les codes des récits orientalistes traditionnels, construits par des visiteurs occidentaux privilégiés.
Elle adresse son ouvrage aux femmes, écrivant : « Puisse le jugement des femmes m’être bienveillant ! car c’est pour elles, et pour toi, mon enfant, que j’ai osé prendre la plume, arrivée à la fin d’une longue carrière de travail ».
Lady Lucie Duff-Gordon (1821-1869) offre un cas singulier, presque romanesque. Anglaise, fille d’un riche propriétaire terrien, elle est rongée par la tuberculose lorsqu’elle décide, sur les conseils de son médecin, de chercher un climat plus clément en Égypte. Elle arrive au Caire en 1862, puis s’installe à Louqsor, sur les rives du Nil, où elle demeurera jusqu’à sa mort.
Là, elle apprend l’arabe, se plonge dans la culture locale et tisse des liens profonds avec ses voisins égyptiens. Ses Lettres d’Égypte (1862-1869), adressées à sa famille restée en Angleterre, sont célébrées pour leur humour incisif, leur indignation contre les autorités ottomanes et surtout pour la multitude de récits personnels qu’elle glane auprès des gens du peuple, qu’elle écoute avec patience et curiosité.
Elle se définit elle-même, non sans une pointe de provocation, comme « une Orientale immergée dans l’univers du peuple ». Là où les orientalistes voyaient dans le voile un marqueur de différence et d’enfermement, Duff-Gordon le considère comme un vêtement parmi d’autres, un habit du quotidien. Cette capacité à dépasser les stéréotypes, à voir au-delà des clichés, fait d’elle une observatrice dont le regard désarme par sa justesse et sa modestie.
Pourtant, ses lettres ne sont pas exemptes de contradictions. Elles restent aussi, à certains égards, des récits orientalistes typiques, façonnés pour le regard et la consommation des lecteurs occidentaux. Elle décrit, par exemple, le Vendredi saint copte comme une cérémonie « bizarre », trahissant un mépris qu’elle ne s’avoue pas.
Le regard féminin n’échappe pas toujours aux pièges de l’orientalisme, et Duff-Gordon elle-même, malgré sa sympathie pour les Égyptiens, porte en elle les préjugés de son époque et de sa culture.
Amelia Edwards (1831-1892) est, parmi toutes ces voyageuses, celle dont le destin prend la tournure la plus inattendue. Anglaise de naissance, fille d’un officier devenu banquier et d’une mère irlandaise, elle est une enfant prodige : elle publie son premier poème à sept ans et sa première nouvelle à douze ans. Romancière, journaliste et artiste, elle illustre elle-même ses écrits.
Mais c’est un voyage qui bouleversera sa vie. En 1873-1874, à l’âge de quarante-deux ans, elle loue une dahabieh, voilier typique du Nil, et remonte le fleuve du Caire jusqu’à Abou Simbel. De cette expédition, elle tire A Thousand Miles Up the Nile (Mille milles sur le Nil), publié en 1877, un récit de voyage qui devient aussitôt un classique, salué pour son érudition, son humour et la qualité de ses illustrations, qu’elle a elle-même dessinées sur place.
Ce voyage est pour elle une révélation. Devant les colosses d’Abou Simbel, elle remarque que l’une des statues est défigurée par des restes de plâtre, laissés depuis un moulage effectué cinquante ans plus tôt. Elle monte elle-même des échafaudages de fortune pour les retirer et utilise du café noir pour effacer les traces blanchâtres, notant dans son carnet que « l’appétit de Ramsès pour le café était prodigieux ». Ce geste est le premier acte d’une vocation naissante.
Amelia Edwards ne se contente pas d’admirer l’Égypte antique : elle décide de la sauver. En 1882, elle fonde l’Egypt Exploration Fund, une institution qui financera les premières fouilles archéologiques et formera des générations d’égyptologues.
Pourtant, son héritage est complexe. Sa vision de l’Égypte est profondément ambivalente : passion sans bornes pour l’Égypte ancienne, mais dédain pour l’Égypte moderne. Dans A Thousand Miles Up the Nile, elle décrit les Égyptiens contemporains comme des « figures » figées. Son récit porte les stigmates d’un orientalisme qui réduit le présent au profit du passé.
Ida Pfeiffer (1797-1858) est, parmi toutes ces voyageuses, celle dont l’audace force le respect. Viennoise de naissance, fille d’un riche marchand, elle est une enfant rebelle : à cinq ans, elle se déguise en garçon pour échapper à l’éducation trop stricte que sa mère lui impose.
Mariée à un officier qui la ruine, elle se sépare de lui après vingt ans de mariage, élève seule ses deux fils, puis, à quarante-cinq ans, décide de réaliser le rêve de son enfance : voyager. En 1842, elle part pour Jérusalem. Puis elle enchaîne les expéditions, seule, sans aucune protection masculine. Elle parcourt l’Orient, la Scandinavie, l’Islande, l’Amérique du Sud, Tahiti, la Chine, l’Inde, la Mésopotamie.
Partout, elle est invitée dans les harems des classes supérieures, mais elle loge aussi chez les plus modestes, partageant le pain et le toit de ceux qu’elle rencontre. De ses voyages, elle tire plusieurs récits, dont Voyage d’une Viennoise autour du monde (1850), qui la rend célèbre dans toute l’Europe.
Sa perception des femmes orientales est pourtant souvent dure, parfois même méprisante. Elle les décrit comme dépourvues de charme, moralement condamnables et enfermées dans une inertie qu’elle réprouve. « Les dames des harems semblent considérer comme déshonorables les occupations et le travail, car je ne les vis ni ici ni ailleurs faire autre chose que rester assises avec les jambes croisées sur les coussins ou les tapis et fumer le narghileh, boire du café et causer. »
Ailleurs, elle ajoute : « Leurs traits sont tellement sans aucun caractère déterminé que je ne puis les croire capables de grandes passions, ni dans le bien ni dans le mal ».
Isabelle Eberhardt (1877-1904) est, parmi toutes ces voyageuses, celle qui pousse le plus loin l’audace et l’effacement de soi. Née à Genève d’une mère issue de la noblesse russe et d’un père allemand, elle grandit dans une famille de révolutionnaires et d’utopistes. Son enfance est marquée par l’errance et l’instabilité.
Très tôt, elle apprend l’arabe, se passionne pour l’islam et rêve de désert. À vingt ans, elle quitte l’Europe pour l’Algérie, où elle mène une vie de nomade, vêtue en homme, arborant le burnous et le turban et adoptant le nom de Si Mahmoud. Elle parcourt les régions les plus reculées du Sud algérien, vit parmi les tribus, partage leurs conditions de vie et se fait accepter comme l’un des leurs.
Son œuvre, faite de journaux intimes, de récits et de correspondances, est celle d’une écrivaine qui ne se contente pas de décrire l’Orient : elle l’habite et s’y fond. Cette immersion totale, cette disparition volontaire dans l’autre, fait d’elle une figure unique, à la frontière entre Orient et Occident, entre masculin et féminin, entre écriture et vie.
Dans son recueil Dans l’ombre chaude de l’Islam, publié à titre posthume en 1921, elle écrit : « Oui, j’aime l’Islam, d’un amour que je ne m’explique pas. »
Pourtant, sa posture reste également complexe. Eberhardt n’est pas une simple aventurière romantique. Elle est traversée de contradictions. Elle admire l’islam et les populations qu’elle côtoie, cependant elle porte aussi, parfois, un regard critique sur certaines pratiques. Elle est sensible aux injustices du colonialisme français et n’hésite pas à les dénoncer, mais elle entretient des relations ambivalentes avec l’administration française, dont elle sollicite parfois l’appui.
Elle incarne ainsi, plus radicalement que quiconque, la tension qui traverse l’orientalisme féminin : une soif d’ailleurs, un désir de fusion, mais aussi une position instable, prise entre l’empire et le désert, entre l’Europe et l’islam.
Isabelle Eberhardt meurt à vingt-sept ans, emportée par une crue du désert. Son œuvre, inachevée, est restée longtemps méconnue. Mais elle est aujourd’hui redécouverte comme l’une des voix les plus puissantes et les plus singulières du voyage au féminin.
Que nous apprend cette galerie de portraits ? Que les femmes voyageuses en Orient ne forment pas un bloc homogène. Leurs regards sont multiples, parfois contradictoires et souvent traversés d’ambivalences. Chacune apporte sa voix, sa sensibilité, ses émerveillements et ses préjugés. C’est précisément cette diversité qui fait la richesse et la complexité de leur témoignage.
Pourtant, un trait commun les distingue des voyageurs masculins : l’accès aux espaces féminins. Là où les hommes ne peuvent qu’imaginer ce qui s’y vit derrière les murs des harems et des bains, les femmes y entrent, y observent, y parlent. Cette expérience directe leur permet de déconstruire certaines images convenues, offrant de la femme orientale, trop souvent réduite à un simple objet de regard, une vision plus vivante, plus proche du réel.
Toutefois, ce regard privilégié ne les rend pas pour autant « meilleures » ni « plus justes ». Comme le montrent les cas d’Ida Pfeiffer ou d’Amelia Edwards, les voyageuses peuvent véhiculer les mêmes clichés ethnocentriques que leurs homologues masculins.
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Leurs œuvres sont autant de miroirs où se reflètent les tensions d’un siècle partagé entre fascination et domination, un regard colonial qui ne voit dans l’Orient vivant qu’un décor dégradé, un « Autre » immobile et inférieur. L’orientalisme n’est pas une affaire de genre : c’est un discours, une construction, un rapport de pouvoir.
Crédits photo : Isabelle Eberhardt dans le Sahara, vers 1900 — auteur inconnu / domaine public
Par Auteur invité
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